« Un petit sujet peut donner prétexte à des combinaisons multiples et profondes. Evite les sujets trop vastes ou trop lointains où rien ne t’avertit quand tu t’égares. Ou bien n’en prends que ce qui pourrait être mêlé à ta vie et relève de ton expérience. »

Robert Bresson (Notes sur le cinématographe)



Au Hasard Balthazar

Un film de Robert Bresson (1966)


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L’éden de l’enfance et déjà en creux, les adieux et la mort qui rôdent.

 

 

 

Les films de Bresson fonctionnent comme autant d’univers hermétiques pourtant ouverts sur l’ailleurs, vers un invisible que son cinématographe, sans doute bien plus que nombre de réalisateurs contemporains, dévoilait à chaque nouvelle œuvre avec cette part de mystère et de fascination résultant de cette porte ouverte sur un Art dont lui seul avait érigé patiemment les règles ; et si il fut admiré par beaucoup (*) et que de nombreux réalisateurs se déclarent sous son influence (**), on peut légitimement à la vision de ses films dire qu’il fut pratiquement seul sur le chemin qu’il s’était tracé. Encore aujourd’hui, voir un film de Robert Bresson reste une expérience aussi étonnante que de voir un ovni dans le ciel étoilé et dégagé de Paris.

Au hasard Balthazar n’échappe pas à la règle mais laisse dans la filmographie Bressonnienne comme un étrange tournant irrémédiable, un pivot qui ne laisse aucune possibilité d’aller-retour : constatation principale, le film est sombre, très sombre, et malgré un arrière goût de paradis maintes fois perdu (des impressions fugaces sur lesquelles plane une sonate de Schubert), il ne laisse aucune possibilité d’espoir ou de rédemption comme dans Un condamné à mort s’est échappé (1956) ou Pickpocket (1959) où Michel finissait par avouer son amour à Jeanne à travers les grilles de la prison.


Ici, et c’est en cela que c’est terrible et annonce pleinement la noirceur totale qui guette le restant de son œuvre, il n’y aura pratiquement pas d’espoir mais un monde où le mal est omniprésent. Les seuls instants de bonheur qu’on peut savourer pleinement sont à chercher dès l’ouverture du film dans l’enfance où côte à côte grandissent (vivent ?) l’âne Balthazar et la petite Marie, autre personnage central du film, ce qui permet à Bresson de montrer une suite de scènes bienveillantes où l’âne, membre à part entière de la famille (il est baptisé par les deux enfants et accompagne chacun de leurs jeux) permet la libre circulation d’une certaine forme d’euphorie. Par la suite, cela devient beaucoup plus étouffant.

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Balthazar et Marie (Anne Wiazemski)

 

 

Déjà dans l’enfance rôde la mort, une petite fille malade (et consciente de son état visiblement comme le laisse penser une scène où elle pleure brusquement sur son matelas tandis que Marie et Jacques s’amusent gentiment sur une balançoire pas loin) qui va bientôt passer à trépas et provoquer la fin de l’amitié des deux familles précipitera alors le passage du temps presqu’une décennie plus loin avec un changement de maître pour l’âne. A ce moment, et aussi bien qu’il filme les geste de ses modèles (***) pour montrer les faits et actes qui les déterminent et les font pleinement vivre de cette lumière Bressonnienne typique, l'âne sert à la circulation des regards et de l'histoire comme si toutes les émotionset la souffrance pouvaient s'y lire. Et c'est en soit étonnant car Bresson n'a jamais autant approché l'humain par le gros plan (comme Bergman par exemple) mais la fragmentation des détails (objets et mains) là où il se permet ici de viser ici directement le regard de l'âne, témoin muet des vicissitudes humaines.

 

Balthazar est un prisonnier tout comme l’était Michel dans Pickpocket ou le lieutenant résistant Fontaine dans Un condamné à mort s’est échappé, voire l’héroïne du procès de Jeanne d'Arc (****), mais contrairement à eux, sa vie n'est qu'une prison sans fin dès lors le paradis perdu du passé. Point central de tous les personnages du film qu'il croise et recroise successivement, il en est aussi quasiment leur exutoire

(chaque coup sur l’âne semble nous atteindre vraiment) quand il ne sert pas tout bonnement d’appât pour attirer Marie dans le piège du mauvais garçon qu’est Gérard. Cette dernière est aussi tout comme l’âne une figure d’enfermement mais contrairement à lui, c'est de sa propre non-volonté qu'elle est prisonnière. Incapable de résister à ses pulsions et son désir latent comme le montre ce moment où Gérard, lentement et en silence dans la voiture lui passe la main sur la taille, puis autour du cou tandis que cette dernière lui lance un regard où sans bruit ni sanglots coulent des larmes de résignation, Marie succombera à un adversaire impassible. La scène est fabuleusement douce mais terrible à la fois car il n’y aura eu aucune lutte juste un consentement triste qui annonce une aliénation dans un amour qui ne sera nullement réciproque.


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Des mains qui prennent lentement leur emprise...

En cela, Marie deviendra un pur objet tant pour Gérard que pour sa bande et comme Balthazar, ne sera utilisée que par pur plaisir. Et par pur plaisir ou au hasard, l’âne sera utilisé pour un ultime forfait malgré lui, sans qu’on ne puisse nullement pendant tout le long-métrage haïr ses maîtres geôliers tant Bresson –et c’est là qu’il fait très fort— ne verse jamais dans le manichéisme mais montre juste les faits et les Hommes : que ceux-ci brillent de bonté ou de malheur, ils ont tous en eux ce quelque chose qui les fait encore appartenir à l’humanité et même le personnage de Gérard par petites touches peut parfois nous surprendre (la scène où après avoir giflé Marie, il la raccompagne la main autour de l'épaule comme un vieil ami) sans jamais que cela ne paraisse calculé de la part du réalisateur comme de son personnage. C’est en cela que s’élève la grandeur et la noblesse de ce film, ce simple sujet sur la vie d’un petit âne qui secoue bien plus profondément qu’on ne peut le croire.








(*) Citons entres autres Andréï Tarkovski qui en parle avec autant d’admiration dans son journal intime (éditions cahiers du cinéma) que dans son « Temps scellé » (ibid.)

(**)
L’ouvrage de J.M.Frodon dans la collection réalisateurs du journal Le monde associé aux Cahiers du cinéma livre les noms de Bruno Dumont, les frères Dardenne, Aki Kaurismaki, Nuri Bilge Ceylan… (« Robert Bresson » par Jean-Michel Frodon – Le Monde/Cahiers du cinéma. (p 87))

(***)
Chez Bresson, le « modèle » s’oppose à l’acteur, tout comme son cinématographe s’oppose au cinéma dans le sens que celui-ci était par trop dépendant du théâtre selon lui et qu’il lui fallait se trouver de nouveaux moyens d’expression. Pour ses modèles, il prendra donc des gens non-expérimentés qu’il façonnera dans la diction comme la gestuelle afin de retrouver une certaine pureté qui, toujours selon lui, avait été conditionné par le cinéma (le théâtre).

(****)
Contrairement à Fontaine ou Michel, Jeanne d’Arc s’échappe non pas physiquement ou sentimentalement de sa propre condition, mais bien spirituellement lors du bûcher. Elle est en outre le dernier personnage offrant une figure de résistance (à la vie, au mal, à la lâcheté…) chez Bresson puisqu’avec Balthazar s’ouvre une galerie de portrait parfois peu reluisants de l’espèce humaine.