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Avant toutes choses, je tiens à préciser que j'ai bien aimé l'adaptation cinéma qu'a tiré Zack Snyder du (brillant) comics d'Alan Moore. Une adaptation casse gueule à la base, comme tous les comics de Moore. Etant moi-même fan du monsieur, j'avais pu voir les autres adaptations qui étaient successivement tirées de ses oeuvres avec à chaque fois une sorte de dégoût et de déception liée au fait qu'on ne retrouvait nullement la portée, l'humanité et l'intelligence qui caractérisait le travail de Moore. J'avais donc de nombreux doutes en ce qui concernait ce Watchmen, ayant entendu que certains, devant l'ampleur du travail, avaient renoncés avec une certaines sagesse (je pense à Terry Gilliam et Paul Greengrass qui étaient pressentis sur le projet). J'étais encore plus craintif en apprenant que c'était Zack "j'ai des gros sabots" Snyder. Le monsieur ne fait à vrai dire pas dans la finesse et même si j'aime bien "300", force m'est de constater douloureusement que le film ne passe pas les nombreux visionnages postérieurs avec le temps, la faute à une voix-off d'une lourdeur toute Black-et-Mortimerienne (j'adore la BD de Jacobs mais le fait de souligner par le texte ce qui était déjà montré à l'image m'a toujours gêné. Impression que l'on retrouve dans "300" : "Il sentit la sueur perler à son cou..." qu'on entend. A l'écran, des mouettes et Leonidas agenouillé devant Xerxès qui effectivement à une goutte de sueur à son cou. Mouais, bon, c''est un peu facile... agnaaa) qui nous fait regretter l'intelligence de son utilisation chez d'autres réalisateurs comme Kubrick ou Malick.


J'ai pourtant vu l'adaptation de Snyder sans a-prioris pour être agréablement surpris, si, si. Il s'avère curieusement qu'il s'agit de l'unique adaptation à peu près correcte de Moore pour l'instant (fuyez "From Hell" et "la ligue des gentlemens extraordinaire" si vous avez lus les BDs au risque de faire un infarctus). Sans vous raconter l'histoire (je suis sûr que vous avez tous lu le comics de Moore, bande de petits malins. Sinon, c'est une erreur impardonnable à réparer...), je vais néanmoins revenir sur certains points narratifs, esthétiques, filmiques qui sont somme toute, des plus subjectifs.


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Image 1 : l'horloge des chapitres : Au fur et à mesure, le temps s'achemine lentement vers minuit tandis que la page se recouvre méchamment de sang....

Les images sont donc des scans issus du comics de Moore (je me base sur l'édition de Delcourt et la traduction de J.P.Manchette), le dvd zone 2 qui pourrait me servir pour faire des captures d'écran n'étant pas encore, on s'en doute, sorti chez nous.

Déjà, je vais évoquer un point sur lequel je suis d'accord avec tout ce qui a pu être dit ici ou là, les acteurs. Pour une telle oeuvre à retranscrire, on se doute qu'il ne faut pas non plus fatalement des icônes qui se disputeraient l'image au profit de la nature même du personnage qu'ils ont et certains personnages sont bien plus charismatiques que d'autres dans Watchmen (Le comédien, Rorschach, Dr Manhattan...) bien évidemment car ils représentent pour la plupart des extrêmes, des archétypes de l'humanité et de tout ce qu'elle transporte. Ainsi Le comédien qui a commis nombre d'atrocités (voir une des planches plus bas) n'en est pas moins des plus compréhensibles, voire touchant dans le comics. "Juste un homme". Rien que celà mais c'est déjà beaucoup. Dans le film, du fait que Snyder n'a eu qu'un montage de 2h30 (au lieu des 3h45 tournées !!! Merci Warner... Bon faut dire aussi que Snyder n'est sans doute pas un grand directeur d'acteur je pense), la profondeur du personnage est un peu évacuée. Il demeure (heuresement) une présence iconique qui, comme dans le comics, influe en profondeur sur la trame. Rorschach et le Dr. Manhattan sont les mieux traités de l'adaptation : rien ne manque pour reconstruire leur histoire et n'importe qui n'ayant pas lu le comics comprend aisément comment ils en sont venus là. Snyder est aussi assez fidèle ici sur la physionomie des acteurs qui semble parfaitement échappés de la BD, tellement ils ressemblent trait pour trait à leurs homonymes de papier, c'est fou.

