A récupérer et écouter avec la chronique : "Dreams" de Klaus Schulze, morceau à l'ambiance très proche du "Freeze" du même Schulze qu'on retrouve dans le film de Michael Mann.

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A noter que cette bande originale n'existe pas réellement. Devant le peu de résultats, la MGM ne sortit aucune véritable édition de l'OST du film, pour le plus grand regret de millions de cinéphiles.

Will Graham est l'un des experts-légistes les plus habiles du F.B.I. Il excelle dans l'art de reconstituer à partir d'éléments quasiment inexistants le profil d'un assassin. Mais son "sixième sens" lui a valu de frôler plusieurs fois la mort. Alors qu'il est retiré depuis trois ans, un ancien collègue, Crawford, vient le relancer pour une affaire qui s'annonce complexe : deux paisibles familles de Birmingham et Atlanta ont été, à un mois d'intervalle, sauvagement massacrées par un "tueur de la pleine lune"...

4e film de Michael Mann après The Jericho Miles (1979. C'est un téléfilm mais je le désigne comme premier film, allez), Thief (alias "Le solitaire" dont j'ai déjà parlé ici, 1981), l'introuvable et mystérieux The Keep (1983), Manhunter fut un flop à sa sortie comme de nombreux autres grands films qui, le temps faisant bien les choses, se retrouve largement mieux réévalué aujourd'hui. Tout comme The Thing et Blade Runner, autres flops des années 80, aujourd'hui films cultissimes. A ce titre, Manhunter est lui aussi un film brillant (même ceux qui n'aiment pas Michael Mann le disent, c'est un signe !) et s'avère près de 23 ans après sa sortie un film toujours aussi passionnant, sans doute l'un des meilleurs thrillers des années 80 (avec le "To live and die in L.A" de William Friedkin). C'est aussi un film où Mann creuse de plus en plus ses explorations d'un cinéma du ressenti et assoit définitivement son style, n'hésitant pas à génialement expérimenter et se mettre en danger, quitte à faire décrocher le spectateur.

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Après le Bleu Klein, les bleus Mann. (cliquez pour agrandir). -capture 1.

Evidemment, c'est cliché de le dire car c'est devenu un fait connu, une patte essentielle chez Mann mais, à quoi reconnaît on ses films ? Eh bien, ils sont bleus. Blague à part, la dominante bleutée des néons des 80's est devenue chez le réalisateur une couleur véritablement personnifiée qui traverse une majeure partie de sa filmographie (et ce n'est pas un hasard si l'on retrouve Dante Spinotti, directeur photo de Manhunter sur... Heat.). Ceux qui n'ont pas aimés Miami Vice en invoquant cette couleur prépondérante devraient penser à revoir l'intégralité des films de Mann donc puisque c'est un style déjà là en fondation. Le réalisateur n'a fait ensuite que l'aplanir, la creuser (magnifique utilisation de la HD à partir de Collateral), tout comme ses films sont plus que des polars ou des thrillers mais des variations de ceux-ci qui creusent des thèmes chers au réalisateur (la discussion entre Pacino et De Niro dans Heat n'est de fait pas gratuite, elle ne fait qu'amplifier la profonde ressemblance des personnages qu'ils incarnent, seulement stoppés par la frontière du camp incarné --flic ou gangster. Tout comme ici le profiler Will Graham tend à se rapprocher de plus en plus du tueur qu'il recherche).

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Des paysages, des plans comme des peintures. (capture 2)

Ici, dans cette première adaptation du roman "Dragon rouge" de Thomas Harris (la seconde étant l'espèce de remake n'importe quoi de Brett Ratner en 2002), premier volet de la saga d'Hannibal Lecter (respectivement après viennent "Le silence des agneaux" --Jonathan Demme-- et "Hannibal" --Ridley Scott--), on peut dire que Mann a une totale maîtrise de ses moyens et l'on retrouve déjà ses plans contemplatifs sur le paysage. Des plans traités comme des peintures tant la composition et les cadrage semblent quasi-parfaits. Le tueur en série, Francis Dollarhyde (excellent et véritablement inquiétant Tom Noonan), surnommé tant "Dragon Rouge" (par lui-même) que "La dent vicelarde" (par les policiers) agit à chaque nuit de pleine lune, c'est l'occasion pour Mann de magnifier les élèments à chaque fois qu'il le peut sans que celà ne soit gratuit. Soleil, mer, étoiles, lune (en poster, photographie murale chez le tueur --à moins que ce ne soit le sol de Mars ?--, en reflet), herbes; le réalisateur entremêle tout en y ajoutant un certain mysticisme dosé qui ne fait jamais sombrer le récit mais y apporte une dimension et une profondeur supplémentaires (le signe chinois aussi pièce de mah-jong qui symbolise le dragon, la peinture de Drake, la scène avec le tigre).

