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La vie du reporter David Locke bascule lorsqu'il découvre le cadavre d'un homme lui ressemblant étrangement. Fatigué de sa propre vie, il décide d'endosser son identité et, s'emparant de son agenda, de suivre son emploi du temps.


Nominé pour la palme d'or à Cannes en 1975, Profession Reporter de Michelangelo Antonioni reste surtout célèbre pour son plan séquence final virtuose de 7 minutes mais il ne faudrait pas réduire le film à seulement ça. Car Antonioni, refusant les conventions du genre (le rythme est très lent) établi de la fiction s'empare d'un sujet (un homme se fait passer pour un autre) pour le traiter sur le chemin du vérisme et David Locke étant reporter, le film adopte une esthétique documentaire réaliste proche du reportage sur le terrain (technique déjà employée en partie sur Zabriskie Point en 1970 pendant la scène des manifestations etudiantes) : Comme dans la réalité on n'entend guère de musique si ce n'est celle provenant du lieu (une vague flûte dans le désert et c'est tout pendant les 2 heures du film !) et la caméra semble "flotter" comme dans un reportage, comme tenu constamment à l'épaule du réalisateur, celui-ci s'autorisant de nombreuses déviations de l'image.

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La sublime envoûtante et mystérieuse Maria Schneider....

Des déviations où Antonioni semble laisser de côté ses personnages pour admirer et donner à voir au spectateur les lieux alentours, aussi vrais soient-ils (il n'y a aucune reconstitution en studio), ainsi la caméra s'attache à suivre un fil électrique, ou observer le désert où David Locke (génial Jack Nicholson) embourbe sa voiture, ne se souciant guère de ce qui lui arrive. Celà occasionne des fulgurances inouïes d'une rare beauté (la scène du flashback avec le magnétophone qui tourne, Nicholson dans le téléphérique planant au dessus de la mer, Maria Schneider dans la voiture, regardant la route qui défile en arrière) mais l'esthétique du reportage n'est pas oubliée et participe de ces fulgurances car Antonioni va jusqu'au bout de la technique utilisée, n'hésitant pas a effacer le décalage avec la réalité et la fiction en insérant de vraies images d' executions de prisonniers africains (eh oui, et c'est là que le film frappe une première fois le spectateur) aux images tournées pour le reportage de Locke.

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On adopte par là même le regard du réalisateur mais aussi de son reporter, un homme déjà mort. Car Locke est dès le départ un mort en sursis : ayant pris l'apparence d'un mort (Robertson, lui ressemblant étrangement) et s'être fait lui-même passer pour mort (ce qui le débarasse croit-il de sa femme...), que reste il au final ? Un mort + un autre mort ne peuvent que déboucher sur une troisième mort, l'itinéraire de Locke tournant à vide depuis le début qu'il prit cette identité. Au fil du temps, les rapports du journaliste avec la jeune étudiante se modifient pour n'être plus qu'artificiels. David Locke en plus de ne pas comprendre cette identité ne comprends pas plus la trajectoire qu'il a pris : les lieux de rendez-vous de Robertson semblent alors désertés momentanément mais le jeu est faussé dès le départ et croyant pouvoir changer de vie en endossant une autre identité, Locke s'enfoncera toujours plus à travers le néant. Ne comprenant déjà pas les autres peuples qu'il filme et interview (la scène où la caméra se retourne sur le reporter surpris d'être interrogé par celui qu'il devait filmer est révélatrice du personnage), il comprendra encore moins le monde qui entoure. Sa vision est faussée dès le départ mais cette nouvelle identité ne l'aidera guère à changer de point de vue.

jackandmariaaa

Et comme dans de nombreux films d'Antonioni, le personnage est déconnecté de la réalité ou s'y retrouve successivement coupé. Dans Blow-up (1966), le jeune photographe de mode croyait (de par son métier justement qui consiste a capturer l'image de ses sujets) avoir photographié un meurtre mais au final qu'avais t'il vu puisqu'il n'y avait plus rien ? Seul un instant gravé en lui et une perte totale de rapports avec le lieu (déjà bien shooté le lieu puisqu'on se rappelle des nombreux plans où Antonioni insiste sur les joints et la fumette) qui le fera alors voir des choses qui n'existent pas dans le plan final avec des mimes. Dans Zabriskie Point (1970), le réalisateur opposait la vision de l'opposition d'une certaine anarchie (les étudiants, le héros, la notion de liberté) face à l'ordre (la police, les riches et leurs habitations à construire en plein désert), le tout dans une certaine critique de la société de la consommation (l'explosion finale). Le jeune héros s'inscrivait alors (comme Locke ici) dans une trajectoire du vide : pris pour ce qu'il n'est pas, il sera quand même rattrapé après une brève liaison amoureuse pourtant vouée à l'échec dans le désert.

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Au final, le réalisateur italien livre un film sans artifices, sans concessions, une oeuvre austère et froide comme la mort. Un film qui frappe et laisse durablement un malaise au fond : la première vision laisse fatigué, déprimé car Antonioni à clairement montré l'absence de communication, d'amour, d'identité, bref de vie comme rarement auparavant, et c'est quelque chose que l'on retrouve à un autre stade dans nos petites existences de tous les instants. Puis lentement le film grandit en nous et l'on comprend que l'on vient d'assister clairement à un film incroyablement austère mais riche en lui-même qui exige autant du spectateur que de lui-même pour clairement montrer ce qu'il est, un chef d'oeuvre.

Et zoupla, 2 bonux ! Le premier, c'est le trailer de Profession reporter (The Passenger), le second, la fameuse séquence finale de Zabriskie Point sur fond de Pink Floyd. Bon visionnage...