A écouter avec la chronique : "Danse macabre" de Saint-Saëns à télécharger en mp3, lisible sur n'importe quel lecteur et hébergé ici. Bonne écoute et bonne lecture.

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Retour avec plus de détails sur le film d'Ingmar Bergman dont j'avais brièvement déjà parlé là.

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Le chevalier Antonius Block, de retour des croisades croise La Mort sur son rivage natal. En la défiant aux échecs, il négocie un délai, en espérant pouvoir trouver, après tant d'années d'horreur, sur son chemin, les questions sur la foi qu'il se pose...

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On a tendance à parler d'austérité en évoquant le cinéma du père Bergman. Force est de constater que, même si c'est rarement la joie chez le bonhomme, ces films ne sont pas non plus enfermés dans un hermétisme à toute épreuve. En témoigne la farce burlesque (peu connue et peu appréciée du public hélas) qu'est "Toutes ses femmes" en 1964 où le regretté suédois, en plus d'essayer brillament la couleur le temps d'un film (il replonge ensuite au noir et blanc pour sa trilogie de la terreur avec le chef d'oeuvre Lynchien avant l'heure Persona (1965), l'inquiétant Heure du loup (1968) et La honte (1968). On pourrait ajouter aussi à ce tryptique, Une passion (1969), qui se déroule sur Färo, son île fétiche mais dispose de superbes couleurs et part dans une autre direction --mi documentaire assez étonnante-- qui ne sera pas plus explorée), faisait exploser toutes les conventions humoristiques. Et puis n'oublions pas avant ça, "Sourires d'une nuit d'été" (1955) et autres "Oeil du diable" (1960).

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Sans donc être un monument d'humour, le film, sorte de méditation métaphysique est quand même des plus ironiques, voire doté d'un sacré humour noir. Au fond, semble questionner le Suédois disparu, que sommes nous face à la mort ? Rien ou si peu. Nous sommes tous égaux en fait puisque dans le jeu, c'est toujours elle qui gagne à la fin. Antonius essaye de retarder l'échéance mais sa quête est piégée dès le départ : Où qu'il aille en quête de réponse (savoir si Dieu existe et pourquoi il ne répond pas à ses appels de fervent chrétien), c'est toujours La Mort qui se dresse sur son chemin. Une Mort (jouée par Bengt Ekerot) personnifiée si bien dans sa cape noire, qu'elle en marquera plus d'un, notamment un John Mc Tiernan qui lui rendra un hommage puissant à travers son Last Action Hero (1989). Une Mort qui s'amuse comme elle peut (et le réalisateur avec elle, est on tentés de dire), qu'elle joue aux échecs avec le chevalier (grandiose Max Von Sydow au passage) ou n'hésite pas à scier l'arbre où s'est réfugié un acteur qui se faisait passer pour mort (pas de pot, La Mort, la vraie, passait justement dans le coin avec sa hache) !

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Quand il ne verse pas dans le propos (vertigineux et puissant), le film se pare de détails et de plans hallucinants quand ils ne sont pas tout bonnement géniaux. Par exemple, juste sur le tronc scié de l'arbre (par La Mort) où s'était réfugié l'acteur, on voit apparaître un petit écureuil, très brièvement. Un détail quasiment cartoon, en apparence mais qui signifie surtout que dans la Nature, l'Homme n'est finalement rien, de poussière il retournera en poussière. Les plans de la nature et de sa faune, même moins importants et moins contemplatifs que chez Monika (1953) le montrent bien. Quand ce n'est pas un écureuil tout mignon qui apparaît, un aigle noir survole les plaines, les cheveux boivent tranquillement, le temps lui même change (la caméra s'attarde plus que prévu sur une clairière où vient d'agoniser un pestiféré : au moment de sa mort, la lumière se fait alors lentement --captures en dessous-- : quelque chose a eu lieu, au délà de la pellicule. La Mort est passée mais finalement, ce n'est sans doute pas le plus essentiel au sein de cette nature idyllique, juste un élèment intégré de plus au cycle de la vie semble nous dire le Suédois).

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Face à une destinée forcément implacable (et qui nous guette tous à la fin du chemin), chacun des personnages réagit différemment. Si le chevalier espère un répit pour trouver des réponses dans la foi, son écuyer, athée résolu, s'en fiche, pour lui, la vie reste cynique et sans véritable sens, Il faut surtout en profiter le plus possible. D'autres ne comprennent pas ou prou (le bûcheron crétin) quand d'autres, acceptent celle-ci avec résignation (l'ultime phrase prononcée par la jeune muette, dans un plan magnifique --un de plus au milieu de tant d'autres !--).

Pourtant, Bergman va sauver un couple d'artistes comédiens de l'emprise de la Mort, comme si, l'Art était la seule chose capable de sauver l'Homme au délà de la disparition : Un jour,  Josef remarque avec horreur le chevalier jouer aux échecs avec La Mort et s'aperçoit qu'il est le seul, ce qui le sauvera, lui, sa femme et leur enfant. Dès le début, le personnage avait déjà dans ses visions, des dispositions créatives et poétiques qui le mettaient déjà sur un autre plan que bien d'autres personnages.

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La danse de mort.

Il est probable que le public de l'époque a sans doute été plus touché par l'image imposée par le film (personnification de La Mort, Moyen-Âge stylisé avec un peu de budget --dans "Sacré Graal" des Monthy Pythons (1972), il y a bien des costumes similaires mais on a pas les moyens de se payer des chevaux. Par contre, des noix de cocos... ) que par son propre discours qui implique un peu de réfléchir malgré l'aspect purement divertissement du film (on est loin des grands drames tels que A travers le miroir (1961) ou Sonate d'Automne (1978). Pour autant, la récompense décernée au film était amplement méritée (prix spécial du jury en 1957 à Cannes) et son importance aujourd'hui se révèle encore des plus déterminantes. D'autant plus que le film n'a pas pris une ride et se révèle une vraie merveille et annonce un très grand chef d'oeuvre du même réalisateur peu de temps après : La source en 1960, qui se déroulera aussi au Moyen-Âge Suédois...