A l'occasion de la sortie du 14e tome de la série Capricorne d'Andreas, voici un petit post qui évoque non seulement l'auteur, son univers comme sa série. Il est à prévoir que je parle dans d'autres posts des autres séries et one-shots d'Andreas tant il y a tellement à dire, comme vous allez le voir... Chronique à lire en téléchargeant et écoutant le "Cosmia" de Joanna Newsom si possible.

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D'origine allemande, Andreas (de son vrai nom Andreas Martens) naît le 3 janvier 1951. Très vite il manifeste son goût pour les bulles et remporte à 20 ans le premier prix d'un concours BD. L'année d'après il entre à l'académie des Beaux-arts à Düsseldorf. Il ira ensuite en 1973 à l'institut St-Luc à Bruxelles. Il rencontrera là bas Foerster, Cossu et Berthet puis Jijé et Eddy Paape avec qui il collaborera sur "Udolfo". Son véritable envol en BD, tout seul, ce sera la série Rork en 1978 alors qu'il déménage à Paris.

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D'emblée Rork impose un style qui traversera tout l'oeuvre d'Andreas, nerveux, composé de beaucoup de hachures et surtout une disposition à constamment surprendre le lecteur, jouer avec son sens de lecture, les niveaux de compréhension, les cadrages... Chaque album d'Andreas est ainsi une surprise toujours en renouvellement et un moyen d'exercer ses méninges car, plus que le visuel du graphisme, l'auteur aime bien décrire des fresques immenses plongées au coeur de scénarios complexes. De Rork où l'auteur dans la monographie que lui a consacré les éditions Mosquito en 1997 avoue avoir essayé de tout faire se rejoindre avec un peu de chance aux longues séries actuelles que sont Capricorne et Arq où le fil rouge et le scénario sont déjà en partie crées bien longtemps avant le dessin, il y a du chemin.

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Visualiser les signes, les lire, les comprendre. (Rork tome 6)

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Comment décrire un choc qui se transforme à une peur primale ? En décomposant à l'extrême le mouvement en de multiples cases. Et paradoxalement comme dans le dessin animé où le mouvement est crée par la vitesse (12 images par secondes pour les animés japonais, 24 images par secondes pour les animés occidentaux), l'oeil parcourt celà très vite. Mais la force de la bande dessinée est aussi de laisser une certaine liberté au lecteur et l'on peut aussi regarder cela très lentement. (Rork tome 6)


Je ne parlerais pas ici de Rork, c'est un peu la tarte à la crème qu'on râbat toujours sur Andreas (le pauvre lui-même doit en avoir marre), la partie immergée de l'iceberg (alors que ses collaborations diverses, ses one-shots et autres séries sont bien plus nombreuses que 7 tomes qui semblent d'ailleurs bien loin depuis "Retour", 7e et dernier album de Rork en 1993) mais bien d'une de ses deux séries actuelles majeures que sont Arq et Capricorne. Si on devait séparer jour et nuit, on pourrait dire qu'Arq est l'oeuvre à ne pas mettre entre toutes les mains, ultra-complexe, ultra dure et Capricorne serait l'oeuvre plus grand public qu'on conseillerait volontiers mais celà est trop facile et réducteur : Parce que si depuis quelques tomes (sur une saga de 18 bds) Arq reste toujours aussi compliquée (plus que 6 albums avant la fin), on ne peut pas dire que Capricorne ne se soit simplifiée non plus.

Au contraire, l'oeuvre a lentement pris son envol et chaque tome fait maintenant figure de petit évenement dans le paysage de la BD moderne. Capricorne n'est facile qu'en apparence et chaque détail ne se remarque pas forcément du premier coup d'oeil. En témoigne ce personnage masqué d'une cape qui arrive dans le tome 5 avec pour fonction de protéger la jeune Ash Grey. A chaque fois qu'il la sauve d'une embuscade quelconque, il laisse sur son passage une petite carte, un peu comme Zorro laisserait sa marque sur un ennemi vaincu à la pointe de son épée. On voit ce personnage pour la première fois, on se dit "Non, il n'avait pas mis ça dès le début". Mais si. C'est complètement dingue et inattendu. Génial en un mot. Regardez les images.

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Extrait du tome 2. Près des hommes étendus à terre à côté d'Ash, repérez bien la petite carte rosâtre. C'est bon ? (Capricorne tome 2 : "Electricité")

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Bon et bien, regardez la couverture du tome 5 de Capricorne. Regardez les cartes. Oui c'est fou.

