Par un étrange coup du sort, et pas spécialement au fait qu'il y aurait par la suite une grande rétrospective organisée en l'honneur du Maestro vers la fin de l'année (ressortie en salle de la Dolce Vita, de 8 1/2 en dvd, la cinémathèque française qui repasse tous ses films jusqu'en début décembre --tiens, j'ai mon billet, faudrait que j'y aille), j'avais auparavant bien commencé mon voyage en terres Felliniennes depuis quelques mois, ne me décourageant pas de trouver monts, merveilles et parfois ce que l'on peut bien appeler d'énormes ratages ("la voce della luna", son dernier film en 1990 est médiocrement nul à mes yeux, j'en suis désolé).

Car Fellini, c'est clairement un monde à part au même titre que les films de Bresson, Antonioni, Tarkovski, Malick ou Bergman : on y rentre pas sans y perdre une part de soi, on décide dès lors d'accepter ou non, de rentrer dans l'univers que se confectionne (et enrichit au prix de multiples incursions de personnages qui peuvent tourner à la caricature et au grotesque) le réalisateur-dessinateur. Dessinateur, Fellini l'a été à ses débuts quand, sous le régime fasciste, il dessinait des planches de bds et des portraits humoristiques de plusieurs personnalités. Un pan énorme du cinéma du réalisateur est d'ailleurs consacré à l'Italie des années 30, véritables déclarations d'amour envers un pays qui en a connu des vertes et des pas mûres dans Fellini-Roma (1972) et surtout Amarcord (1973).

C'est par des traits si vite esquissés sur le papier qu'il arrive pourtant à livrer des personnages à la limite de la rupture, qui, sur la pellicule, s'emplissent d'une rare profondeur. Evidemment, tout n'est pourtant pas réussi mais dans l'ensemble, ça fonctionne assez bien, pour peu qu'on accepte de rentrer dans les diverses périodes (strates serait plus juste, rapport aux reliefs romains découverts dans le chantier de métro dans Fellini-Roma) qui composent son oeuvre. La première (1950 avec "les feux du music-hall" jusqu'a "La dolce Vita" en 1960) se rattache plus ou moins au néoréalisme italien même si le maestro, tout comme Antonioni à la même période, s'en dégage subrepticement pour aller vers une réflexion sur l'existencialisme par la vision de personnages en lutte avec la société ou contre celle-ci, sans jamais apposer une morale sur ceux-ci ou celle-ci. La seconde période (1962 avec "8 et demi" et le sketch "la tentation du docteur Antonio" dans le film à plusieurs "Boccace 70" jusqu'a 1980 avec "la cité des femmes") est plus proche du souvenir, de l'onirisme, du fantasme et des rêves avant un repli nostalgique et vindicatif (aigri ?) dans sa dernière période de sa vie, quand il constate avec amertume la victoire de la télévision (surtout italienne. N'oublions pas l'emprise du "Cavaliere", malheuresement encore plus que palpable de nos jours) sur le cinéma. La période que j'aime le moins, tellement on sent le vieux cinéaste fatigué et ayant perdu tout espoir ou presque face à un monde qu'il ne comprend plus.

Je vous propose dans cette première partie d'aborder quelques films qui ont comme point communs, la présence de sa femme et actrice, Giulietta Massina, notamment dans des oeuvres à la frontière, voire la fin de la première période. smileycoeur

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Juliette des esprits (gauche), Il Bidone (droite).


Juliette des esprits (1965).

