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L'apocalypse a eu lieu. Le monde est dévasté, couvert de cendres et de cadavres. Parmi les survivants, un père et son fils errent sur une route, poussant un Caddie rempli d'objets hétéroclites. Dans la pluie, la neige et le froid, ils avancent vers les côtes du Sud, la peur au ventre: des hordes de sauvages cannibales terrorisent ce qui reste de l'humanité. Survivront-ils à leur voyage ?

 

Voilà un livre qui a fait son petit chemin jusqu'à nous et qui constitue une tentative intéressante de littérature moderne sous couvert du genre de la Science-fiction. Parce que Cormac McCarthy n'est pas à la base un écrivain de science-fiction mais plutôt de thrillers aussi brutaux qu' absurdes (voir le "No Country for old man" adapté par les frères Coen au cinéma) et si il choisit d'évoquer l'apocalypse, c'est pour mieux restituer l'humain dans toute son intimité et sa noirceur. A l'instar cinématographiquement parlant de Steven Spielberg qui filmait la fin du monde en marche du côté d'un père et ses enfants dans La Guerre des Mondes, c'est à dire, au plus près de l'humain et des actes pour (sur)vivre. Donc, rejet de tout ce qui peut parfois faire partie du spectre de la SF où l'humanité est généralement prise dans un angle d'ensemble. Si par exemple, j'apposais l'invasion extra-terrestre d'Independance Day (avec son président qui pilote des avions de guerre, hoho) à celle de la Guerre des mondes (Spielberg version), vous comprendrez aisément où je veux en venir.

 

Et pour éviter ce qui pourrait "dater" la lecture, Cormac McCarthy choisit de décrire au plus proche, par la texture des matériaux, les rêves et souvenirs du père, des actions écourtées, une écriture simple mais bâtie en autant de paragraphes qui représentent des instants ou des jours bien précis sur ce long chemin tortueux. Le contexte en devient d'autant plus fascinant et abstrait puisque dès lors, le lecteur est obligé mentalement de construire lui-même le décorum du livre à partir des maigres indications que lui laisse McCarthy. Ce qui laisse à penser que ce livre finira par très bien vieillir et deviendra une sorte de classique dans les décennies à venir. Un peu comme certains grands films qui ne vieillissent pas en évitant de dater le lieu ou les personnages (on sait que "la mode" --en son sens de marqueur temporel révélateur d'une époque-- vieillit le plus vite). Il suffit de se revoir des films trop ancrés dans l'esthétique d'une époque comme les 80's pour s'en convaincre là où des oeuvres des années 60 et même bien plus au déla ne vieilliront pratiquement jamais. Ce n'est pas pour rien qu'un film comme 2001 l'odyssée de l'espace est constamment cité en exemple d'ailleurs.

 

Du fait qu'il est construit en paragraphes et non plus en chapitre, la lecture devient étrangement tortueuse ou fluide suivant ce qui se déroule. A un moment d'action intense qui se poursuit sur de nombreuses pages sont réservés des moments qu'on pourrait qualifier de "pause". Les personnages se reposent, nous aussi. Donc, il peut y avoir des hauts et des bas dans votre lecture suivant que vous êtes plus attachés à de l'action pure (y'en a) ou à contrario à des moments calmes (y'en a aussi) où du coup, tout s'axe sur la description d'un mode de (sur)vie où le père essaye de prendre constamment la moindre décision importante car essentielle. Le petit parle peu, il assimile en observant lentement, questionnant, réfléchissant. Il est le contrepoint du père, l'innocence (le foi) qu'il essaye dangereusement de préserver dans un monde devenu fou. Comme dans la vraie vie (et non plus certains films avec de l'action non-stop), ils ont leur propre vie et il n'appartient qu'au lecteur de se frayer un chemin avec eux sur la route. Leurs dialogues mêmes sont construits comme des monologues qui se déroulent, sans pause. Des formes de pensées comme communiquées au lecteur.

 


 

 

 

"Il examinait le ciel. Il y avait des jours où la couverture de cendres était moins épaisse et à présent les arbres dressés le long de la route projetaient les plus timides des ombres sur la neige. Ils continuaient. Le petit avait beaucoup de mal. Il s'arrêta et vérifia ses pieds et resserra le plastique. Quand la neige commencerait à fondre ils pourraient difficilement garder leurs pieds au sec. Ils s'arrêtaient souvent pour se reposer. Il n'avait pas la force de porter l'enfant. Ils s'assirent sur le paquetage et mangèrent des poignées de neige sale. Quand arriva l'après-midi, la neige commençait à fondre. Ils passèrent devant une maison incendiée dont il ne restait que la cheminée de brique dans la cour. Ils furent sur la route tout le jour durant, pour ce qu'il y avait de jour. Juste quelques heures. Ils avaient peut-être parcouru cinq kilomètres.


Il pensait que la route serait tellement mauvaise qu'il n'y aurait personne mais il se trompait. Ils bivouaquaient pratiquement sur la route même et ils avaient allumé un grand feu, sortant des branches mortes de la neige et les traînant et les entassant sur les flammes où elles sifflaient et faisaient de la vapeur. Rien à faire. Les quelques couvertures qu'ils avaient ne pouvaient pas leur tenir chaud. Il s'efforçait de rester éveillé. Il émergeait brusquement du sommeil et se redressait en cherchant le revolver avec des gestes affolés. Le petit était tellement maigre. Il le regardait dormir. Les traits tirés et les yeux creux. Une étrange beauté. Il se leva et revint avec une nouvelle brassée de bois qu'il jeta sur le feu.

 

Ils allèrent jusqu'à la route et s'arrêtèrent. Il y avait des traces dans la neige. Un chariot. Une sorte de véhicule à roues. Quelque chose qui devait avoir des pneus en caoutchouc d'après les minces empreintes de la bande de roulement. Des empreintes de bottes entre les roues. Quelqu'un était passé dans l'obscurité en direction du sud. Au plus tard à la première lueur de l'aube. Circulant de nuit sur la route. Il y avait de quoi réfléchir. Il marchait avec précaution en suivant les empreintes. Ils étaient passés à une centaine de mètres du feu sans même ralentir pour jeter un coup d'oeil. Il était debout, regardant la route derrière eux. Le petit l'observait.

Il faut qu'on sorte de la route. 

Pourquoi, Papa ?

Quelqu'un va venir.

C'est des méchants ?

Oui. Je le crains.

ça pourrait être des gentils. Pourquoi pas ?

Il ne répondit pas. Il regardait le ciel par habitude mais il n'y avait rien à voir.

Qu'est-ce qu'on va faire, Papa ?

Partons.

On ne peut pas retourner à notre feu ?

Non. Viens. On n'a sans doute pas beaucoup de temps.

J'ai très faim.

Je sais.

Qu'est-ce qu'on va faire ?

Il faut qu'on se cache quelque part. Qu'on quitte la route.

Ils ne verront pas nos traces ?

Si.

Qu'est-ce qu'on peut y faire ?

J'en sais rien.

Ils sauront ce qu'on est ?

Quoi ?

S'ils voient nos traces, ils sauront ce qu'on est ?

Il s'était retourné sur les larges empreintes circulaires qu'ils laissaient dans la neige.

Ils en auront une idée, dit-il.

Puis il s'arrêta.

Il faut qu'on réfléchisse. Retournons au feu."