jeudi 5 novembre 2009
Les mondes de Fellini (3)
samedi 31 octobre 2009
Les mondes de Fellini (2)
Suite des chroniques Felliniennes avec cette fois tout un post sur "Amarcord" (1973) de Fellini. Le mot en lui-même est un néologisme de Fellini griffonné à la hâte sur une serviette de restaurant, qui évoque l'expression "Io mi Ricordo", Je me souviens. Et effectivement, Amarcord, tout comme Fellini Roma (1972) est un film de souvenirs mais à la différence de ce dernier qui oscillait entre passé des années 30/40 et la capitale italienne des années 70 (avec la superbe séquence finale des bikers dans la nuit noire), Amarcord est tout entièrement tourné vers un kaléïdoscope de souvenirs des années 30 dans la petite ville de Rimini, la ville natale du réalisateur qui n'hésite pas pour le coup à reconstruire des parties en studio afin que cela soit conforme au plus près avec ses souvenirs d'enfance.
"Une chose est sûre : je ne viens jamais volontiers à Rimini. Je le dis très sincèrement. C'est comme un blocage. J'y ai encore de la famille : ma mère, ma soeur. Peur de mes sentiments ? C'est plutôt que j'ai l'impression que chaque retour est le ressassement satisfait et masochiste de mes souvenirs : une opération spectaculaire, littéraire. Bien sûr ça a son charme. Un charme somnolent. Et trouble. Le fait que je ne parviens pas à considérer Rimini avec objectivité. Ce n'est qu'une dimension de ma mémoire. D'ailleurs, chaque fois que je suis à Rimini je suis pris à parti par des fantasmes que je croyais rangés, classés une fois pour toutes."
"Federico Fellini" par Angel Quintana, éditions Le Monde/Cahiers du cinéma.

a/ Petites plaisanteries de l'enfance...
b/... Et coups tordus à chaque fois. ![]()
Pour se faire, il va travailler en étroite collaboration avec Tonino Guerra, scénariste et poète ayant déjà beaucoup travaillé dans les années 60 avec Antonioni ou Francesco Rosi (et plus tard Tarkovski en 1983 pour "Nostalgia"). Mais le cinéaste va aussi beaucoup puiser dans ses souvenirs du passé, ce qu'amorçait déjà Fellini-Roma où le jeune garçon pouvait se voir comme un alter-égo du cinéaste arrivant à la capitale, souvenirs qu'il va projeter et sur la ville et ses protagonistes et le personnage du jeune Titta qui n'est ici plus l'alter-égo du cinéaste mais l'évocation d'un camarade de classe avec qui il fit les 400 coups, Luigi Banzi.
Amarcord est la chronique d'une année (du printemps à l'hiver avec le vol des aigrettes --ou vesses de loup-- qui marquent à chaque fois le renouveau du cycle, ouverture comme fermeture du film) d'une petite ville des années 30 en plein fascisme. On suit progressivement un jeune garçon, Titta, les membres de sa famille (son petit frère, son père aux idéaux différents, son grand-père obsédé sexuel, son oncle frimeur et fasciste, un autre oncle (Téo) enfermé en hôpital psychiatrique, sa mère très possessive), une foule de personnages bigarrés et haut en couleurs (un avocat s'improvisant narrateur, la "gradisca" --bombe sexuelle de la ville, la buraliste à la poitrine généreuse...) et surtout ses copains avec leurs jeux et blagues (images a/ et b/)...

c/ La statue et ses fesses généreuses.
d/ La chevauchée des Walkyries... Euh des bicyclettes.
e/ Passage à confess' et masturbation collective.
f/ La vaine rêverie de Ciccio.
...Tout comme leurs fantasmes et leur obsession des femmes (c/, d/, e/). Il faut dire que dans l'univers cloisonné et oppressant d'une petite ville sous contrôle fasciste avec surveillance tant de certaines personnes comme de l'église n'offre pas beaucoup d'échappatoire à ces vies mornes d'adolescents guettant avidemment et rêvant de nombreuses femmes pour s'échapper. Tout y passe d'ailleurs, venant d'eux comme des différents personnages, séquences d'onanisme collectif (e), légendes rapportées (d'où vient le surnom de la "gradisca", la séquence façon "contes des milles et une nuits"...) rêve de mariage (f) en pleine célébration fasciste.