Le bât qui blesse (et là ça fait mal), c'est le personnage d'Ozymandias, un peu évacué dans le film alors qu'il s'agit d'un personnage des plus importants qui irrigue littéralement toute l'oeuvre physiquement ou par objet interposé (dans le comics, il y a même un de ses produits --"Nostalgia", eau de toilette des industries Veidt... Adrian Veidt, alias Ozymandias-- qu'on balance sur Mars dans un ralenti de plusieurs cases flottantes au sein de la narration du chapitre 9 !). Sa moindre apparition, même dans un poste de télé est marquée d'une forme de divin. Ozymandias est en fait la perfection sous une forme humaine, opposé et proche du Dr.Manhattan, pouvoirs surnaturels en moins évidemment mais même froideur vis-à-vis de l'humanité comme le démontre Moore. Son "omniscience" ne fait que le souligner. Dans le film malheuresement, il n'a pas la carrure escontée donc. D'abord Snyder choisit un gringalet qui n'a qu'une ressemblance lointaine et qui, faute de présence s'avère insupportablement prétentieux (alors que dans le comics, on ne peut le blâmer). Et évidemment, il n'est pas aussi important qu'il le faudrait.

Les autres acteurs sont bons sans non plus faire des miracles mais ça ne me gêne nullement. Passons maintenant sur un autre gros point qui en a gêné beaucoup : les choix musicaux du film.

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Image 2 : Extrait d'un des multiples dossiers crées par Moore et Gibbons qui renseignent à chaque fin de chapitre sur un des personnages principaux, leur créeant une véritable mythologie.


J'ai entendu plus d'une fois que les choix musicaux du film étaient désastreux. Pas exactement pour moi, aussi je vais modérer le propos. Il est vrai que sur certaines séquences, c'est un peu malvenu parfois : Ainsi quand Daniel (le Hibou) et Laurie (Miss Jupiter) arrivent à faire l'amour --peu de temps avant, Daniel avait une panne d'érection facilement compréhensible au vu de la situation et au fait qu'hors de leurs costumes, ils restent des humains privés de leur statut mystérieux, du mythe primordial que leur offre la tenue de super-héros--, on entend dès lors le "Alléluia" de Leonard Cohen qui retentit. Une manière d'évacuer plus ou moins le fait que Snyder ne sait pas filmer de moments intimes et cru qu'en ne faisant autre chose que les décaler pour plus ou moins le cacher (dans "300", Leonidas s'avérait un maître du Kama-Soutra, n'oublions pas ! agnaaa). Mais ici, ça m'a fait sourire et ne m'a pas tant gêné que ça (mais je comprend qu'on puisse s'énerver au vu de cette séquence). Pour le reste des morceaux de musique qui jallonnent le film, je les trouve assez appropriés car issus des années 70/début 80, collant tout à fait à cette amérique parallèle d'une certaine année 1985 où Nixon n'arrête pas de se faire réelire (on comprend que nos héros aient la gueule de bois). Je les trouve même pour certains, intelligemment posés. Soit parce qu'ils appartiennent au contexte du comics justement --lequel cite aussi bien Bob Dylan (réutilisé justement en ouverture du film --image 3 aussi) qu'Elvis Costello ou John Cale-- et à la période historique, soit qu'ils sont issus de quelque chose qui se rapproche ouvertement de la question de la catastrophe humaine posée dans Watchmen (comics comme film même si là évidemment, comment celà est dit et montré, celà est une autre affaire, j'y viens plus loin) comme l'utilisation d'un morceau de Philip Glass lors de la transformation de Dr.Manhattan. Quand celui qu'on appelle Jon Osterman va se transformer radicalement en l'être bleuté que l'on sait, on entend dès lors un montage de deux pistes issues de la bande originale du Koyaanisqatsi de Godfrey Reggio composée par Glass : un peu d'Organic avant que ce ne soit la quasi-intégralité de Pruit Igoe (réutilisé par les maffieux de GTA III sur playstation2 au passage !) qui passe à nos oreilles. Et là pour le coup je trouve Snyder assez malin : Koyaanisqatsi est un documentaire de 1984 (bien vu pour l'époque en plus, pile poil !) sur les conséquences humaines de la pollution et du fait que spirituellement, celà prive l'homme de toute humanité, que ça désintègre toute vie quasiment (*). A rapprocher de ce qui arrive au Dr.Manhattan, c'est assez juste je trouve. La référence (en tant que cinéphile et fan de Glass surtout) m'a sauté quasiment aux yeux. D'ailleurs, Snyder ne s'encombre pas trop et joue beaucoup sur les références : il n'hésite pas à mettre du Wagner pour la séquence au Vietnam car il sait pertinemment que beaucoup plus de gens connaissent ou ont vus Apocalypse Now que lu le comics de Moore. Evidemment, je comprends aussi que ça puisse froisser, surtout cette vision du Vietnam qui n'est somme toute qu'une icone musicale issue d'une fiction américaine de 1979 mais là aussi ça m'a fait sourire et j'ai marché.