Ainsi, si il ne joue pas au premier abord avec les cadrages et cases dans Capricorne, il place à l'avance de multiples détails qui ne se savourent qu'au prix de relectures et reparcourage de l'oeuvre (avec beaucoup de plaisir dans mon cas, le plaisir de celui qui vient de se faire flouer par un maître). L'exemple des cartes n'est pas un exemple isolé. Dans ce même tome 5, il laisse à chaque page une case abstraite qui ne prend tout son sens qu'a la vision d'un chat noir dans une grille, grille qui reconstitue le chat. Dans le 14e et dernier tome en date, une planche qui remplit tout l'espace (page 34) fournit en fait les divers élèments décomposés en noir et blanc qui jouxtaient les bas des pages 33 et 34 du 8e tome auquel on ne comprenait pas tout, donnant ici un nouveau sens à l'histoire, en plus d'une nouvelle vision d'ensemble (constamment changeante car renouvelée fréquemment) de la série. C'est vertigineux mais totalement maîtrisé. Et j'en passe...

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Rork tome 5 : "Capricorne" (1990), planche 1. On nous évoque une hypothétique aventure d'un certain Capricorne par une gravure noir et blanc façon récits d'aventure. Cela s'appellerait "l'objet".

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1997. Capricorne a sa série à lui. Le premier tome se nomme... "L'objet". Et Andreas de reprendre d'une autre manière les images en noir et blanc des premières pages du 5e tome de Rork dédié à Capricorne comme pour les 4 autres tomes de la série !

Capricorne est un personnage étrange surgit dans l'un des tomes de Rork. Et comme le personnage de Raffington Event, détective privé qui apparaissait dans l'un des premiers tomes de Rork, il a donc droit à son album, voire toute sa série à lui. Jusqu'a finalement éclipser le grand échalas aux cheveux blancs tant le parcours de plus en plus initiatique de l'astrologue (oui, il est un "astrologue". Enfin du moins c'est ce qu'il prétend être...) qu'il est prend des proportions de plus en plus dantesques. Chez Rork, il ne semble qu'un personnage de fiction écrit par une certaine Myriam Erie avec ses propres aventures en illustré, aventures hautement rocambolesques où son personnage défie constamment et lois de la gravité et méchants en tous genres.

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Aux pieds de Rork dans la flaque, un illustré de Capricorne. 10 cents.


Dans sa série-éponyme, Capricorne n'est plus seulement un mythe rocambolesque et étrange auquel on ne peut se raccrocher. Tout à une explication et fait parfois clin d'oeil (explicite) la série matricielle qu'était Rork mais pas que. Par exemple, si Capricorne est un personnage d'illustré, c'est parce qu'une romancière était là sur un lieu d'invocations démoniaques, tout près de lui...

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... Même juste derrière lui, une tombe plus loin (case en bas à gauche, au fond -- Capricorne tome 3 : Deliah).

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Et dans le tome d'après (tome 4 - le cube numérique), elle n'hésite pas à se manifester, souhaitant écrire sa biographie !

Celà vous semble tiré par les cheveux ? Bateau ? Et pourtant Andreas avait une fois de plus tout placé minutieusement en avance avec une précision d'horloger. Le truc qui vous scie. Et on pourrait encore énoncer des exemples et comparaisons sans fin, c'est d'ailleurs le travers dans lequel je tombe. Alors recentrons sur le récit.

Capricorne est un astrologue. Du moins, va t'il rapidement aborder ce métier après être arrivé sur fond de nuit noire pendant la grande dépression de 1929, abordé par des voyantes étranges qui lui livreront 6 cartes étranges, les "cartes du destin" avec à chaque fois une phrase étrange, presqu'un code, un rébus à déchiffrer qui ne fait que prédire un fragment du futur. Son futur. Elles lui annonce aussi que dorénavant le signe du zodiaque sera son nom. Si il devait prononcer son véritable nom par la suite, la ville, sa ville, New York ne s'en relèverait pas. Dans le second tome, suite à un contact avec une créature légendaire, il perdra une partie de son âme, son être (dont son nom, il ne saura plus quel est son nom jusqu'au 9e tome...) mais recevra en échange une part obscure, un étrange don de télékinésie qui l'empêchera de dormir et provoquera d'étranges crises en lui...

Chaque album peut se rattacher à une espèce de cycle à chaque fois, l'histoire étant linéaire mais aussi parfois, au gré des histoires, sans rapport avec ce qui avait précédé (il n'y a qu'Andreas pour faire ça). Citons donc pour les 14 tomes actuels, 3 grands cycles.

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Capricorne tome 3 - Deliah. Il s'agit de l'ancienne couverture, la nouvelle est définitivement moche.