Ces derniers sont parfois tournés en ridicule d'ailleurs. Non pas que Fellini propose une quelconque critique de ces années-là mais bien parce que le souvenir travaillé est celui d'un adolescent qui n'a que faire de tout ça, plus préoccupé par les femmes et qui, comme si Fellini lui-même se souvenait et de fait, grossissait le trait (Fellini a été dessinateur et caricaturiste d'ailleurs) en ramenant tout sur la pellicule, exacerbe ces hommes et femmes dans un creset étrange et non dénué d'humour. Il faut d'ailleurs voir la tête de Mussolini en fleurs bénir l'union en rêve du jeune Ciccio avec Aldina ou bien ce fasciste qui, lors de la procession parle face caméra et annonce son admiration du duce en disant en des termes... "élogieux" dira-t-on (g/ seconde image) ! D'ailleurs pour prendre à parti le spectateur mais aussi travailler un certain recul (bénéfique sur cette période troublée), le réalisateur et sa caméra n'hésitent pas à faire intervenir des gens pour parler en face du spectateur, le plus naturellement du monde, comme si, au délà de l'écran, certains savaient que "ce n'est qu'un film, ce monde des années 30 n'est pas si réel". Ainsi en est-il de l'avocat narrateur et pontifiant (qui se fait ridiculiser ou que la caméra abandonne volontiers dès qu'il radote et se perd dans les détails), comme de Biscein, l'idiot rigolo de la ville, ou cette anonyme qui, sortant d'un film de Fred Astair, nous déclare le plus normalement du monde ce qu'elle en a pensé ! (g/ première image)

g/ Prise à parti du spectateur par un peu n'importe qui. ![]()

h/ Poésie de l'instant (1) : Le grand Rex.
i/ Poésie de l'instant (2) : L'hiver.
Mais Amarcord n'est pas qu'une vaste rigolade, c'est surtout un portrait (grossi et esquissé certes) de tout une petite ville qui propose parfois de belles échappées poétiques, que ce soit un évenement collectif (tout le monde part en bateau --sauf les profs qui, sûrs de leur savoir, préfèrent rester à terre et sortir un télescope pour tenter de voir le navire de loin !-- pour pouvoir apercevoir, même frôler, ne serait-ce que quelques instants, le paquebot "Le Grand Rex") ou quelque chose de plus intime (la silhouette de la Gradisca aperçue de loin au détour des grandes allées de neige, le paon domestiqué du comte qui sort sous la neige...) avec des moments plus mélancoliques. Ainsi au milieu du récit, la séquence de l'oncle Téo s'étire volontairement, devient hypnotique, de même que celle de la traversée de la mer pour apercevoir le navire symbole de l'illusion fasciste. Fellini nous place dans une attente volontaire, comme les personnages, à l'attente d'un évenement tout simple qui en devient presqu'ici l'évenement de toute une vie.
Amarcord est d'ailleurs un film-évenement, presqu'un film fleuve. Et quand le film se termine, on se surprend à se dire "quoi, déjà ?" et être déçu de quitter si tôt tous ces personnages virulents. Le film dure près de 2h mais on en reprendrait bien une heure de plus. L'oscar reçu en 1974 du meilleur film étranger est complètement justifié par cette chronique drôle et touchante. Un film qui respire comme la vie, un film immense.
vendredi 30 octobre 2009
Les mondes de Fellini (1)
Par un étrange coup du sort, et pas spécialement au fait qu'il y aurait par la suite une grande rétrospective organisée en l'honneur du Maestro vers la fin de l'année (ressortie en salle de la Dolce Vita, de 8 1/2 en dvd, la cinémathèque française qui repasse tous ses films jusqu'en début décembre --tiens, j'ai mon billet, faudrait que j'y aille), j'avais auparavant bien commencé mon voyage en terres Felliniennes depuis quelques mois, ne me décourageant pas de trouver monts, merveilles et parfois ce que l'on peut bien appeler d'énormes ratages ("la voce della luna", son dernier film en 1990 est médiocrement nul à mes yeux, j'en suis désolé).
Car Fellini, c'est clairement un monde à part au même titre que les films de Bresson, Antonioni, Tarkovski, Malick ou Bergman : on y rentre pas sans y perdre une part de soi, on décide dès lors d'accepter ou non, de rentrer dans l'univers que se confectionne (et enrichit au prix de multiples incursions de personnages qui peuvent tourner à la caricature et au grotesque) le réalisateur-dessinateur. Dessinateur, Fellini l'a été à ses débuts quand, sous le régime fasciste, il dessinait des planches de bds et des portraits humoristiques de plusieurs personnalités. Un pan énorme du cinéma du réalisateur est d'ailleurs consacré à l'Italie des années 30, véritables déclarations d'amour envers un pays qui en a connu des vertes et des pas mûres dans Fellini-Roma (1972) et surtout Amarcord (1973).