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Des architectures immenses qui emprisonnent l'humain et sa solitude. (capture 3)

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Flou et netteté, impressions ressenties par la subjectivité de Will. (capture 4).

Face à l'insaisissable Dollarhyde se dresse le profiler Will Graham (excellent et habité par le rôle William Petersen) dont Mann filme constamment le ressenti par de multiples plans subjectifs (capture 4) ou mentaux comme cette scène où Will, se plaçant dans la tête du Dragon Rouge voit sa victime et la symbolisation de son désir par des yeux et une bouche qui irradient littéralement de lumière (capture 5, image de gauche). Une idée reprise quand le tueur idéalise un acte d'amour inexistant chez la personne qu'il aime qui le mènera à une jalousie véritablement destructrice. Là aussi le désir, où l'image que Dollarhyde s'en fait immerge l'écran. Normal pour qui a toujours voulu être aimé de voir en l'amour quelque chose qui transcende tous les idéaux possibles même si c'est, chez le tueur, quelque chose qui annonce littéralement un massacre.

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Stylisation : le surgissement du désir. (capture 5)

Massacres que Mann jette habilement en hors-champ, laissant planer par la suite un malaise constant face à ce tueur pathétiquement humain, trop humain (ce qui ne signifie nullement qu'il faille le prendre pour un saint, loin de là...) et ce profiler qui se rapproche lentement de celui qu'il poursuit, ce qui donne lieu à une très belle scène de confrontation père-fils dans un supermarché où Will explique qu'il n'est pas malade dans sa tête, qu'il est guéri. Seulement, à son fils qui lui demande si il arrivera à arrêter le tueur, le profiler ne peut qu'affirmer qu'il n'en sait rien. Rien n'est acquis d'avance, on ne construit qu'avec les pièces qu'on a. C'est ce que fait Will en ratissant tous les champs d'investigation possible, livrant au spectateur une enquête passionnante où, se mettant sur les traces du tueur, il nous emmène littéralement avec lui, ne nous lâche plus.

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Sans doute une des meilleures scènes du film. (capture 6)

La réussite du film tient donc à cette enquête comme au style de Mann, ses cadrages, ses plans, ses acteurs (j'ai pratiquement jamais remarqué de mauvais acteur chez le bonhomme), ses choix expérimentaux (les ralentis ne sont utilisés qu'avec Will pour montrer la dilatation du temps qui s'opère en lui dans une action donnée --arrêter une silhouette sur une place, s'élancer contre une vitre-- quand parallèlement le tueur bénéficie de cuts brefs dans le montage lui donnant une rapidité de mouvements presqu'inhumaine --et qui justifie sa démarche de prédateur quasiment félin ne chassant sa proie que suivant un cycle lunaire; l'irradiation de la lumière dans le mental de Dollarhyde), son ambiance (la géométrie de nombreux plans d'architecture qui confine et domine le personnage principal --capture 3) et... sa musique.

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Et ici, sans doute un des plus beaux plans de sa carrière. (capture 7)

Chez Mann, la musique, ça passe ou ça casse. On pourra reprocher au bonhomme ces goûts mais l'on comprend que par le rythme et les paroles, les musiques participent complètement à l'impact émotionnel du film. Mann choisit avec beaucoup de soin le morceau sans se soucier de savoir si ce dernier passera le cap des ans ou pas. Evidemment, quand on a un superbe plan final avec une chanson pop 80's "Listen to your heartbeaaaaaat....ooooooooouuuuh" qui fait penser à Phil Collins (même si ce n'est pas lui), on tique. Les dents grincent. C'est un coup à vous pourrir tout un film ça. Pourtant mis à part des saillies musicales inhérentes au bonhomme (et largement compréhensible dans cette optique d'homogénéïsation et d'ambiance générale du film) qui peuvent plus ou moins bien passer, le reste est au poil. Dans les films précédents, il y avait Tangerine Dream et ce n'était pas innocent tant leur rock planant électronique était propre à distiller quelque chose. Ici, on aura Klaus Schulze (pour un morceau composé pour la bande originale de "Angst") et Kitaro et ça colle parfaitement tant leur musique atmosphérique et parfois abstraite n'a pas besoin d'avoir d'autre support (à part certains morceaux, je pense par exemple à "Shadows of Ignorance" sur l'album "Dune" sorti en 1979 ou les vocalises récentes avec Lisa Gerrard, Klaus Schulze n'utilise pratiquement jamais de chanteur) que ce qu'on voit à l'image. On pourrait presque dire que le film est le chant qui se déploie hors de la musique.

Dit comme ça, c'est lyrique.

Mais Mann étant un grand romantique (mais si, mais si, revoyez vous aussi tous ses autres films. L'amour est même LA question centrale qui régit toute une série de rapports et conséquences dans Miami Vice comme Heat ou Le dernier des Mohicans), Manhunter est quasiment un film lyrique.

Et quitte à rester lyrique, c'est presqu'un chef d'oeuvre.