Comme je l'avais annoncé précédemment, j'ai eu une période Chabrol en fin d'année. A ce moment (moment qui n'est en fait pas tellement fini), je m'étais plongé dans plusieurs visionnages de films du regretté cinéaste. La cérémonie en fait partie, remarquable cru du réalisateur disparu, considéré par tous comme son dernier grand film (avis que je partage même si je n'ai pas vu un Bellamy par exemple).

 

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La riche famille Lelièvre, qui vit dans une demeure isolée en Bretagne près de Saint-Malo, embauche une nouvelle bonne, Sophie (Sandrine Bonnaire).
Celle-ci devient vite amie avec Jeanne (Isabelle Huppert), une postière délurée et curieuse. Une fois découvert l'analphabétisme que Sophie cachait soigneusement, la tension monte. Associée à la hargne de la postière contre les Lelièvre, la blessure profonde de la bonne pourrait bien mener au drame.



Bref, comme je l'ai dit en préambule, de l'avis de beaucoup, La cérémonie serait bien le dernier grand film d'un Chabrol qu'on a facilement décrit comme un peu pantouflard vers la fin de sa vie. Pourtant, la vision d'un Merci pour le chocolat m'avait assez plu en elle-même, démontrant qu'au sein du système Chabrol, il fallait surtout faire attention aux apparences, d'autant plus que le cinéaste semblait mettre un point d'honneur à démarrer lentement ses récits, histoire de préparer le terrain en bon dramaturge avant de tout envoyer dans les roses (ou le mur) peu après. Et puis j'avoue que ma connaissance du cinéaste est, à vrai dire, assez limitée mais j'essaye toujours d'avoir un oeil vierge et néanmoins scrutateur quand j'en regarde, comme pour n'importe quel cinéaste. Enfin, je rejoint l'unanimité de la cohorte de cinéphiles qui ont vraiment apprécié cette Cérémonie. Et quelle cérémonie nous avons là !
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A. Les Lelièvre. Au centre, Jeanne, la postière.



Le casting en lui-même déjà est assez bien fourni. On sent l'intérêt du cinéaste pour son sujet, une adaptation du roman de Ruth Randell, A judgement in Stone, avec un scénario soigné aux petits oignons, profond (j'y reviens plus loin) et d'excellents acteurs pour le mener à bien. Dans la famille Lelièvre (A), Jean-Pierre Cassel, Jacqueline Bisset, Virginie Ledoyen (à croquer véritablement, si je peux me le permettre, ahem). Dans les "exclues", Isabelle Huppert en postière revendicatrice de la lutte des classes et des oppressions (qui a trop idéalisé certaines causes) et Sandrine Bonnaire, bonne souffrant d'analphabétisme et ne supportant que difficilement et avec honte sa condition, voyant dans le regard des autres, une sorte de pitié et de fausse compassion qui lui font plus qu' horreur.
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B. La Bonne.


La notion d'exclusion est assez forte ici, elle semble au centre même du film, que ce soit avec Jeanne ou Sophie. Intérieurement, toute deux sont exclues et le sentent du fait d'un terrible secret. Pour Jeanne, quelque chose d'étrangement lié à la perte de son enfant. Pour Sophie, le fait qu'elle ait réchappé à l'incendie qui a emporté son père. Autour de ces deux femmes plane l'ambigüité de l'acte : meurtres volontaires ? Inconscients ? Accidents ? Chabrol ne juge jamais, n'a pas à tenir son spectateur par la main, ce dernier est adulte (ou supposé tel), à lui de se faire une opinion sur ce qu'il voit et entend à ce moment là. On saura tout au plus un peu du passé de Jeanne à la fin du film, des détails terriblement importants qui ne feront que souligner le caractère nihiliste de la postière. Une sorte de "folie latente" comme le signale le regretté Chabrol dans les bonus du dvd. Mais ces femmes seront plus des victimes pour nous que des coupables au fond.
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C. Le problème de l'Analphabétisme (cliquez pour agrandir ma mosaïque).


Aussi au centre du film, et ce qui a necessité un important travail de recherche de la part de Caroline Eliacheff, la co-scénariste du film, la question de l'analphabétisme et de la relation des personnes concernées face aux autres. Comme l'indique la scénariste dans l'entretien (j'en profite pour dire que les bonus, bien que peu nombreux, restent des plus intéressants), ces personnes observent souvent un temps de sidération face à ce qu'elles ne comprennent pas, une sorte d'hébétude et d'absence qui envahit la personne, laisse un voile blanc étrange. D'où les écarquillements d'yeux de Bonnaire, ces "Quoi ?", "Bien sûr", et autres "Je ne sais pas", qui induisent qu'en plus du vide et du doute terrorisants qui la rongent (sa hantise face aux autres comme je l'ai dit plus haut), elle n'a pas spécialement de jugement de goût.