C'est par des traits si vite esquissés sur le papier qu'il arrive pourtant à livrer des personnages à la limite de la rupture, qui, sur la pellicule, s'emplissent d'une rare profondeur. Evidemment, tout n'est pourtant pas réussi mais dans l'ensemble, ça fonctionne assez bien, pour peu qu'on accepte de rentrer dans les diverses périodes (strates serait plus juste, rapport aux reliefs romains découverts dans le chantier de métro dans Fellini-Roma) qui composent son oeuvre. La première (1950 avec "les feux du music-hall" jusqu'a "La dolce Vita" en 1960) se rattache plus ou moins au néoréalisme italien même si le maestro, tout comme Antonioni à la même période, s'en dégage subrepticement pour aller vers une réflexion sur l'existencialisme par la vision de personnages en lutte avec la société ou contre celle-ci, sans jamais apposer une morale sur ceux-ci ou celle-ci. La seconde période (1962 avec "8 et demi" et le sketch "la tentation du docteur Antonio" dans le film à plusieurs "Boccace 70" jusqu'a 1980 avec "la cité des femmes") est plus proche du souvenir, de l'onirisme, du fantasme et des rêves avant un repli nostalgique et vindicatif (aigri ?) dans sa dernière période de sa vie, quand il constate avec amertume la victoire de la télévision (surtout italienne. N'oublions pas l'emprise du "Cavaliere", malheuresement encore plus que palpable de nos jours) sur le cinéma. La période que j'aime le moins, tellement on sent le vieux cinéaste fatigué et ayant perdu tout espoir ou presque face à un monde qu'il ne comprend plus.
Je vous propose dans cette première partie d'aborder quelques films qui ont comme point communs, la présence de sa femme et actrice, Giulietta Massina, notamment dans des oeuvres à la frontière, voire la fin de la première période. ![]()
------------------------

Juliette des esprits (gauche), Il Bidone (droite).
Juliette des esprits (1965).
On peut très clairement voir ce film comme le pendant féminin à 8 1/2 avec une Giulietta Massina remplaçant un Marcello Mastroianni, une actrice chère à notre coeur depuis La Strada (1954) et qu'on avait perdu de vue depuis Les nuits de Cabiria (Qui n'a pas été ému par son personnage de Gelsomina dans La strada, hein ? :) ). Ici, comme dans la Dolce Vita,
le récit semble naviguer au grès de nombreuses péripéties dont le fil
rouge serait Juliette (le beau livre chez Taschen évoque une
intéressante comparaison avec les strips de bande dessinée qui
façonnèrent l'imagination et l'admiration de Fellini le cinéaste comme
le dessinateur et caricaturiste qu'il fut en évoquant l'idée des pages
que l'on tourne, pour sauter d'une histoire à une autre). Après 8 1/2,
c'est aussi un monde de rêves et de fantasmes intérieurs qui se
déploient à l'écran. Juliette mène une petite vie bourgeoise et
apparemment bien ordonnée jusqu'au jour où elle entend son mari
prononcer le nom d'une autre femme dans son sommeil. Même si elle en
doute, elle commence à comprendre que ce dernier entretient une liaison
avec une autre femme. Pour Juliette, l'échappatoire sera dès lors de
délier ses liens qui la lient (la morale et les conventions --de
religion, de sexe, d'ordre-- y jouent un grand rôle, presqu'un
traumatisme --l'image de la fillette (Juliette enfant) qui devait jouer
une martyre brûlée aux flammes lors de la pièce de théâtre de son école
revient constamment--) à son mari et de trouver une nouvelle liberté,
accompagnée par les esprits veillant sur elle jusqu'au bout.
Le film se révèle assez beau et parsemé de visions bien Fellinienne (dont une courte reprise du tableau de peinture d'Ophélia se noyant !) mais quelque chose empêche d'y adhérer franchement. D'abord la lenteur des situations qui semble combler une impression de vide, ensuite, les tourments de cette petite bourgeoise qui ne nous sont pas forcément donné au mieux à voir. De nos jours, on aimerait même une révolte du personnage féminin plutôt qu'une sorte d'échappatoire vers le rêve. Un Fellini interessant donc mais qui aurait mérité un bien meilleur traitement je pense. Entre visions oniriques de toute beauté et discours un peu cul-cul sur la libération des femmes (qui aurait pour ma part, put être largement mieux traité), on reste un peu entre le fromage et le dessert, le cul entre deux chaises si vous (pardonnez la vulgarité chers lecteurs) me passez l'expression.
