* Antoine et Colette (Sketch tiré initialement de L'Amour à 20 ans - 1962).

* Baisers volés (1968).

Curieusement, je vois Antoine et Colette et Baisers volés comme des oeuvres qui se répondent et tracent un parallèle avec les 400 coups, d'où ma volonté de les traiter ensemble malgré la différence de format (un court-métrage pour l'un... qui aurait pu être finalement un film, un long-métrage d'autre part), de traitement (noir et blanc pour le premier, couleur pour le second), de ton (doux-amer mais aussi un peu cruel pour le premier, drôle, léger et initiatique pour le second). Et pourtant, merveilleusement, les oeuvres se complètent, se répondent d'un moment à un autre, selon l'étrange volonté de Truffaut de prolonger la saga Doinel. Ce n'est donc sans doute pas un hasard si le premier se retrouve en bonus dans le dvd du second.
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Jules et Jim remporte un certain succès en 1962 et le cinéaste profite d'une pause lors d'une commande pour un film à sketch, L'amour à 20 ans (coproduction franco-italo-japonaise) pour donner suite aux aventures du jeune Doinel, brisant un peu la mystérieuse et fascinante fin ouverte des 400 coups, mais renvoyant ainsi la balle à Jean Pierre Leaud, qu'il entretient un peu comme un fils. Doinel, on le sait, était déjà, d'une certaine manière autobiographique, une transposition du réalisateur plus jeune. L'amour des livres (la fameuse bougie éclairée pour Balzac dans les 400 coups), les problèmes avec des parents qui le renient, l'école buissonnière... Doinel livrait finalement l'image d'un personnage toujours en fuite, lancé en avant et si il semble momentanément s'être calmé ici, il n'en reste pas moins la transposition de Truffaut encore, cette fois tourné vers l'éducation sentimentale, ou plutôt l'initiation amoureuse, laquelle se poursuivra complètement avec Baisers volés, justement.

La réussite de ce court (25 minutes quand même), tient à la vérité de la non-relation entre Antoine et Colette (Marie-France Pisier), le jeune garçon tombant amoureux de la jeune fille, laquelle n'en a vraiment rien à foutre (ça reste très actuel, non ? *sifflote*).
Colette le laisse s'empêtrer à croire à quelque chose, prétextant qu'ils sont bons amis, restant évasif constamment avec Antoine, entretenant une relation qui n'aura pas lieu, se terminant sur un ratage (un rateau) doux-amer (fantastique scène où la mère "sait" et allume une cigarette sans dire un mot. :shock: ). Pour un mec l'attitude de la jeune fille pourrait apparaître proprement agaçante, voire blessante (pauvre Doinel), pourtant Truffaut ne juge pas, mieux, par la voix-off façon documentaire, il précise même avec une longueur d'avance qu'Antoine s'enlise irrémédiablement.

N'est pas devin qui veut, le cinéaste n'aurait pu prévoir non plus qu'il s'enliserait lui-même à la suite de ce court. Si Truffaut ne condamne pas Marie-France Pisier, c'est, on s'en doute quand on connait le bonhomme, parce qu'il en est évidemment tombé amoureux, comme avec chacune de ses actrices (sauf Adjani qui lui résistera farouchement). S'ensuit une petite escapade de courte durée qui précipite le divorce du réalisateur avec Madeleine Morgerstern sa première femme, fille du producteur de Cocinor qui l'avait aidé à financer son premier film. Une boucle est bouclée donc en revenant sur Antoine Doinel, mais une porte s'est ouverte.

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Baisés volés : montage de différentes affiches...

"Ainsi s'achève une série de films sous haute influence Hitchcockienne. Période difficile pour Truffaut, ponctuée d'échecs sentimentaux, de déceptions professionnelles. A contre-courant de l'euphorie des sixties, il traîne une mélancolie tenace, aggravée par un drame intime à l'été 1967, pendant le tournage de La mariée était en noir : la mort dans un accident de voiture de Françoise Dorléac, sa plus tendre complice avec Jeanne Moreau. Brisé par cette perte, usé par des films qui lui laissent le sentiment d'avoir perdu le fil de sa nécessité profonde d'auteur, Truffaut a besoin d'un nouveau départ, d'un retour aux sources. Il décide de ressusciter Antoine Doinel, de donner une suite aux aventures de son alter ego."
(François Truffaut par Cyril Neyrat - éditions Cahiers du cinéma/Le monde, p.45).