On peut très clairement voir ce film comme le pendant féminin à 8 1/2 avec une Giulietta Massina remplaçant un Marcello Mastroianni, une actrice chère à notre coeur depuis La Strada (1954) et qu'on avait perdu de vue depuis Les nuits de Cabiria (Qui n'a pas été ému par son personnage de Gelsomina dans La strada, hein ? :) ). Ici, comme dans la Dolce Vita, le récit semble naviguer au grès de nombreuses péripéties dont le fil rouge serait Juliette (le beau livre chez Taschen évoque une intéressante comparaison avec les strips de bande dessinée qui façonnèrent l'imagination et l'admiration de Fellini le cinéaste comme le dessinateur et caricaturiste qu'il fut en évoquant l'idée des pages que l'on tourne, pour sauter d'une histoire à une autre). Après 8 1/2, c'est aussi un monde de rêves et de fantasmes intérieurs qui se déploient à l'écran. Juliette mène une petite vie bourgeoise et apparemment bien ordonnée jusqu'au jour où elle entend son mari prononcer le nom d'une autre femme dans son sommeil. Même si elle en doute, elle commence à comprendre que ce dernier entretient une liaison avec une autre femme. Pour Juliette, l'échappatoire sera dès lors de délier ses liens qui la lient (la morale et les conventions --de religion, de sexe, d'ordre-- y jouent un grand rôle, presqu'un traumatisme --l'image de la fillette (Juliette enfant) qui devait jouer une martyre brûlée aux flammes lors de la pièce de théâtre de son école revient constamment--) à son mari et de trouver une nouvelle liberté, accompagnée par les esprits veillant sur elle jusqu'au bout.

Le film se révèle assez beau et parsemé de visions bien Fellinienne (dont une courte reprise du tableau de peinture d'Ophélia se noyant !) mais quelque chose empêche d'y adhérer franchement. D'abord la lenteur des situations qui semble combler une impression de vide, ensuite, les tourments de cette petite bourgeoise qui ne nous sont pas forcément donné au mieux à voir. De nos jours, on aimerait même une révolte du personnage féminin plutôt qu'une sorte d'échappatoire vers le rêve. Un Fellini interessant donc mais qui aurait mérité un bien meilleur traitement je pense. Entre visions oniriques de toute beauté et discours un peu cul-cul sur la libération des femmes (qui aurait pour ma part, put être largement mieux traité), on reste un peu entre le fromage et le dessert, le cul entre deux chaises si vous (pardonnez la vulgarité chers lecteurs) me passez l'expression.

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Il Bidone (1955)

Réalisé un an après La Strada et dès lors qu'on s'attendait à revoir Giulietta Massina, elle devient un second rôle (mais quel second rôle !), ce qui ne gâche nullement le plaisir de ce film issu du "cycle de la rédemption".


"La trilogie formée par "La Strada" (1954), "Il Bidone" (1955) et "Les nuits de Cabiria" (1957) inscrit Fellini au coeur des débats qui traversent le cinéma européen (...) et propose une réflexion sur la façon dont le primat des valeurs matérielles a engendré un certain vide intérieur et nourrit l'indifférence dans les relations humaines. Dans ces trois films, le réalisateur est hanté par la description d'une possible rédemption dans un monde dénué d'amour. Fellini articule ses trois récits autour d'êtres faibles en pleine crise morale qui apparaissent rapidement comme les spectres d'une humanité errante à une époque de forte tension spirituelle."
"Federico Fellini" par Angel Quintana, éditions Le Monde/Cahiers du cinéma.


Le film suit l'histoire de 3 escrocs, arnaqueurs aux prétentions sociales élevées qui dépouillent les plus pauvres à coups de combines variées, uniquement pour, eux-même survivre. Mais ce cycle semble sans fin et l'on pourrait craindre que rien ne pourrait changer nos 3 bonhommes, pourtant il n'en est rien. Si Roberto reste corrompu jusqu'a la moëlle, "Picasso" (Richard Basehart) et Augusto (Broderick Crawford) ont de plus en plus conscience de leurs actes au fil du film. Le premier parce qu'il agit uniquement par amour pour sa femme et sa fille qu'il ne veut pas perdre et que cette dernière (Giulietta Masina) finit par prendre conscience de ses duperies. Le second, qui fait office de père (au sens de modèle paternel) pour les autres, parce qu'il redécouvre sa fille abandonnée et prend conscience que celui qu'il a floué au fond, c'est bien lui. Les 3 personnages féminins (Iris, compagne de Picasso, la fille de Augusto, l'enfant handicapée) font d'ailleurs office de double négatifs des 3 escrocs et chacune de leurs apparitions sont presque des moments de grâce au sein du film (notamment la fin avec Silviana la jeune fille handicapée qui a la polio. J'ai presque failli pleurer tellement le film sonne juste, que Fellini n'en rajoute pas une couche avec la musique, que les deux acteurs en présence sont clairement très bons). Quand à la fin, un peu brutale, elle reste des plus impressionnantes et permet au film d'accéder au sommet.