--------------------
Il Bidone (1955)
Réalisé un an après La Strada et dès lors qu'on s'attendait à revoir Giulietta Massina, elle devient un second rôle (mais quel second rôle !), ce qui ne gâche nullement le plaisir de ce film issu du "cycle de la rédemption".
"La trilogie formée par "La Strada" (1954), "Il Bidone" (1955) et "Les nuits de Cabiria" (1957) inscrit Fellini au coeur des débats qui traversent le cinéma européen (...) et propose une réflexion sur la façon dont le primat des valeurs matérielles a engendré un certain vide intérieur et nourrit l'indifférence dans les relations humaines. Dans ces trois films, le réalisateur est hanté par la description d'une possible rédemption dans un monde dénué d'amour. Fellini articule ses trois récits autour d'êtres faibles en pleine crise morale qui apparaissent rapidement comme les spectres d'une humanité errante à une époque de forte tension spirituelle."
"Federico Fellini" par Angel Quintana, éditions Le Monde/Cahiers du cinéma.
Le film suit l'histoire de 3 escrocs, arnaqueurs aux prétentions sociales élevées qui dépouillent les plus pauvres à coups de combines variées, uniquement pour, eux-même survivre. Mais ce cycle semble sans fin et l'on pourrait craindre que rien ne pourrait changer nos 3 bonhommes, pourtant il n'en est rien. Si Roberto reste corrompu jusqu'a la moëlle, "Picasso" (Richard Basehart) et Augusto (Broderick Crawford) ont de plus en plus conscience de leurs actes au fil du film. Le premier parce qu'il agit uniquement par amour pour sa femme et sa fille qu'il ne veut pas perdre et que cette dernière (Giulietta Masina) finit par prendre conscience de ses duperies. Le second, qui fait office de père (au sens de modèle paternel) pour les autres, parce qu'il redécouvre sa fille abandonnée et prend conscience que celui qu'il a floué au fond, c'est bien lui. Les 3 personnages féminins (Iris, compagne de Picasso, la fille de Augusto, l'enfant handicapée) font d'ailleurs office de double négatifs des 3 escrocs et chacune de leurs apparitions sont presque des moments de grâce au sein du film (notamment la fin avec Silviana la jeune fille handicapée qui a la polio. J'ai presque failli pleurer tellement le film sonne juste, que Fellini n'en rajoute pas une couche avec la musique, que les deux acteurs en présence sont clairement très bons). Quand à la fin, un peu brutale, elle reste des plus impressionnantes et permet au film d'accéder au sommet.
"Le calvaire d'Augusto, filmé avec
austérité, est celui d'un homme qui crie dans le désert. Impressionné
par la force dramatique de la scène, François Truffaut écrit dans son
compte rendu du festival de Venise : "Je resterais volontiers des
heures à regarder mourir Broderick Crawford."
("Federico Fellini" par Angel Quintana, editions Le Monde/Cahiers du cinéma).
----------------------

(Les nuits de Cabiria, photos tirée du livre consacré à Fellini, chez Taschen. J'aime beaucoup l'affiche du film à droite qui retranscrit bien la générosité et l'énergie de Cabiria
)
Les nuits de Cabiria (1957)
" "Les nuits de Cabiria" est l'histoire d'une femme qui veut être aimée. Cabiria (Giulietta Massina) peut être vue comme un personnage lunaire mais, contrairement à Gelsomina, ce n'est pas une victime sans défense. C'est une prostituée qui ne ressent aucune culpabilité et qui entend avoir une vie normale. Dans une des scènes clés du film, elle assiste à un numéro de magie dans un théâtre de variété lorsque le magicien lui demande de venir sur scène et l'hypnotise. Elle raconte alors au public ses désirs de nouvelle vie, son envie de se marier, d'avoir des enfants et une maison. Au réveil, aucun de ses désirs ne se réalise, anéantis par la réalité."
