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1943. En Crimée, les troupes allemandes ne parviennent plus à contenir l'avancée russe. Seul contre tous, le capitaine Stransky (Maximilien Schell) veut croire en la victoire de la Wehrmacht. Prêt à tout pour gagner la croix de fer, une des plus glorieuses distinctions allemandes, il entre bientôt en conflit avec le sergent Steiner (James Coburn), soldat d'élite à la lucidité implacable...

Croix de Fer (Cross of iron) est le dernier grand film de Sam Peckinpah avant les échecs relatifs des moyens Convoi (1978) et Osterman Week-end (1983), films mineurs (voire médiocre pour du Peckinpah), bouffés par des producteurs impitoyables et un réalisateur ayant sombré définitivement dans l'alcool et la drogue. Il est intéressant de noter que Croix de Fer, son dernier grand film est le seul film de guerre d'une filmographie où le Western et son évolution crépusculaire (Un fossé sépare Coups de feu dans la Sierra de La Horde Sauvage où le grand Sam trouve là son esthétique de la violence qui le fera surnommer "Bloody Sam" --bon, ses accès de colère ont aussi beaucoup joué) se partagent la part du lion. Unique film de guerre donc mais un brûlot monstrueux en forme de gifle dans la gueule du spectateur croyant voir là un énième film de guerre.
C'est sans compter sans le talent de Peckinpah.

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Le générique d'ouverture reprend des images d'archives nazies où se colore un fond rougeâtre inquiétant. Comme souvent les enfants, symbole d'innocence comme de cruauté pure (ils ne savent pas qu'ils font le mal --cf, les fourmis et les scorpions que les enfants de La Horde Sauvage regardent mourir avant de mettre le feu-- ni ce qu'est encore la mort) chez Peckinpah occupent une place importante. Ici, ce sont des jeunesses Hitlériennes escaladant une montagne qui ouvre le film.


Avec le personnage pessimiste et fataliste de Steiner (reflet certain de celui joué par William Holden dans La horde sauvage comme celui joué par le même Coburn de Pat Garrett dans Pat Garrett et Billy le kid, parfaits alter-égos du cinéaste lui-même), le film donne le ton et le réalisateur de superposer à des personnages fatigués comprenant parfaitement la défaite en marche (au contraire de l'arrogant aristocrate prussien qu'est Stransky), un filmage réaliste tant dans son fond (on hésite pas à montrer des enfants soldats morts ou des femmes soldates de l'armée rouge --alors que dans les films de guerre, on oublie généralement que parfois les femmes ont eu beaucoup d'importance, et pas qu'en toile de fond pour servir l'effort de guerre) que sa forme (montage serré, caméra parfois à l'épaule, mouvements rapides), sans oublier l'esthétique Peckinpah du ralenti et de son utilsation dans les scènes d'actions ainsi que les impacts de balles montrés lors de l'action.

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Un petit russkof, cousin pas si éloigné d'Ivan dans L'enfance d'Ivan d'Andréï Tarkovski.

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Par moment, il y a une explosion quasiment toutes les secondes avec un montage rapide alternant temps réel et celui du ralenti. Une impression de chaos constant.


Malgré la présence d'enfants (qui finiront mal quand ce n'est pas eux qui appuient sur la gâchette) et de femmes (dont la magnifique Santa Berger dans le rôle d'une infirmière éprise de Steiner), La Croix de fer est un film d'hommes, dans le sens bien viril du terme et c'est bien une accolade et un baiser virile masculin qui ramèneront un soldat aux nerfs en train de craquer à la raison. Et sur ce point, Steiner et Stransky que tout oppose (le second n'a aucune expérience de la guerre, c'est un arriviste qui force même le vieux briscard à signer des papiers pour qu'il obtienne La Croix de fer) se rejoignent. Le second, beau parleur ira même à faire chanter un colonel et son supposé amant (on sent qu'entre Triebig et son jeune soldat se sont noués sûrement des liens importants pendant les années sur le front) pour les ramener à sa cause, quitte à décharger sur le colonel Triebig toute faute comme toute action importante. Quand à Steiner, si l'amour que lui procure la jeune infirmière pourrait le sauver, il le refuse purement et simplement, trop loyal à ses hommes et à la guerre (la seule chose pour quoi il est fait comme il l'indique), épouse fatale et qui ne supporterait pas d'être trompée. Sa colère enfle d'ailleurs de plus en plus vers la fin, c'est dire.

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La démarche est extrême, jusqu'au boutiste et rejoint celle, sensorielle et hyper-réaliste d'un Requiem pour un massacre ("va et regarde" - Elem Klimov, 1985), de ne faire aucun prisonnier, pas même le spectateur. Il n'y a d'ailleurs presque pas de musique sauf aux générique d'ouverture et de fin. Ce dernier prolonge le malaise du rire cinglé de Steiner avec des images réelles d'enfants (la boucle est bouclée avec l'ouverture)... dans des camps de concentration. Dont certains qu'on va éliminer au moment où la photo est prise (voir les deux dernières images). Visages aussi innocents que ceux des jeunesses hitlériennes, qui ne comprennent pas que la mort va fondre sur eux. Les enfants allemands conditionnaient étaient aussi des victimes. Le réalisateur semble dire que quel que soit leur nationalité ils sont innocents. Tout ça c'est de la faute des adultes.
Et on ressort du film comme pour un Requiem..., à savoir chancelant, traumatisé.

Le dernier grand film de Peckinpah est un immense chef d'oeuvre malade et barré.

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"J'aime croix de fer (Cross of Iron, 1977) parce que ce film fait de la résistance à la rationnalisation de la violence un manque qui signe sa vertu et sa force esthétique. Croix de fer est un film muet. Un film qui ne dit presque rien sur la guerre, et c'est beaucoup. Par exemple, je n'aime pas Lars Von Trier parce que, à mon goût, il fait des films trop bavards qui, comme toute argutie, brouillent les frontières. Ainsi Dogville (2002) est à des années lumière du cinéma de Peckinpah. Le film du Danois, très fine analyse des rapports d'aliénation et de domination, devise longuement et savamment pour conclure sur un massacre. Difficile de ne pas voir dans ce final une apologie de la force (le spectateur happé par la discursivité sophistiquée du cinéaste, ne peut qu'éprouver une certaine sympathie pour le gangster qui nettoie la ville de toutes ces méchantes pauvres gens). Il me semble que Peckinpah est à l'abri de ce reproche. Il ne donne pas in fine son accord aux tueries. Il ramène la violence à sa dimension météorologique. Le seul niveau convenable pour aborder la question de la guerre (ou des révolutions, c'est pareil), c'est le niveau météorologique. Ou géologique, ou épidémiologique, c'est comme on veut. La guerre est un "état des choses" comme l'est un phénomène naturel, catastrophique certes, dont on peut rechercher les causes, mais de toutes façons un discours sur la guerre n'a pas à être moral, pas davantage que la description d'un orage."

Extrait de l'article "Leur nom est Personne, note sur "Croix de fer"", de Philippe Fraisse, extrait du dossier Sam Peckinpah du Positif  n°551, janvier 2007.