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Adolescents turbulents dans une famille qui ne se compose que de la mère et la grand-mère, Andréï et Ivan n'ont jamais connu leur père. Pourtant, un jour, ce grand absent qui avait disparu pendant près de 12 ans, peu après la naissance d'Ivan (le cadet) réapparaît brusquement et se propose pour refaire connaissance et resserrer les liens disparus de les emmener faire une petite balade qui les conduira jusqu'a une île perdue au milieu d'un lac immense. Une simple partie de pêche "entres hommes". Pourtant, si Andréï accepte d'emblée cet inconnu, Ivan lui s'en méfie de plus en plus.....

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Une mère qui en rappelle une autre, celle du Miroir d'Andréï Tarkovski.

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Encore une certaine image Tarkovskienne qu'on jurerait issue de Andréï Roublev (les cendres juste avant les plans couleurs...).

Etrangement, dès le début, le cinéphile pourrait avoir une impression de déjà-vu, bien plus que le spectateur dit "normal". Il faut dire que le terrain est plus ou moins balisé d'une certaine manière. Les références au grand maître Andréï Tarkovski parsèment toute la première partie du film à tel point qu'on pourrait penser que celà puisse devenir un parcours imposé aux jeunes cinéastes de ce pays qui aimeraient faire un film pas particulièrement commercial (pour un film commercial, regardez "Nightwatch" de Bekmanbetov, vous comprendrez...). Ainsi, comme en clin d'oeil (pas spécialement gênant personnellement) au regretté cinéaste russe, le film d'Andréï Zviaguintsev reprend la figure maternelle presque telle qu'elle du Miroir. Les deux enfants portent l'un et l'autre des prénoms symboliques : Ivan pourrait provenir de l'enfance d'Ivan (1962), le premier film de Tarkovski (d'ailleurs ce Ivan là à le même caractère borné et têtu que celui de Tarkovski !) là où son grand frère Andréï reprendrait au second film du maître, Andréï Roublev (1966). Les coïncidences sont troublantes. Sans compter les mouvements de grue, menés de main de maître, un soin pictural époustouflant dans les cadrages et décors (vous allez voir que chaque capture d'écran prise devient de fait une véritable image "iconique". Terme qui d'ailleurs n'est pas innocent quand on connaît la beauté simple des icônes orthodoxes des peintures des églises russes ou byzantines) et un même rappel de l'Art (les enfants feuillètent une bible illustrée sous leur tante. Or les gravures et peintures ont un rôle omniprésent chez Tarkovski, qu'on se rappelle d'Alexandre feuilletant son livre d'anniversaire dans le Sacrifice (1985), Brueghel en tableau dans Solaris (1972).... littéralement transcendé en décor réels enneigés dans Le miroir (1974), sans oublier les 10 dernières minutes en couleurs d'Andréï Roublev dont le sujet principal est la question de l'Art dans un monde qui ne le mérite pas, un monde qui devient inhumain. La question de l'Art comme possible refuge de l'humanité est aussi au centre de Stalker (1979) au passage --dialogue entre les 3 protagonistes allongés sur la mousse et la terre. Art personnifié aussi par la présence de l'écrivain qui lui-même doute de ce qu'il fait...). Enfin la musique, un peu électronique, qui fait écho aux compositions d'Artméiev sur Solaris/Le Miroir/Stalker. Avouez donc que tout ça, c'est un peu fort.

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J'échange une grande partie de nos cinéastes tout mou pour des cinéastes comme ça si je le pouvais.

Pourtant ce balisage pour le cinéphile pur et dur vole en éclat par la suite, Zviaguintsev se concentrant sur le drame sourd qui lentement naît du rapport tendu entre Ivan et son père, Andréï ne bronchant pas à dire "papa" à l'inconnu. Et plus le film avance, plus il prend des allures de tragédies grecques où le réalisateur laisse, avec une sobriété exemplaire, le choix de l'interprétation au spectateur. D'autant plus que les indices sont minces voire inexistants. Du père, on ne saura donc rien. C'est un homme sans passé (qui n'a d'ailleurs pas d'humour comparé à celui d'Aki Kaurismaki), sans émotions. Une sorte de machine qui répond presqu'au tac-au-tac avec les enfants comme les autres. Presqu'aucun sursaut d'humanité ou si peu. Ses buts ? Nous ne le saurons jamais et l'on peut se demander, au vu de son flagrant manque de tact (aucun instinct paternel) pour blesser les autres si il cherche bien à se rapprocher de ses enfants (qui ne l'ont vu qu'auparavant sur une vieille photo en noir et blanc) ou bien à les utiliser : sur l'île, il laisse les enfants chercher du bois et en profite à un moment donné pour aller fouiner dans une vieille maison en ruine qu'on imagine de la seconde guerre mondiale. Il creuse pour déterrer une boîte. Et dedans, que peut-il y avoir ? Documents compromettants ? Dossiers secrets ? Reliques de la guerre ? Argent en petites coupures caché là par les nazis ? Le spectateur ne le saura jamais puisque ce n'est pas le sujet du film (relations père/fils et la question de la filiation).

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En face, Ivan, le plus jeune des deux frères. Ivan, de plus en plus révolté par ce père inhumain qui les a abandonnés et ne cherche même pas à les comprendre, ni même à s'excuser ou raconter ce qu'il a vécu. Le trio a beau pêcher, manger ensemble et faire des veillées au coin du feu, les rapports semblent de plus en plus distandus. Ivan a subi des brimades au début du film, on lui reproche son manque de courage, sa timidité, le fait qu'il ne va pas jusqu'au bout contrairement à la bande de copain avec qui Andréï traîne. C'est cette culpabilité et ce remords envers les autres qu'il voudrait bien dépasser afin de s'accepter lui-même. Mais ce père ne lui en laisse pas le temps. Il ne supporte pas les grimaces et plaintes d'Ivan et ne trouve que la punition pour le calmer au lieu d'ouvrir un quelconque dialogue. Si on ne dit pas "oui papa" au lieu d'un simple "oui", les menaces surviennent. Qu'on l'ouvre trop et le gamin se retrouve abandonné sur le bord de la route tout un après-midi sur un pont avec la pluie qui finit par tomber (photo au dessus). Dans cette logique qui tient de plus en plus à la survie avec un inconnu qui pourrait bien les détruire, Ivan commence à réflechir à un moyen de s'en sortir. Jusqu'au point limite d'explosion qui justifiera une nouvelle fois le titre.

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Les superbes photos (prises pendant tout le film par chacun des deux ados à tour de rôle --en plus de tenir un journal intime--) de la toute fin... (rassurez vous, ça ne dévoile pas ce qui se passe dans la dernière demi-heure du film)

Car le titre peut se comprendre de deux manières. C'est bien sûr le retour de ce père, mais aussi un autre retour à la fin du film, retour douloureux qui marque l'arrivée dans l'âge adulte de deux jeunes prématurément vieillis par ces "vacances". Un retour qui fait écho à une anecdote racontée par le réalisateur dans l'interview. Zviaguintsev avoue en effet, le scénario et le film fini être tombé sur une histoire de la mythologie grecque liée à Ulysse qui s'en rapproche diablement alors qu'ils (lui et les scénaristes) n'étaient au courant de rien et surtout pas de cette histoire (que je ne vous raconte pas non plus sous peine de trop en dire et rabaisser l'impact émotionnel de ce film sobre, posé mais puissant, rude et beau) !

Le film a obtenu --à juste titre-- le lion d'or de Venise en 2003. Et de mon point de vue, ce film est un joli miracle que je conseille à vous tous, amis cinéphiles de tous coins du woueb.