("Federico Fellini" par Angel Quintana, editions Le Monde/Cahiers du cinéma)
Cabiria est un personnage profondément dynamique et enjoué qui avance dans un monde sans amour, un monde corrompu et pétri par le mal mais là encore, comme dans Il Bidone, la force du réalisateur est de ne jamais pointer de morale ni d'accuser ouvertement tel ou tel personnage. Ainsi en est-il d'Oscar, personnage qu'on dirait ému par la révélation de Cabiria lors de la sortie hors du music-hall avec l'hypnotiseur. Pourtant, cet Oscar, aussi timide et réservé soit-il, se révélera un salaud de plus, puisqu'on verra vers la fin qu'il cherchera, comme au début du film, à être avec Cabiria, uniquement pour la voler. Mais un salaud reste un humain à la base et contrairement au début où Cabiria avait presque fini noyée, celui-ci aura de profond remords lors du passage à l'acte et renoncera à tuer la jeune prostituée (on échappe aussi à l'eternel sordide que bien des cinéastes complaisants n'hésitent pas à vouloir nous montrer, sans finesse. Ouf, merci Fellini) avant de s'enfuir avec l'argent.
Pour ce film, Fellini et Pasolini, à l'aide pour le scénario, n'hésitèrent pas à enquêter dans les bas-fonds de Rome parmi les prostituées et l'on sent une certaine touche Pasolinienne dans le traitement de la langue et l'argot employé par les prostituées. C'est aussi un film qui, après Il Bidone, remet une nouvelle fois en cause la religion, plus précisément à travers la manière dont l'église l'emploie à l'heure actuelle. Ainsi, si les 3 arnaqueurs (bidonneurs) du film précédents se déguisaient en prêtres pour flouer les paysans les plus pauvres, ici l'on assiste à une procession religieuse finalement vécue comme un simple rituel au grand désespoir de Cabiria, la seule à sans doute encore avoir véritablement la foi et espérer changer sa vie. Avec ce film, les autorités religieuses commencent à lâcher Fellini dont elles pouvaient encore (comme nombre de films italiens de l'époque) financer les oeuvres auparavant, sentant le cinéaste critiquer de plus en plus ouvertement le rôle de l'église et ses méthodes, s'apparentant plus à un spectacle son et lumière pour rameuter à elle de plus en plus de fidèles. Et ça se vérifiera effectivement dans La Dolce Vita juste après où dans l'ouverture du film, on hésite pas a transporter la statue du Christ en hélicoptère ! ![]()
Un Grand film, assurément, aussi bon que Il Bidone et La Strada.
vendredi 16 octobre 2009
Intérieurs (Woody Allen - 1978)
A l'approche de la retraite, Eve, une décoratrice d'intérieur en grave dépression nerveuse, est abandonnée par son mari Arthur. Cette situation critique met en lumière les problèmes personnels de leurs trois filles : Renata, un écrivain à succès; Joey, une actrice et Flyn une femme éternellement insatisfaite. Rongées par la détresse de leur mère et par les rancoeurs accumulées, les trois femmes se noient dans leurs propres obsessions...
Après le succès d' Annie Hall (1977), personne ne s'attendait à ce qu' Allen tourne brusquement le dos à son passé comique d'une manière aussi radicale en livrant un film des plus austères (le premier qu'il livrait où il n'apparaissait pas. On sait maintenant que quand le New-Yorkais à lunettes ne joue pas dans ses films, c'est qu'il faut généralement s'attendre à un sujet bien plus sérieux (voire noir) qu'une grande partie de ses comédies. Les exemples ne manquent pas (même si il ne faudrait pas réduire ça aux films et à leurs sujets non plus mais plus y voir un certain indicateur) : September, une autre femme, Match Point, Le rêve de Cassandre...) et ne comportant aucune plaisanterie, pas de note d'humour, pas de trouvailles visuelles à la pelle, là où elles explosaient dans Annie Hall (l'analyse simultanée en split-screen, la séquence dessin animé, les sous-titres qui révèlent les pensées de chacun...). Non, ici, la rupture est brusque, le ton est froid.
Après Annie Hall, Intérieurs a tout du suicide commercial parfait.