Premier cycle : Le cube numérique / Mordor Gott.

Tome 1 : L'objet.
Tome 2 : Electricité.
Tome 3 : Déliah.
Tome 4 : Le cube numérique.
Tome 5 : Le secret.

Ce premier cycle se rattache encore en substance à Rork. On y retrouve Mordor Gott, l'ennemi juré de Capricorne qui apparaissait déjà chez Rork dans le 5e tome. Il y a aussi Déliah, un personnage important chez Rork ici introduite comme une jeune adolescente fantasque. Il y a de fait beaucoup d'allers-retours entre la série Rork et celle-ci, les deux se complètent mutuellement. Côté innovations et surprises, Andreas se fait assez discret, le récit se lit bien, il n'y a pas de jeux de lectures de cases éparpillées en vrac sur une, voire plusieurs pages. Mais à bien y regarder, le dessinateur met déjà en substance des choses qui vont éclore peu après, comme "le concept", sorte de secte ou société secrète qui apparaît en filigranes. Le genre de détail dont il faut pourtant se méfier, de leur logo entraperçu sur les murs encore balbutiant dans le tome 2 (sous le nom "the idea" plutôt que "le concept", regardez bien la 4e image que j'ai mise, sur le mur. Vous notez l'affiche ?), jusqu'a un jeune garçon à priori anodin qui distribue leurs tracts dans le tome 3, à un immeuble de tractations boursières dans le même tome où un dialogue apprend que le mouvement cherche à se procurer des armes pour faire un gros coup. Jusqu'a la dernière case du tome 5 où une publicité innocente vient se poser près d'un capricorne songeur dans la neige qui murmure qu'il pressent que les choses risquent de bientôt changer très bientôt. Effectivement...

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Capricorne tome 6 - Attaque.

Second cycle : Le concept.

Tome 6 : Attaque.
Tome 7 : Le dragon bleu.
Tome 8 : Tunnel.
Tome 9 : Le passage (double album de près de 104 pages au lieu de 48 !).


Et Effectivement, ça ne se fait pas attendre. Le "concept" passe à l'attaque (je ne résiste pas au plaisir de vous mettre les premières pages de la bd où le ton change radicalement juste en dessous) et l'on voit apparaître des camps de concentration à proximité de New York pour une étrange chasse aux sorcières où l'on pourchasse plus les tenants de l'occultisme et de la croyance que les communistes. Andreas avait-il besoin de régler ses comptes avec son passé et le pays où il est né ? Aucune idée mais cet album (sans doute le meilleur de ce second cycle) permet de trancher : Capricorne vole maintenant de ses propres ailes et ne doit plus rien à Rork. Le trait s'affine, le scénario devient plus complexe, passionnant et lance sur de nouvelles pistes, toujours à suivre.

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Troisième cycle : Les errances.

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Tome 10 : Les chinois.
Tome 11 : Patrick.
Tome 12.
Tome 13 : Rêve en cage.
Tome 14 : L'opération.

Un troisième cycle qui permet à Andreas de balancer son astrologue hors de New-York, littéralement en France (!) mais aussi un cycle où il se permettra des audaces tant graphiques que scénaristiques. Ainsi ce tome 11 où toutes les cases sont horizontales et qui abordent le rythme et la vision du personnage (Capricorne est blessé et doit rester couché) ou bien ce tome 12 sans titre, sans aucune parole (oui, aucune bulle du tout de l'album), sans même une couverture. Pour une BD qu'on destine au grand public, c'est gonflé. D'autant plus quand je pense que le grand public a déjà dû décrocher depuis le tome 4 ou 5... ironique Le tome 13, n'en parlons pas, tout est dans le titre et tout l'album le prend au mot.

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Des cages ? Où ça des cages ?

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Non, je vois vraiment pas ce que vous voulez dire...

Les oeuvres d'Andreas sont un challenge, il faut accepter (nous, lecteur) de se laisser emmener, balotter, rester passif un temps avant de comprendre de nous-même le puzzle et les pistes qu'on (le dessinateur) nous donne. C'est un effort gratifiant où l'oeuvre ne prend tout son sens qu'en y revenant régulièrement. Capricorne n'y échappe pas. Avec le 14e tome, une parenthèse se ferme (mais pas les mystères) et le prochain tome promet d'être encore plus dur à attendre quand on sait qu'en retournant la couverture, on peut voir en noir et rouge pour le prochain tome à venir en 2010 : "NEW YORK". Gasp. Mon petit coeur. Mon pauvre petit coeur.