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Image 3 : Changement de point de vue qui différe dans le film (scène du restaurant filmée à travers et derrière des vitres) et citation Dylannienne.


Enfin, une dernière chose qui froisse, les raccourcis et ralentis du film. Pour ma part, ça me gêne mais pas tant que ça même si je peux aussi grogner un peu. Du fait de sa durée (2h30), il était évident (du moins pour moi) qu'on ne pourrait pas tout avoir l'intégralité du comics, son essence même (près de 400 pages pour l'édition Delcourt. Autant faire une mini-série si on ne voulait rien perdre...). Du coup, on perd de nombreuses mises en abîmes et pistes de réflexions qui reviennent au sein du comics (je pense à la peur du nucléaire entrelacé aux problèmes sociaux des personnages notamment des différents couples de la BD qui sont tous deux symbolisés par cette ombre chinoise de deux corps enlassés qui revient fréquemment), on perd aussi les histoires dans les histoires (voir image 4, l'histoire de l'homme qui devient un pirate sanguinaire et dénué d'humanité qui parcourt l'essence même du comics de Moore, parallèle du drame monstrueux qui couve pas loin), on change les cadrages et compositions : ainsi scan en image 3 : la scène du restaurant fait montre chez Moore et Gibbons d'une certaine élevation rendant les personnages quasi-anonymes et moins que rien dans une cité étouffante, comme un baissé de rideau là où Snyder choisit de filmer ça à travers une vitre et dans le restaurant même et non plus la terrasse de ce dernier à l'étage. Dans le comics, à la page d'avant, Dan et Laurie sortent du restaurant, ils se sont revus, on ne sait pas sur quoi a porté leur conversation puisque la page débute par des cases où ils (enfin Laurie) payent l'addition. Ce n'est qu'en sortant qu'ils évoquent leur passé de "super-héros" et la Loi Keene (dont on parle un peu moins dans le film, dommage) qui interdit aux héros costumés d'opérer en cachette sans divulguer leur identité. Dans le film, Snyder embraye la scène directement là-dessus, c'est un peu rapide je trouve.

Mais il y a des raccourcis très bien vu qui font largement honneur aux détails parsemant la BDs pour le coup. Par exemple, le fait de transposer l'horloge qui se rapproche de l'heure fatidique (et se couvre de sang) à chaque chapitre (image 1) comme un symbole national prouvant par là-même qu'on se rapproche de l'extinction, c'est une bonne idée. Celà aurait été dommage de ne pas pouvoir placer cette horloge quelque part dans le film. Tout le générique de début qui retrace l'époque des premiers héros costumés des années 40 à aujourd'hui à partir d'une photo (qu'on retrouve souvent dans le comics là encore) est une très bonne idée. On a même pour le coup, des choses qui étaient plus ou moins dites mais jamais montrées (la fin du "spectre soyeux" juste évoquée évasivement par Rorschach dans son journal --on nous suggère qu'elle a payé le prix de sa vie soit disant dévergondée-- dans le comics est ici montrée violemment) que je trouve bien vues (**).

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Image 4 : Histoire en parallèle d'un comics de pirates où la catastrophe intime cotoie celle, mondiale.

Et puis il faut voir les petits détails comme la réelection de Nixon, une affiche entraperçue dans le comics (image 5) qui se remarque pleinement au sein du film. Après évidemment de par sa durée, on comprend qu'il ne puisse pas tout y mettre. Dans l'ensemble, il a été juste et a finalement assez bien respecté le matériau de base de Moore et Gibbons même si très souvent de nombreux dialogues disparaissent (images 6 et 7).