(1/ La tentative de suicide d'Eve - 2/ Vérités en clair-obscur entre le père et deux des filles)
Et effectivement, le film fut un four et encore aujourd'hui, on ne s'attarde pas sur ce drame grave, à tort. La filiation avec Cris et Chuchotements (1973) d'Ingmar Bergman (que Woody adore) s'impose ici plus que tout sauf que ce n'est plus une des trois soeurs qui va progressivement disparaître (de maladie) ici mais la mère des filles, qui, possessive et maniaque ne comprend pas l'étouffement qu'elle a toujours promulgué à son mari et sa progéniture sous prétexte que c'était "bien" pour eux. La fissure se produit (et nous est montrée à travers quelques flashbacks) le jour où Arthur, annonce à toute la famille au cours d'un repas que, "maintenant que les filles sont grandes", il à l'intention de se séparer d'Eve afin de profiter pleinement de sa retraite. Une élégante manière de ne pas dire que sa femme l'étouffait lui aussi. La silhouette dominatrice d'Eve plane pour une bonne partie sur le ton glacé du film qui, curieusement, commence à retrouver d'autres couleurs dès lors qu'apparaît Pearl, la nouvelle femme d'Arthur, une festive un brin naïve qui ne tient jamais en place.
"Allen s'inspire de l'univers de Bergman : en témoigne la composition rigoureuse des plans, l'extrême attention aux visages, les dialogues acérés et la gravité existencielle du ton. Mais "Intérieurs" n'a rien d'un pastiche ou d'un pensum confit d'admiration. C'est un beau film grave, avec quelques faiblesses (notamment des compositions inégales des actrices), mais fidèle au désir d'Allen de réussir "un drame ambitieux", "un film assez dense" (*)."
"Woody Allen" par Florence Colombani - éditions le monde/cahiers du cinéma.

(3/ et 4/ Vers l'approche de la fin, les langues se délient, les plans --avec le clair-obscur-- sont à la limite du fantastique.)
Intérieurs est sans doute le film le plus radical de son auteur, le plus jusqu'au boutiste sans doute avec Maris et femmes (la caméra façon reportage m'a fait ressentir un profond malaise en regardant le film. C'est sans doute lié au fait que dans la vraie vie, le couple Farrow/Allen traversait une très grave crise. J'ai l'impression que ça s'en ressent à travers l'écran). Ainsi si le second se révèle doté d'une caméra étonnement libre (surtout chez le new-yorkais), Intérieurs est figé dans ses plans séquences fixes. Pas besoin d'en faire plus, d'en dire plus. L'affiche sera simple (juste du texte ou comme sur la jaquette du dvd, une photo des trois soeurs à l'horizontale, toute regardant vers une direction hors-champ... image étrange comprise quand on a vu le film d'ailleurs), quand au film, il n'y aura aucune musique. Ce qui n'empêche pas avec le recul d'apprécier ce film difficile, figé dans son écrin mais néanmoins un beau drame poignant qui comporte ses grands moments. Un film risqué donc, qui s'apprécie souvent avec le temps et différents visionnages (pour ma part, j'ai apprécié au premier visionnage).
"Le virage amorcé avec Intérieurs vers un cinéma qui affiche son ambition artistique correspond à une aspiration profonde comme l'atteste, à la même époque, le fait qu'Allen cesse progressivement d'écrire pour le "New Yorker". Random House a publié trois recueil de ses textes, ainsi que des pièces de théâtre, cela lui suffit. Désormais, Woody Allen entend se consacrer uniquement à son cinéma. S'il accepte un simple emploi d'acteur au cours des années 80, c'est seulement par admiration pour Jean-Luc Godard qui lui propose de jouer le bouffon de "King Lear". En attendant, l'échec d'Intérieurs le laisse meurtri et fâché avec certains de ses collaborateurs, comme le monteur Ralph Rosenblum qui n'a jamais aimé le projet. (...)"
"Woody Allen" par Florence Colombani - éditions le monde/cahiers du cinéma.
Tout celà n'empêche heuresement pas le New-yorkais de s'atteler peu après avec Marshall Brickman à un film nommé Manhattan.
Mais ça, c'est une autre histoire....
dimanche 11 octobre 2009
Enchantement (Orson Scott Card)
Petite révolution sur le blog, j'en profite pour mettre une, des chroniques de livres et bandes dessinées lues récemment.
A la base, ces chroniques sont plutôt destinées aux "persistances rétiniennes", un blog à plusieurs main mais que j'ai un peu délaissé par manque de temps. Je me pose la question de savoir si je ne vais pas arrêter ce blog au profit d'une centralisation de presque toutes mes chroniques ici, sur les "chroniques visuelles". En attendant que je me prononce finalement, on peut dire qu'on est dans une phase de transition....
Première chronique qui entame cette nouvelle catégorie, Orson scott Card.

Enchantement - Orson Scott Card. (1999)
Au
coeur de la forêt Ukrainienne, le petit Ivan découvre une jeune fille
endormie sur un autel. Une présence inquiétante le pousse à s'enfuir.