"La condition principale de la liberté du jugement de goût est peut-être la confiance en soi; or, si cette confiance en soi, comme aime à le rappeler le philosophe américain Stanley Cavell en citant Emerson, consiste bien en "l'aversion de la conformité", elle ne tombe pas du ciel. Il faut davantage que des passeurs, de l'éducation et des livres pour y accéder; il faut vivre la vie qui va avec." (1)


Des livres justement, Sophie semble en avoir une sainte horreur, hésitant de fait à rentrer dans la bibliothèque des Lelièvre (D), ne serait-ce que pour y passer un coup d'aspirateur. Un peu comme si les livres étaient coupables de sa condition (le coup de feux dans les livres à la fin, tiens, pas innocent). Le seul ouvrage que Sophie consulte (C), c'est le petit carnet où les signes, lettres et mots sont annotés, expliqués, déconstruits. Bref, décryptés. Face à l'écriture (qu'on devine d'une adolescence passée dans une école spéciale) et aux photos se rapportent un son et une gestuelle. Unique moyen de décoder cet étrange langage utilisé par les "autres", l'écriture, creuset de nombreuses civilisations. Mais l'esprit achoppe, c'est peine perdu. Non finalement, Sophie préfère regarder la télévision. Les minikeums ou Paul Newman c'est bien plus intéressant, surtout avec Jeanne, sa nouvelle amie.
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D. Biblis, téloche, Minikeums, soirées entres amies. :mrgreen:



Sans doute peut-on aussi évoquer la relation qui l'unit à Jeanne, qui en devient quasi fusionnelle, à tel point que la jeune femme se met aussi à porter des couettes elle aussi. Regarde la télé avec elle. Va manger avec elle. Va trier les vêtements pour le secours catholique avec elle. Va partager aussi son petit grain de folie latent finalement. Les deux femmes ne se quittent presque plus. Très subtilement, quand les deux "héroïnes" sont ensemble, Chabrol les garde toujours dans le même plan (surtout si c'est un plan-séquence), ne les quitte jamais (E). Quand il y a une légère coupure, c'est un miroir qui raccorde les êtres, laissant juste planer de minimes instants de flottement, donnant à penser qu'entres elles, la fusion en arrive à être presque totale, poussant même l'ambiguïté à une légère pointe de lesbiannisme dans leur relation (le baiser échangé entre les deux à la fin du film).
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E. Une complicité reliée par la caméra comme les sentiments d'amitié fusionnelle.



Face à l'union des deux femmes et leurs colères mêlées, la famille Lelièvre ne fera pas le poids. Une fois de plus, Chabrol évite toute caricature du "méchant bourgeois" et dépeint une famille somme toute plus aisée mais jamais méprisante envers les autres, dont l'illustration se retrouve pleinement chez Melinda, la fille aînée de la famille, jouée par Virginie Ledoyen. Cette dernière, sensible et généreuse n'hésite pas très souvent à sympathiser et aider son prochain, que ce soit Sophie ou Jeanne (elle aide par exemple à réparer la voiture de la postière). Las, elle sera le rouage décisif qui va entraîner tout l'engrenage quand elle apprendra l'analphabétisme de Sophie, blessant sans le vouloir cette dernière par un trop plein de compassion maladroit et déplacé (elle propose à Sophie de lui payer des cours pour l'aider, poussant la bonne a se refermer encore plus dans la colère). Sophie alors, la fera chanter (je ne dévoile pas ce qui a trait à la fille, il faut voir le film) (F).
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F. L'engrenage fatal enclenché par le chantage.
La scène, inquiétante et magnifique est le pivot central du film. Elle vaut la peine que je l'évoque ici un peu sans trop m'étendre car elle marque une révélation qui se transforme, par maladresse, en une déclaration froide de guerre. Chabrol profite que ce soit le coucher du soleil pour lier un simple effet esthétique à une tension bien palpable (capture 2, au centre). Paradoxalement, le fait de faire chanter la fille Lelièvre entraînera le renvoi de Sophie (une famille unie, ça paye) et poussera fatalement encore plus l'engrenage dans un point de non-retour pour ces femmes qui se sentent exclues et qui ressentent le besoin inconscient et évident pourtant, de faire payer la société.
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H. En un travelling vertical, la situation s'inverse. Cette fois, ce sont les puissants qui vont être dominés par les exclus.



A ce stade peut donc commencer la cérémonie, dernière demi-heure du film, sèche et raide, jusqu'au générique de fin qui révèlera une dernière surprise, assez ironique.


"ça sera froid, précis et implacable.
Et ça ne finira pas bien. Vous voulez essayer ?"
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Pour moi, La cérémonie n'a pas usurpé sa réputation de grand film.
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(1). "Qu'est-ce qu'un bon film ?" de Laurent Jullier, éditions La dispute, 2002, p.239.
(2). D'ailleurs c'est moi ou il y a un petit clin d'oeil à The servant de Losey (que je n'ai pas vu) ?
(3). Il s'agit de la petite note de Première vis à vis du Funny games d'Haneke, retranscrite non pas sur le dvd du film curieusement (enfin pour l'ancienne version zone 2), mais sur le coffret du Septième continent/Benny's video/71 fragments d'une chronologie du hasard. J'ai pensé que c'était assez approprié pour ce film.