Quand aux ralentis, ça se vaut. Parfois, c'est assez inutile, on sent une volonté un peu puérile de faire "fun" de la part de Snyder (la scène de bataille dans la prison quasiment évacuée dans le comics, voire inexistante), d'un autre côté, ça peut rejoindre la décomposition de certains bons moments au sein du comics, en particulier le passage où Ozymandias attaque son agresseur lors de la tentative de meurtre dans son building : le mouvement (quasiment un plan séquence à lui tout seul) est décomposé en 8 grandes cases sur deux pages (images 8 et 9 ) qui montrent bien la vitesse et la précision (presque surhumaine) de Veidt/Ozymandias, très bien retranscrite dans le film. Ici la bande dessinée se focalise sur un moment qui possède sa propre temporalité à l'image des photographies célèbres du coureur athlétique de Muybridge dont l'action très rapide nous est rendue beaucoup plus lisible par la photographie (il saute des haies et son immobilisation nous permet de voir l'essence du mouvement. C'est la même chose pour ces photographies de chevaux qui ont permis de montrer qu'a un moment donné, le cheval ne pose plus de sabots par terre : pendant une seconde voire moins, il est comme suspendu au dessus du sol). Dans le film, Snyder ralentit l'action même avant de lui rendre sa vitesse réelle quand l'agresseur se prend le coup donné par Ozymandias. C'est pour le coup bien foutu (***).

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Image 5.

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Images 6 et 7 : Dans le comics, on est en vue subjective là où dans le film, cette scène, bien plus courte est traitée d'un point de vue extérieur : on est dans la chambre de Moloch (ancien "super-méchant") mais aux côtés de ce dernier et du Comédien. Dans ce cas là, qui parle ? Qui regarde ? Qui peut témoigner ? Et de nombreuses bribes du discours désabusé de Blake le Comédien passent un peu à la trappe hélas. On perd (et ça se ressend dans tout le film) ce qui rend le comics si poisseux et mélancolique dans le film.

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Images 8 et 9 : la scène de l'agression de Veidt/Ozymandias.

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Image 10 : Faux mini article consacré au Dr.Manhattan. Encore un exemple de raccourci présent au sein du film mais bienvenu puisqu'il fait ressortir le sous-texte jacent du comics  le concernant (la peur du Dr.Manhattan) dans le contexte même du film. On a surtout cette séquence où le journaliste dit en direct "Dieu existe et il est américain" là où ce n'est qu'un sous-contexte (mais terriblement important néanmoins) chez Moore et Gibbons. Bien vu, encore.



Au final, Watchmen s'avère au regard des autres adaptations filmées de Moore, la plus fidèle de toute et nullement un film déshonorant (et c'est un fan de Moore qui parle !) mais un bon film de super-héros même si ce n'est pas non plus (de mon point de vue) le pied intégral qui en ferait un chef d'oeuvre.







(*) Koyaanisqatsi vient d'un terme des indiens Hopi qui a plusieurs significations pour le documentaire comme justement son utilisation (pour la bande originale de Glass) par Snyder. Notamment qu'il peut signifier "une vie folle" (à comprendre plus dans le sens monstrueux qu'insensée), "une vie qui se désagrège ou qui est en voie de le faire" ou "une vie hors de la balance" (du temps, des contraintes matérielles... Ce n'est là, pas spécialement clair donc ouvert à beaucoup de niveaux de compréhension selon chacun).


(**) Il y a un raccourci que je trouve par contre très dommage de la part du réalisateur, c'est d'utiliser le Dr.Manhattan comme vecteur principal de la peur et instrument (je vais pas spoiler non plus même si vous avez dû lire le comics je suppose :) ) pour éviter la menace nucléaire de l'espèce de guerre froide qui menace Américains comme Russes alors que le Dr. Manhattan, même craint pour son statut quasi divin représente quand même l'espoir de l'humanité (son action bénéfique --la création de voitures électriques-- est présente dans le comics (un peu moins dans le film) même si comme il le dit lui-même, la morale de ses actions lui échappe --massacres au Viet-Nam ou "accrochages" contre la pègre : et boum, la tête qui explose--) à bien des égards. Dans le comics, la créature utilisée (naaaan, je dirais rien) montre que même avec le Dr.Manhattan, l'humanité n'est pas à l'abri. Là, on choisit d'utiliser le doc pour créer la paix mais une paix liguée contre lui. Mouais. Douteux.


(***) Pour la perception du temps à travers et dans les cases de bandes dessinées, je conseille de se pencher sur le chapitre 4 de "l'art invisible", superbe ouvrage de Scott Mc Cloud qui dissèque tous les mécanismes de la bande dessinée, des comics et des mangas avec une intelligence rare. Et en plus c'est très accessible et passionnant. agnaaa