Des années plus tard, Ivan revient sur les lieux. Cette fois, il ose
embrasser la belle... Et se retrouve précipité mille ans auparavant,
dans un monde parallèle où la sorcière Baba Yaga fait peser une
terrible menace.
"Enchantement" justifie bien son titre
puisque premièrement la lecture en est d'autant plus agréable qu'il est
le premier roman que je n'avais lu depuis fort longtemps, je renoue
donc en douceur avec la lecture et c'est un véritable plaisir.
Deuxièmement, je renoue également avec Orson Scott Card, auteur que je
lisais beaucoup au collège et début du lycée (avant de me détourner
pour lire des choses plus... glauque comme "Le festin nu") et pilier de
ma bibliothèque SF (je n'ai pas ses livres qui sont orientés plus
"Héroïc-fantasy" comme les chroniques d'Alvin le Faiseur
par exemple, celà est donc la première oeuvre de fantasy que je lis de
lui) et je suis agréablement surpris de voir que son style de conteur
est resté des plus intacts. D'autant plus que le livre n'est pas un
nouveau cycle en 12154 tomes et quelques comme La stratégie Ender ou Alvin, c'est
juste un seul tome. Et si on accroche suffisamment, ça se lit vite et
bien.
Le livre est un prétexte à revisiter les contes de fée
dans le décor slave sous différentes approches puisqu'on a non
seulement la vision d'Ivan (20e siècle) puis, successivement de
Katharina (10e siècle), dès qu'elle est libérée de son sommeil
millénaire (mais pour elle, seulement quelques mois ont passés dans le
royaume).
Evidemment c'est une princesse, et évidemment, pour lever la
malédiction de Baba Yaga, il faut qu'Ivan l'épouse et lui donne un
héritier.
Evidemment, c'est plus facile à dire qu'a faire quand on lit
un conte pour les enfants, mais quand une personne des plus
rationnelles, adolescent ou adulte se retrouve dans un simili Moyen-âge
peuplé de gueux, de boue, d'esclaves quasi-nus, de rustres et j'en
passe, c'est largement plus dur.
-----------------
Petit extrait du chapitre sur Baba Yaga qui suit le chapitre 7 : "Conspirations".
Baba
Yaga a elle aussi des chapitres qui lui sont dédiés, permettant d'avoir
en plus, le point de vue de la "méchante sorcière" où l'on sent que
l'auteur s'en donne à coeur joie pour brasser les mythes avec humour.
"Yaga
trouva son mari en train de déchiqueter une jambe humaine. C'était
dégoûtant : l'ours avait la fourrure couverte de sang et il mettait de
la viande partout; d'un autre côté, les ligaments, les tendons et les
veines s'étiraient puis claquaient avec des sons intéressants. Du coup,
Yaga regretta qu'Ours eut démembré le corps : elle adorait la façon
dont chaque élément se détachait au reste; mais Ours refusait
obstinément de dévorer les humains encore vivants, sous le médiocre
prétexte qu'ils faisaient alors trop de bruit et se débattaient
excessivement. Pour Yaga, ce n'était qu'une nouvelle preuve de la
paresse d'Ours. On assignait vraiment l'état de Dieu à ceux qui en
étaient le moins digne !
C'était néanmoins un compagnon agréable, la
plupart du temps, et plus ou moins fixe : le seul mâle avec qui elle
eût couché qu'elle était incapable de tuer, même si l'envie l'en
démangeait parfois fortement. En conséquence, ils vivaient ensemble
depuis assez longtemps pour que fût né entre eux un sentiment proche de
l'affection.
"Comment te débrouilles-tu à l'épée ? demanda la
sorcière à son époux. Si la perte d'un oeil ne t'empêche pas d'en
manier une, je veux dire.
_ C'est le manque de pouce qui m'empêche
d'en manier une." Il parlait la bouche pleine naturellement. "Je n'ai
jamais eu besoin d'épée; j'arrache celles de mes ennemis d'un coup de
patte, je brise le bout de leurs lances entre mes mâchoires, et puis je
leur rugis sous le nez si fort qu'ils en font dans leurs braies et
qu'ils s'enfuient tout puants dans les bois.
_ Le fiancé de Katherina --tu sais bien, celui qui t'a crevé l'oeil--, celui-là n'a pas fait dans ses braies n'est-ce pas ?"
Ours pencha la tête pour rassembler ses souvenirs.
