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Dreams
("Rêves", 1990) est l'un des derniers films d'Akira Kurosawa et occupe pratiquement une place à part dans l'oeuvre du maître que l'on sait partagée d'un côté par les grandes fresques lyriques et des films plus intimistes. En 1970, "L'empereur" sortait Dodes'Kaden, passage définitif à la couleur mais aussi, ouverture d'une nouvelle ère crépusculaire tant pour ses films que sa propre vie puisqu'auparavant, il eut le temps de rompre sa relation professionnelle avec Toshiro Mifune mais aussi, de rompre avec la Toho qui produisait ses films jusqu'ici. La décennie des années 60 est aussi synonyme des années de la nouvelle vague japonaise (avec Nagisa Oshima ou Kiju Yoshida) et des productions indépendantes moins coûteuses et plus rapides à mettre en place. Pour un vieux loup des studios comme Kurosawa, il devient dès lors plus difficile de tourner, d'où l'écart de 5 ans entre Barberousse (1965) et Dodes'Kaden. Et quand ce dernier sort au Japon, c'est dans une totale indifférence puisqu'on y considère le cinéaste (alors âgé de plus de 60 ans) comme complètement dépassé et hors-circuit.
Le coup est rude mais ce ne sera hélas que le premier d'une longue série à venir de cette période noire de sa vie et de ses films. Il est probable que cet échec l'ait poussé à une grave déprime puisque le 22 décembre 1971, il tente de se suicider.

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La fameuse image reprise pour l'affiche du film. Et c'est vrai que c'est un passage magnifique...

"Sans Toshiro Mifune, l'oeuvre va changer de visage. La perte de l'acteur, dont l'énergie à jouer ses personnages était fédératrice du mouvement et du rythme tant sa personnalité imprégnait les films, va amener Kurosawa vers autre chose. Soit vers la peinture d'un monde privé d'énergie, mais nuance, non privé de ressources --Dodes'Kaden ou les vertus de l'imaginaire et de l'imagination, Dersou Ouzala ou l'expérience de la nature, Madadayo ou les vertus de la sagesse et de l'autodérision-- soit vers la peinture d'un monde dont l'énergie globale le fait basculer dans une entropie destructrice : Kagemusha, Ran, Rêves. Sans Mifune, l'action, y compris celle de la guerre, se transforme en tableau. La peinture de l'action prime sur l'action elle-même. L'acte cesse d'être individuel (un exploit personnel) car aussitôt ressaisi dans une vision. Le regard du peintre a toujours existé, mais sans Mifune et avec l'usage de la couleur, il se voit davantage. Le tableau l'emporte sur l'action tout en révélant sa beauté, son sens profond, sa vraie nature aussi, portée, cela n'est pas nouveau, vers d'autres rives que celles du réalisme."

("Akira Kurosawa" par Charles Tesson, collection Grands cinéastes, éditions Le Monde/Cahiers du cinéma)


Rêves, composé de 8 histoires courtes, autant de rêves en soi, est bien une peinture.
Ou plutôt une collection de peintures où plane étrangement la mort, la rédemption, les regrets, l'abandon... Mais ce qui marque et qu'on retient, tout autant que la fureur quasi-apocalyptique qui baigne Ran, c'est bien l'odeur de la Mort.

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2e rêve : "Le verger aux pêchers."

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(Image 3, rêve 4...)

Toutes les histoires de "Rêves" n'évoquent presque que celà quand elle n'est pas citée indirectement. Du petit garçon qui, sommé de répondre d'avoir bravé un interdit qu'on oblige à se faire hara-kiri (ou bien vite courir demander pardon sous l'arc-en-ciel --cf, image 1) aux soldats morts pendant la guerre là où leur supérieur est l'unique survivant bourré de remords (3e image, 4e rêve : "le tunnel") en passant par la prémonition (liée à la folie et à la création) de la mort de Van Gogh ("Les corbeaux") --il se perd littéralement dans la peinture et le rêveur/promeneur est éjecté de la toile dès que de noirs corbeaux surgissent face à la disparition au délà de l'horizon du peintre-- ou la mortelle folie d'un nucléaire qui détruit la petite île du Japon ("Le mont Fuji en rouge"). Etrangement, tous les rêves fonctionnent à la fois comme des peintures (et l'on sait que Kurosawa dessinait et peignait beaucoup au passage) et du théâtre. Personnages disposés comme des touches de couleurs sur le fond vert des collines pour "Le verger aux pêchers", traitement du bleu et de sa couleur opposée le rouge ou bien alternance du bleu avec le vert pour "Le tunnel", cadre restreint de chacune des histoires et impossibilité pour les protagonistes de sortir véritablement de la scène, réduction même des personnages à l'écran, fantaisie bricolée des décors (les pissenlits géant de "Les démons gémissants", le Japon réduit au Mont Fuji et la mer dans "Le mont Fuji en rouge" !).