"Le calvaire d'Augusto, filmé avec austérité, est celui d'un homme qui crie dans le désert. Impressionné par la force dramatique de la scène, François Truffaut écrit dans son compte rendu du festival de Venise : "Je resterais volontiers des heures à regarder mourir Broderick Crawford."
("Federico Fellini" par Angel Quintana, editions Le Monde/Cahiers du cinéma).

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(Les nuits de Cabiria, photos tirée du livre consacré à Fellini, chez Taschen. J'aime beaucoup l'affiche du film à droite qui retranscrit bien la générosité et l'énergie de Cabiria smileycoeur)


Les nuits de Cabiria (1957)

 

" "Les nuits de Cabiria" est l'histoire d'une femme qui veut être aimée. Cabiria (Giulietta Massina) peut être vue comme un personnage lunaire mais, contrairement à Gelsomina, ce n'est pas une victime sans défense. C'est une prostituée qui ne ressent aucune culpabilité et qui entend avoir une vie normale. Dans une des scènes clés du film, elle assiste à un numéro de magie dans un théâtre de variété lorsque le magicien lui demande de venir sur scène et l'hypnotise. Elle raconte alors au public ses désirs de nouvelle vie, son envie de se marier, d'avoir des enfants et une maison. Au réveil, aucun de ses désirs ne se réalise, anéantis par la réalité."
("Federico Fellini" par Angel Quintana, editions Le Monde/Cahiers du cinéma)


Cabiria est un personnage profondément dynamique et enjoué qui avance dans un monde sans amour, un monde corrompu et pétri par le mal mais là encore, comme dans Il Bidone, la force du réalisateur est de ne jamais pointer de morale ni d'accuser ouvertement tel ou tel personnage. Ainsi en est-il d'Oscar, personnage qu'on dirait ému par la révélation de Cabiria lors de la sortie hors du music-hall avec l'hypnotiseur. Pourtant, cet Oscar, aussi timide et réservé soit-il, se révélera un salaud de plus, puisqu'on verra vers la fin qu'il cherchera, comme au début du film, à être avec Cabiria, uniquement pour la voler. Mais un salaud reste un humain à la base et contrairement au début où Cabiria avait presque fini noyée, celui-ci aura de profond remords lors du passage à l'acte et renoncera à tuer la jeune prostituée (on échappe aussi à l'eternel sordide que bien des cinéastes complaisants n'hésitent pas à vouloir nous montrer, sans finesse. Ouf, merci Fellini) avant de s'enfuir avec l'argent.

Pour ce film, Fellini et Pasolini, à l'aide pour le scénario, n'hésitèrent pas à enquêter dans les bas-fonds de Rome parmi les prostituées et l'on sent une certaine touche Pasolinienne dans le traitement de la langue et l'argot employé par les prostituées. C'est aussi un film qui, après Il Bidone, remet une nouvelle fois en cause la religion, plus précisément à travers la manière dont l'église l'emploie à l'heure actuelle. Ainsi, si les 3 arnaqueurs (bidonneurs) du film précédents se déguisaient en prêtres pour flouer les paysans les plus pauvres, ici l'on assiste à une procession religieuse finalement vécue comme un simple rituel au grand désespoir de Cabiria, la seule à sans doute encore avoir véritablement la foi et espérer changer sa vie. Avec ce film, les autorités religieuses commencent à lâcher Fellini dont elles pouvaient encore (comme nombre de films italiens de l'époque) financer les oeuvres auparavant, sentant le cinéaste critiquer de plus en plus ouvertement le rôle de l'église et ses méthodes, s'apparentant plus à un spectacle son et lumière pour rameuter à elle de plus en plus de fidèles. Et ça se vérifiera effectivement dans La Dolce Vita juste après où dans l'ouverture du film, on hésite pas a transporter la statue du Christ en hélicoptère ! smileuh

Un Grand film, assurément, aussi bon que Il Bidone et La Strada.