"N'empêche qu'il s'est mis à courir.
_
Mais pas pour s'enfuir. Je me rappelle très bien qu'il a couru en rond
sans arrêt jusqu'à mélanger ta pauvre cervelle. Ah non : tu étais déjà
comme ça.
_ On est pas de très bonne humeur aujourd'hui, on dirait, mon amour ? fit Ours.
_
Il s'entraîne à l'épée, il fait des exercices tous les jours, des
heures durant, avant de rentrer en tenant à peine sur ses jambes dans
la chaumière sordide que Matfeï appelle un palais et de s'écrouler sur
son lit. Il soulève des sacs de pierre accrochés à un joug pour se
muscler les cuisses et le dos, il apprend aux fabricants de flèches à
produire des javelots légers avec une pointe en métal dur et il
enseigne aux jeunes à les lancer. Il serait bien capable de ressembler
à un roi un jour. Bref il devient gênant.
_ Ma pauvre Baba Yaga !"
Ours laissa tomber l'os par terre. Plus tard, un serviteur
l'apporterait au cuisinier pour l'ajouter au ragoût destiné aux
prisonniers et aux esclaves, néanmoins l'incurie de son mari agaça la
sorcière. Et son ironie aussi lorsqu'il ajouta une petite pique :
"Raconter partout qu'il avait porté une robe devait causer sa ruine,
disais-tu, à ce qu'il me semble.
_ ça marchera", répondit Yaga d'un
ton hargneux, tout en sachant que l'histoire du bliaud n'avait pas eu
tout à fait le résultat escompté. "En tout cas, ça peut encore marcher.
Apparemment, les gens ont laissés passer la rumeur, mais ils attendent
peut-être qu'il commette une grosse erreur et alors ils diront : on
s'en doutait bien; après tout, il a porté une robe."
-------------------
Card
s'amuse à mêler vaudeville, histoire de moeurs et choc des cultures
(Ivan est regardé bizarrement dès son arrivée dans cet autre monde pour
avoir entouré un des vêtements de Katherina autour de sa taille --en
passant dans ce monde, il était nu comme un ver-- comme l'indique
l'extrait. Pour ses gens qui commancent à se convertir au
christianisme, qu'un étranger, même pas chevalier, encore plus maigre
qu'un paysan, s'habille en fille --même si il est à poil et qu'il se
gêle les gonades--, c'est mal
), considérations historiques (par les pensées d'Ivan mais aussi dans les détails des légendes folkloriques russes --Ici nous avons un dieu animiste symbolisant l'Hiver), détails parfois
croustillants et/ou gores, lyrisme et bien d'autres choses dans le
creset du cliché commun aux contes de fées : une sorcière, une jeune
fille endormie à réveiller d'un enchantement par un prince sur son fier
destrier, un dragon... Sauf que dans cette relecture moderne de "La belle au bois dormant",
la sorcière est une petite vieille sadique, le dragon est remplacé par
un ours paresseux (mais non moins dangereux), la princesse est une
enfant gâtée et le "preux" chevalier, un pauvre étudiant en
littérature... Celà n'empêche nullement l'auteur de livrer une petite
réflexion en profondeur sur les comportements à travers deux époques
(par exemple, Katerina veut se marier et avoir un héritier uniquement
pour l'avenir du royaume. Ivan préférerait d'abord aimer et avoir une
relation justement par amour et non par devoir, ce que la belle ne
comprend pas) tout comme des questions intéressantes sur la survivance
de la mémoire et de l'identité d'une culture en voie de disparition
(Ivan date le village à peu près 20 ans après la naissance officielle
de l'alphabet cyrillique. Il comprend aussi que celui-ci disparaîtra au
moment des invasions mongoles. Le royaume est perdu d'avance et ses
contes immémoriaux avec vu que le christianisme commence à apparaître
de plus en plus. Sauf si il trouve un moyen de conserver cette culture
slave à travers le temps, pour que les rares écrits soient conservés au
XXe siècle. Problème, comme il le dit lui-même : "Si seulement il disposait d'un joli petit sac en plastique à fermeture hermétique !"
).
Au final, un roman passionnant qui dénote un travail de recherche du romancier assez intéressant.
Ami lecteurs de fantasy, de science-fiction comme aux curieux ouverts aux contes modernes, je vous le conseille.
(ce livre m'a donné furieusement envie de me revoir le "Andréï Roublev" de Tarkovski pour la petite histoire)



