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Des lycéens de bonne famille fabriquent de faux billets et escroquent en fin de compte l'innocent Yvon. Accusé à tort par tous, maltraité par les autorités, trahi, il change de vie mais c'est pour retomber plus bas. Associé à un braquage qui tourne mal, il est condamné en prison. De là-bas il apprend la mort de sa fille puis l'abandon de sa femme...

  • "Les mains, toujours aussi présentes, ne serviront plus qu'a deux actes dans "L'argent" de Robert Bresson : prendre et tuer. L'avidité est le principe dynamique qui porte un film que son auteur n'a jamais considéré comme devant être son dernier, mais qui, de fait ce statut, y trouve une résonnance particulière. Ce film est inspiré d'une nouvelle de Tolstoï, "le faux billet", largement transformée par Bresson qui en fait d'ailleurs une oeuvre plus Dovstoïevskienne que les deux adaptations qu'il a auparavant données de "L'idiot", une femme douce (1969) et Quatre nuits d'un rêveur (1972). Il s'agit d'une tentative très ambitieuse d'étude de la société contemporaine selon une approche métaphysique, avec un principe en son centre : l'argent comme agent du Mal --on peut cette fois mettre une majuscule, tant l'emprise de cette force de destruction et de disjonction (étymologiquement, le diable est celui qui sépare) est ici absolue, souveraine. Les idéaux d'un autre monde qui, de même de manière illusoire ou dérisoire animaient les personnages des films des années 70 ont disparu. Le rapport à l'argent irrigue tous les rapports humains. Il a pour corollaire le mensonge, l'hypocrisie, l'injustice, la violence"

    Extrait du livre "Robert Bresson" collection grands cinéastes cahiers du cinéma/Le monde.

Mon second Bresson après Pickpocket donc. A force de nombreuses lectures sur le Maître (tant son "notes sur le cinématographe", remarquable, où le cinéaste expose sa conception du cinéma qu'il nomme Cinématographe en opposition au Cinéma qui selon lui est encore envahi par les germes du théâtre que le récent livre de la collection "grands cinéastes" du Monde et des cahiers du cinéma que je cite), j'ai encore plus apprécié son univers. Bien sûr, j'avais adoré Pickpocket dès le premier visionnage, ça aide en un sens. Car Bresson, c'est l'austérité à son plus haut niveau et de celà seulement naît une nouvelle forme de beauté rarement vue au cinéma, une épure qui se concentre sur les gestes et presque seulement ça, ce qui montre et révèle bien plus que les paroles un être humain.

De par leur aspect intemporel (Bresson n'a que faire de bâtir une fiction au sens classique du terme, il se base sur des faits déjà existants --"lancelot du Lac","le procès de Jeanne d'Arc"-- quand il ne se penche pas sur les gestes de la vie courante à l'intérieur d'un cadre encore plus grand qu'est la société --"Pickpocket","un condamné à mort s'est échappé"), les films de Bresson ne vieillissent pas, à l'instar donc des grands maîtres (Malick, Tarkovski, Kubrick, Kurosawa...). L'argent est sans doute celui qui vieillit le moins bien sans pourtant s'inscrire dans une dégradation poussièreuse pouvant frapper certains films. Par exemple, si certains détails semblent aujourd'hui issus d'un autre monde (on est plus dans les francs, on est passés à l'euro), le propos reste d'une incroyable virulence, d'une férocité moderne, quasi-implacable. Pour beaucoup, c'est le film le plus sombre et desespéré de son auteur, à juste titre.

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Implacable car dans sa première partie, le cinéaste avec un soin sociologique diabolique s'évertue à dépeindre la souillure de l'Argent dans les différentes classes sociales. Des fils de bourges blasés et bien habillés en haut de l'échelon (avec le père avare et la mère magouilleuse au nom d'on ne sait quelle morale bien-pensante envers son chère enfant), à la classe moyenne (le couple tenancier de la boutique de photographie) jusqu'a l'ouvrier (Yvon, innocent qui broyé, finira par choisir la voie du mal et son revers Lucien qui agit mal mais sur un fond d'idéalisme. Inutile de dire que les deux sont dans le tort). La description pourrait n'être que schématique et chiante, elle n'en est que plus passionnante : aucune parole ou geste en trop, Bresson se focalise uniquement sur les rapports causes/conséquences que donne l'Argent, partant en ligne droite avec un fil rouge (Yvon, le "héros") tout en s'écharpant dans plein de directions à la fois (les autres personnages).

Dans sa seconde partie, l'histoire ne se focalise plus que sur Lucien et Yvon. Le premier est libre mais plus pour longtemps. Ayant été viré de son travail, il se venge mais ne garde au fond aucune rancune à son employeur (auquel il donne un chèque de 100 000 francs) ni à Yvon (a qui il propose de faire la paix et de l'aider tel un grand frère). Le second vit très mal sa captivité et les conséquences de ses actes précédemment lancés à cause de l'argent et par souci de s'en procurer. Il voulait aider sa famille, elle disparaîtra purement par le hors-champ de la lettre. Rien n'aidera finalement Yvon...

... Qui finit par ne plus que tuer par plaisir ou petit souci crapuleux dans la dernière partie. Aucun effet de grandiloquence chez Bresson. Avec élegance, il montre juste Yvon se lavant les mains du sang des hôteliers l'hébergeant. Tout est dit et c'est purement effrayant. Et même avec la bonté même qui peut se présenter face à lui (la vieille dame, émouvante), rien n'y fera. L'humanité semble partie définitivement au plan de cette hache et de cette lampe de chevet tachée de sang.

Elle semble bien loin la phrase finale si émouvante de Pickpocket : "Ô Jeanne, pour aller vers toi, quel drôle de chemin j'ai dû prendre." Car ici, nulle muse ne viendra plus sauver Yvon, ni même l'humanité qui se bouffe pour le dieu Argent, le pire de tous sans doute.

Grand film.