TABOU_GOHATTO

Kyoto, printemps 1865. Au temple Nishi-Honganji, la milice du Shisengumi sélectionne de nouvelles recrues en présence du commandant Isami Kondo et du capitaine Toshizo Hijikata. Les candidats doivent affronter le meilleur guerrier de la milice, Soji Okita

 

Dans l'esprit d'un certain public non habitué au cinéma japonais, Oshima reste encore aujourd'hui le réalisateur sulfureux de L'empire des sens dans les années 70, inspiré de l'histoire d'Abe Sada qui émascula son compagnon puis erra dans les rues avec "son prestigieux trophée" avant d'être jugée par les hautes-autorités de l'époque. Au delà du fait divers le plus cru, il faut bien replacer le film dans son contexte et s'apercevoir qu'il suffit de dépasser les apparences pour comprendre bien des choses. A la frontière entre érotisme, histoire d'amour extrême, film d'Art et pornographie, Oshima mettait surtout en avant l'histoire d'un homme et d'une femme qui acceptent d'aller jusqu'au bout d'une passion la plus dévastratrice, que personne ne pouvait comprendre. Bien souvent, Oshima montrait de bien curieux plans qui indiquaient bien l'époque où cette histoire secouait durablement les mentalités, les années 30 japonaises, soit peu de temps avant la guerre, quand le pays revendique furieusement des territoires (la Mandchourie) et entre dans une pleine ère nationaliste où tout le monde doit lentement rentrer dans le rang. Il n'est donc pas étonnant de voir ce plan déchirant d'un amant en mal d'amour errer dans les rues lorsqu'une troupe de soldat passe à côté de lui. En fait, depuis le début de sa carrière, Oshima a toujours eu la volonté de malmener les conventions et idées reçues et ces films souvent sulfureux abordent clairement à la fois l'état d'une société, sa jeunesse, sa sexualité, les nouveaux rapports hommes-femmes. En cela, ce n'est pas étonnant puisque le cinéaste, au même titre que Shohei Imamura, Susumu Hani, Kiju Yoshida et Hiroshi Teshigahara appartient à ce que l'on a communément appelé "la nouvelle vague japonaise". Nouvelle vague qui, à mon sens, allait bien plus loin dans le traitement des relations amoureuses que celle, typiquement française, même si cette dernière avait donné l'impulsion primordiale par sa fulgurente jeunesse et l'impression de liberté qu'elle dégageait à ses débuts (et je confirme que Les 400 coups ou A bout de souffle restent toujours aussi formidables).

 

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L'empire des sens jouait de sa furieuse hésitation sur les frontières (le film ne joue pas par exemple sur le même terrain que la pornographie qui n'hésite pas à tout montrer, le plus souvent, frontalement et en détail. Ce qu' Oshima ne fera véritablement jamais, sauf à un rare plan de fellation... Où le réalisateur subtilement, floute quand même légèrement l'image ! En fait, l'unique véritable rapport à la pornographie que peut entretenir l'empire des sens est dans le fait que les acteurs ont véritablement des relations sexuelles non simulées --un peu comme dans le 9 songs de Winterbottom) et est assez révélateur du cinéma d'Oshima : derrière un sujet souvent cru, se révélait quelque chose d'autre.


Tabou (Gohatto), de 1999 est le dernier film d'Oshima après une impressionnante carrière trop méconnue encore qui connut son apogée où paradoxalement le réalisateur commençait à moins tourner. Si deux ans séparent L'empire des sens de L'empire de la passion (injustement sous-estimé puisqu' Oshima n'y montrait pas d'ébats sexuels comme dans le film précédent !), l'écart se creuse encore plus après pour Furyo, Max mon amour et Tabou. Entre ce dernier et le précédent film, Oshima se retrouve paralysé, ce qui, comme Antonioni, ne l'empêche pas de livrer une dernière oeuvre. Surprise, on retrouve le casting de Furyo, Bowie et Conti en moins. En fait, Tabou scelle une dernière fois la réunion de trois grands que sont Oshima, Ryuchi Sakamoto et Takeshi Kitano. Sakamoto comme Kitano jouaient dans Furyo et le plaisir de les retrouver ici est évident, cela même si Sakamoto n'est plus acteur mais uniquement compositeur (mais là encore, le résultat musical est sublime). Le film se veut même une sorte de passage à témoin entre l'ancienne génération et la nouvelle puisqu'on y retrouve aussi pas moins que le réalisateur et acteur Yoichi Sai, le déjà formidable Tadanobu Asano (l'un de mes acteurs japonais préférés avec Koji Yakusho) et Ryuhei Matsuda.

 

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Enfin, Tabou rejoint Furyo sur un sujet similaire : l'homosexualité masculine. Dans Furyo souvenez-vous, le frêle lieutenant japonais avait plus qu'un choc en voyant la blonditude de David Bowie. Ce dernier finissait par utiliser l'attachement amoureux que lui portait le japonais pour pouvoir améliorer les conditions de vies des soldats américains et britaniques prisonniers. Mais subtilement, à travers cet étrange rapport, Oshima faisait naître un lyrisme puissant où le rapport de domination s'inversait constamment (c'est le prisonnier blond qui, du coup, avait un ascendant sur son geolier) à travers le rapport des forces en présences.

 

Tabou se déroule dans le japon féodal, plus précisément au sein de la caste codifiée (et repliée sur elle-même : il est impossible d'en ressortir) d'une milice samouraï --au service du shogun ? d'un seigneur ? Là, ce n'est pas très clair et les intentions d'Oshima n'ont pas pour but d'expliquer ce point-- qui, dès le début engage deux nouveaux membres. Le très androgyne Sozaburo Kano (Matsuda) et l'un peu plus rustre Hyozo Tashiro (Asano). Très vite une relation étrange s'instaure entre eux. Tashiro tombe bien vite sous le charme de ce nouveau venu mais Oshima élucidera constamment le fait de savoir si, ou non, ils sont amants, n'hésitant pas à montrer les relations que peut nourrir Kano avec d'autres samouraï, mais non les relations avec Tashiro, cela dans le but évident de troubler et culpabiliser le spectateur au fur et à mesure que le film se déroule, développant une intrigue policière naissant des jeux amoureux des personnages.

 

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Tabou semble indiquer un film testamentaire où le vieux maître témoigne d'une stylisation raffinée qui pousse jusqu'au bout sa logique : superbes costumes noirs de la milice (il me semble que dans la réalité, les vêtements n'étaient pas comme ça), cartons servant d'ellipses de temps, chorégraphies soignées et brillantes qui, restantes dans le cadres de plans savamment découpés, n'en restent pas moins passionnantes (et puis oui, j'en ai parfois marre de la caméra qui bouge constamment moi), photographie léchée, discrets travellings maîtrisés et sublime musique de Ryuchi Sakamoto. Le tout concourt à une ambiance fascinante, parfois hypnotique (l'arrivée de la geisha en plan fixe, magnifique).

 

C'est donc un film élégant qui se donne à voir au spectateur, pour peu que celui-ci l'accepte pleinement. A la revoyure (je l'avais vu en 2000 en salles), le seul défaut que je lui donnerais serait, que quand on se rappelle pleinement de qui est le coupable, qui sont les victimes, le film perd un peu de son intérêt. Reste néanmoins une ambiance et un travail fascinants de bout en bout qui confirme, si besoin était encore, qu' Oshima est bien un maître du cinéma japonais.