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Voilà le genre d'album étrange, quasiment un Ovni dans le sens où l'on s'attendrait presqu'a n'importe quoi de gentillet et féerique à la vue de la couverture, qui, en faisant plus ou moins référence au Dormeur du Val de Rimbaud (et vous allez comprendre après, dans les planches scannées que je propose) interpelle forcément par sa couverture nous montrant une géante endormie et une jeune fille minuscule et craintive dans une nuit noire. Et en fait, malgré le graphisme tout en douceur et simplicité de Kérascoët (un duo à 4 mains, un garçon et une fille aux crayons), déjà auteur de "Miss pas touche", bande dessinée ambigüe et passionnante où une jeune sainte-nitouche était obligée d'entrer en maison close afin d'enquêter sur l'assassinat de sa soeur dans les années 20 (4 tomes que je conseille), eh bien non. Ce n'est pas pour les enfants, c'est très loin d'être pour les enfants, même. Première chose qui aurait pu nous mettre la puce à l'oreille pourtant, la BD est vendue sous plastique, pratique peu courante chez Dupuis (généralement, les ouvrages sous plastiques sont les bandes dessinées érotiques ou/et très violentes).

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Sous le plastique, un conte terriblement noir, complètement irracontable, une expérience dont on ne sort pas forcément indemme où la psychanalyse rejoint le cauchemar. Meurtres, assassinats, disparitions, empoisonnements, cannibalisme (ou "Vore" au vu de la scène à laquelle je pense, ce qui n'attenue en rien l'histoire), morbidité, mutilations, hypocrisie, égoïsme, lâcheté et j'en passe; le tout lié à une histoire totalement "naïve", une histoire d'enfants. Et l'on sait que les enfants peuvent être très cruels tout en étant innocents et sans conscience de la conséquence morale de leurs actes. Il y a aussi somme toute un peu de Sa majesté des mouches dans ce monde immense où les petits personnages sont largués puisqu'avec le temps (et les disparitions successives de plusieurs personnages à cause de la faune comme de la flore), les survivants en viennent à se réunir autour d'une leader potentielle, de plus en plus traîtée comme une princesse, désirant l'appeler comme ça mais n'agissant au fond que comme une sale gamine.

Petit extrait (cliquez pour agrandir) :

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On reste au final avec une rare impression d'amertume, un étrange voyage au bout de la nuit, le cynisme, la méchanceté assumée et l'humour très noir d'un Idées noires de Franquin en moins. Mais pour ma part, je ne regrette pas ce choc étrange dont la noirceur n'a rien à envier à celle d'anciens contes que nous connaissons bien. Une oeuvre à part assurément, d'un des duos de BDs les plus créatifs à l'heure actuelle.