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A l'approche de la retraite, Eve, une décoratrice d'intérieur en grave dépression nerveuse, est abandonnée par son mari Arthur. Cette situation critique met en lumière les problèmes personnels de leurs trois filles : Renata, un écrivain à succès; Joey, une actrice et Flyn une femme éternellement insatisfaite. Rongées par la détresse de leur mère et par les rancoeurs accumulées, les trois femmes se noient dans leurs propres obsessions...


Après le succès d' Annie Hall (1977), personne ne s'attendait à ce qu' Allen tourne brusquement le dos à son passé comique d'une manière aussi radicale en livrant un film des plus austères (le premier qu'il livrait où il n'apparaissait pas. On sait maintenant que quand le New-Yorkais à lunettes ne joue pas dans ses films, c'est qu'il faut généralement s'attendre à un sujet bien plus sérieux (voire noir) qu'une grande partie de ses comédies. Les exemples ne manquent pas (même si il ne faudrait pas réduire ça aux films et à leurs sujets non plus mais plus y voir un certain indicateur) : September, une autre femme, Match Point, Le rêve de Cassandre...) et ne comportant aucune plaisanterie, pas de note d'humour, pas de trouvailles visuelles à la pelle, là où elles explosaient dans Annie Hall (l'analyse simultanée en split-screen, la séquence dessin animé, les sous-titres qui révèlent les pensées de chacun...). Non, ici, la rupture est brusque, le ton est froid.
Après Annie Hall, Intérieurs a tout du suicide commercial parfait.

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(1/ La tentative de suicide d'Eve - 2/ Vérités en clair-obscur entre le père et deux des filles)

Et effectivement, le film fut un four et encore aujourd'hui, on ne s'attarde pas sur ce drame grave, à tort. La filiation avec Cris et Chuchotements (1973) d'Ingmar Bergman (que Woody adore) s'impose ici plus que tout sauf que ce n'est plus une des trois soeurs qui va progressivement disparaître (de maladie) ici mais la mère des filles, qui, possessive et maniaque ne comprend pas l'étouffement qu'elle a toujours promulgué à son mari et sa progéniture sous prétexte que c'était "bien" pour eux. La fissure se produit (et nous est montrée à travers quelques flashbacks) le jour où Arthur, annonce à toute la famille au cours d'un repas que, "maintenant que les filles sont grandes", il à l'intention de se séparer d'Eve afin de profiter pleinement de sa retraite. Une élégante manière de ne pas dire que sa femme l'étouffait lui aussi. La silhouette dominatrice d'Eve plane pour une bonne partie sur le ton glacé du film qui, curieusement, commence à retrouver d'autres couleurs dès lors qu'apparaît Pearl, la nouvelle femme d'Arthur, une festive un brin naïve qui ne tient jamais en place.

"Allen s'inspire de l'univers de Bergman : en témoigne la composition rigoureuse des plans, l'extrême attention aux visages, les dialogues acérés et la gravité existencielle du ton. Mais "Intérieurs" n'a rien d'un pastiche ou d'un pensum confit d'admiration. C'est un beau film grave, avec quelques faiblesses (notamment des compositions inégales des actrices), mais fidèle au désir d'Allen de réussir "un drame ambitieux", "un film assez dense" (*)."
"Woody Allen" par Florence Colombani - éditions le monde/cahiers du cinéma.

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(3/ et 4/ Vers l'approche de la fin, les langues se délient, les plans --avec le clair-obscur-- sont à la limite du fantastique.)



Intérieurs est sans doute le film le plus radical de son auteur, le plus jusqu'au boutiste sans doute avec Maris et femmes (la caméra façon reportage m'a fait ressentir un profond malaise en regardant le film. C'est sans doute lié au fait que dans la vraie vie, le couple Farrow/Allen traversait une très grave crise. J'ai l'impression que ça s'en ressent à travers l'écran). Ainsi si le second se révèle doté d'une caméra étonnement libre (surtout chez le new-yorkais), Intérieurs est figé dans ses plans séquences fixes. Pas besoin d'en faire plus, d'en dire plus. L'affiche sera simple (juste du texte ou comme sur la jaquette du dvd, une photo des trois soeurs à l'horizontale, toute regardant vers une direction hors-champ... image étrange comprise quand on a vu le film d'ailleurs), quand au film, il n'y aura aucune musique. Ce qui n'empêche pas avec le recul d'apprécier ce film difficile, figé dans son écrin mais néanmoins un beau drame poignant qui comporte ses grands moments. Un film risqué donc, qui s'apprécie souvent avec le temps et différents visionnages (pour ma part, j'ai apprécié au premier visionnage).

"Le virage amorcé avec Intérieurs vers un cinéma qui affiche son ambition artistique correspond à une aspiration profonde comme l'atteste, à la même époque, le fait qu'Allen cesse progressivement d'écrire pour le "New Yorker". Random House a publié trois recueil de ses textes, ainsi que des pièces de théâtre, cela lui suffit. Désormais, Woody Allen entend se consacrer uniquement à son cinéma. S'il accepte un simple emploi d'acteur au cours des années 80, c'est seulement par admiration pour Jean-Luc Godard qui lui propose de jouer le bouffon de "King Lear". En attendant, l'échec d'Intérieurs le laisse meurtri et fâché avec certains de ses collaborateurs, comme le monteur Ralph Rosenblum qui n'a jamais aimé le projet. (...)"
"Woody Allen" par Florence Colombani - éditions le monde/cahiers du cinéma.

Tout celà n'empêche heuresement pas le New-yorkais de s'atteler peu après avec Marshall Brickman à un film nommé Manhattan.
Mais ça, c'est une autre histoire....