Sans doute la légèreté mélancolique du film, sa douce gravité, son humour toujours emprunt de petits sursauts étranges vient-elle de là, du moins en partie. Car d'un autre côté, Truffaut se retrouve plus que jamais mobilisé et engagé dans la défense d'Henri Langlois, un temps évincé de la cinémathèque française par Malraux. Quand il ne tourne pas, il milite, prend position. Quand il tourne, il retrouve des comédiens qu'il laisse paradoxalement assez libre, privilégiant quelque chose souvent proche d'une certaine improvisation. Bien sûr, ne cachons pas qu'il y a aussi le bonheur de retrouver un Doinel toujours égal à lui-même, poursuivant sa découverte de la femme, déjà alors lentement commencée dans Antoine et Colette

Juste avant, Antoine avait 17 ans, vivait d'un petit travail chez un marchand de disque. Cette fois, on le retrouve a 24 ans, engagé volontaire dans l'armée qui se retrouve finalement réformé grâce à ses "amis communistes" (pour ceux qui connaissent Truffaut, c'est une citation autobiographique de plus : suite à une déception sentimentale, Truffaut s'était engagé en octobre 1950 dans l'armée. S'ensuivent deux années de déceptions où ce sera alors le critique (puis père adoptif) et ami André Bazin qui le sortira de là, en 52). Par la suite, il essaye de vivre de petits boulots tout en essayant de renouer plus profondément avec Christine (la merveilleuse et adorable Claude Jade). Ses petits travaux comme sa relation semblent constamment marqués d'une certaine instabilité qui sera encore travaillée pour Domicile conjugal et l'amour en fuite (que je n'ai pas encore vus).

De cette instabilité et de la liberté de ton (liée aux conditions de tournage comme à l'histoire et ses comédiens donc), le film instaure une suite de saynètes qui semblent autant de sketchs sans jamais l'être, Doinel tissant le fil rouge principal, évoluant lentement. Surtout, le film reste étonnement très homogène, continuant ce qui avait été amorcé sur Antoine et Colette. Comme je l'ai dit précédemment, bien sûr ici c'est en couleur, le format change, les conditions de tournage, l'histoire même diffèrent. Et pourtant, Truffaut ne cesse de renvoyer aux épisodes précédents, que le spectateur le remarque ou pas. En soi, ça ne pose nullement de problème au visionnage du film, ça l'enrichit même plus pour les passionnés du cinéaste ou de Doinel comme moi. On retrouvera donc en parallèle, le même appartement que celui utilisé en 1962 dans le court, avec même une affiche de Leaud enfant dans les 
400 coups si on remarque bien. On retrouve aussi des parents bienvellants (ceux de Christine) comme pouvaient l'être ceux de Colette. On retrouve même cette dernière, un peu plus âgée, différente, cheveux plus longs (mais impossible de se tromper sur cette voix si fluette), méconnaissable et pourtant la même. On retrouve un ami du passé comme on retrouvait le fameux René des 400 coups dans le court.

Le tout servi admirablement par des comédiens en tout genre, qui rajoutent expérience et piment voulu à ce met de choix, comme Delphine Seyrig, à croquer en madame Tabard une fois de plus, ou dans les seconds rôles qu'on a tendance à oublier, Michael Lonsdale. Des personnages emportés dans la vie mouvementée d'Antoine, qu'on apprécie et se plaît à espérer retrouver sans doute une prochaine fois. Qui sait ? La vie d'Antoine est si étrange et instable, s'en doutait-il lui-même ? Pouvait-il comprendre ces étanges paroles prophétiques annoncées par un inconnu à la fin du film à Christine, valant aussi bien pour le cinéaste et sa créature, achevant encore sur la mélancolie un film plus qu'agréable. 
Alors au fond, que reste t-il de nos amours ?