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(Images 4 et 5 : Hommage littéral à la peinture où le promeneur/spectateur rentre directement dans l'univers de Van Gogh --"Les corbeaux"--. Sans doute le meilleur moyen d'initier à la peinture, non ? smileycoeur)

Si le film est comme de la peinture, est-ce alors regarder de la peinture ? Oui et non. La différence entre de la peinture et un film tient essentiellement au cadre et au mouvement comme on le sait. Si l'on regarde une toile, son histoire est inscrite dans un cadrage qui englobe et totalise la vision du peintre, créateur omniscient qui choisit de donner un point de vue, qu'il soit d'ensemble ou très rapproché (on pourrait considérer la peinture abstraite comme des gros plans incisifs de détails extrême mais je laisse cette réflexion à d'autres). Le film est dans une optique similaire mais inclut le mouvement à l'écran là où l'esprit reconstituait ce qu'il captait (voir la très belle scène de "Solaris" de Tarkovski où les divers points de vue d'un tableau de Brueghel semblent prendre vie par l'apport du son. Mais c'est une scène mentale car ce qui a existé et qu'on entend n'existe non seulement plus à cette époque futuriste mais est aussi une recréation de celui qui voit, c'est à dire Kris et nous avec lui) sur la toile. Evidemment la comparaison avec la peinture sied à moitié au film de Kurosawa même si il la concerne. Les mauvaises langues auront tôt fait de me dire que "c'est certes beau comme de la peinture mais c'est justement aussi chiant que certaines peintures". Là, même si je serais tenté de répondre positivement au regard de certaines histoires plus faibles que d'autres subjectivement (je peux aimer un des rêves que vous détesterez profondément parce que votre sensibilité ne s'accorde pas à la mienne à ce moment là), je pourrais aussi dire que celà dépend de qui regarde, comment il regarde et qu'est-ce qu'il comprend de ce qu'il capte. Si dans un musée, vous flânez et n'accordez que peu de temps aux oeuvres, évidemment ça pose problème. Maintenant si vous êtes comme Kim Novak, des accros du portrait de Carlotta Valdès et que vous essayez de creuser vraiment loin une toile et ce qui s'y rattache, on peut aller très loin.
Attention toutefois à ne pas pousser l'identification à la toile trop loin. ironique

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(Images 6 et 7 : Incandescence de la couleur rouge poussée à bout --"le mont Fuji en rouge")

C'est aussi un peu le défaut de ma chronique, aller quelque part en partant du film et ne plus savoir où l'on arrive au final, un peu comme dans une peinture comme l'oeil est captivé et ne peut plus décrocher ou ces rêves inachevés qui se terminent souvent sur rien, parce que le cerveau patine dans la semoule ou qu'on se réveille brusquement, évidemment au moment où l'on avait LA clé, l'explication du rêve (à croire que c'est toujours comme ça). C'est ce qui rend certaines toiles comme certains rêves (et cette chronique je suppose) frustrants, mais à l'image des captures, que pouvait-on dire de plus sur un film peu linéaire (on pourrait inverser l'ordre des 8 histoires que ça ne changerait pas grand chose) et qui possède ses propres clés ? "Rêves" demande du spectateur un peu d'exigence et d'indulgence. C'est sans doute le prix à payer pour apprécier pleinement cet étonnant et beau film au délà de ses images qui marquent vraiment.

Et là, je vais vous laisser, le dormeur doit se réveiller.... ironique