myriemvatarbis

 

Carmen, une jeune femme, visite son Oncle Jean à l’hôpital pour lui demander qu’il lui prête sa maison à Trouville. Elle le convainc que c’est pour un tournage. En fait, avec ses copains, elle fait un hold-up dans une banque. ça tourne mal et elle s’enfuit avec Joseph un jeune gendarme qui avait essayé de la menotter. Ensemble, ils entament une histoire d’amour. Il est arrêté, jugé puis acquitté « pour passion », Carmen l’entraîne dans un nouveau coup dans un grand hôtel. Avec son oncle Jean qui croit y tourner un film....

 

Chaque film de Godard semble immanquablement lié à l'histoire personnelle du cinéaste comme de ses conditions de production (sans doute qu'on y reviendra par exemple si je dois évoquer Je vous salue Marie ou les films "Dziga Vertov"). Il y eut la période Anna Karina (1960 à 1966-67) où le cinéaste livre des films liés à sa muse et son grand amour (du moins, celui qui dura le plus longtemps, bien avant Anne-Marie Miéville sa compagne et complice de cinéma actuelle, relation de près de 20 ans dorénavant) et d'autres plus intermédiaires liées à Anne Wiazemski (1967 à 1972) ou ici, Myriem Roussel (1982 à 1984), l'une des deux figures féminines admirables de ce grand film qui reçut le lion d'or (mérité à mon sens) à Venise en 1983. On pourrait même simplifier en disant que cette transposition moderne du Carmen de Bizet (où Godard évite astucieusement de mettre en bande-son l'opéra du compositeur en remplaçant le tout par des compositions de Beethoven façon musique de chambre, bien vu (1)) est un hommage à deux femmes dont les rôles sont ici fort différents. Commençons par Myriem Roussel, ici second rôle, mais qui, secrètement donne une certaine force au cinéaste alors.

 

car11

Myriem Roussel, secrète, têtue, forte, déterminée dans son apprentissage.

 

car10

Maruschka Detmers, drôle, touchante, irritable, chieuse, courageuse, livide, passionnée.

 

Godard repère Myriem Roussel peu avant dans Passion (1982) où alors figurante, il ne peut s'empêcher de filmer les courbes de son corps, son dos, dans les recompositions picturales de grandes peintures que le film délivre avec une beauté sans pareil (d'un point de vue technique, Prénom Carmen est aussi d'une rare beauté fascinante bien souvent grâce au travail formidable de Raoul Coutard à la photographie). Rapidement, il lui donne un rôle plus précis dans Prénom Carmen (elle joue le rôle de Claire, la jeune violoniste du quatuor Prat qui jouera dans l'hotel où Carmen tentera un ultime coup d'éclat) et, même si ce n'est pas le premier rôle, elle entre de plein pied dans l'univers Godard. Le cinéaste, exigeant, s'entiche d'elle et travaille étroitement avec la jeune fille à un projet qui ne verra jamais le jour, L'Homme de ma vie. Anne-Marie Miéville qui était alors depuis quelques années la compagne du cinéaste voit alors d'un très mauvais oeil cette inconnue auquel elle sera vite hostile. Elle n'a pas tort puisque Jean-Luc apparemment semble être tombé dans une sorte de relation très fusionnelle avec la jeune fille. Pour Prénom Carmen, le cinéaste exige que la jeune fille apprenne le violon durant 6 mois dans une concentration extrême (performance qui transpire littéralement l'écran), même si elle a un second rôle de peu d'importance dans le film.

 

" (...) Par contre, je ne comprenais pas ce que le personnage de Claire amenait au film, qui aurait pu fonctionner sans lui. Mais quand je disais cela, Jean-Luc me faisait des scènes terribles. Ce rôle a donc fini par me peser : Claire était présente d'une mauvaise manière dans le film, uniquement pour que j'y sois. Si j'avais été une bonne comédienne, pourquoi pas, mais je débutais et je trouvais que ma manière de jouer, exactement comme il me le demandait, était artificielle (...)." (2)

 

car2

car3

Le film aurait pu s'appeler Passion, part 2, tellement les "ravages" de celle-ci sur l'affect des personnages ressurgit brillamment du film...

 

Subjectivement, la comédienne est un peu injuste envers elle-même. Dans le film, même si cela pourrait fonctionner d'une manière séparée (ce qu'aurait fait n'importe quel cinéaste basique), Godard fait alterner séances d'apprentissages avec le reste du film, en plusieurs strates temporelles séparées au montage. La musique lie ainsi les divers moments du film mais les personnages sont aussi reliés par leur lien aux autres ou la fiction elle-même : ainsi, les joueurs de violon sont visibles dans le grand hôtel de la fin du film, venus jouer la musique d'un éventuel film de l'oncle Jean et quand elle ne joue pas, Claire essaye de réconforter son fiancé, Joseph (Jacques Bonaffé), en jeune fille timide faisant tout pour le remettre dans le droit chemin à sa sortie de tribunal, en vain. L'histoire trouble de la comédienne avec son mentor et pygmalion Godard atteindra une apogée finale et douloureuse avec le film suivant, Je vous salue Marie...

 

car5

car6

 

L'autre grande figure féminine (les hommes, à part Jacques Bonaffé semblent n'être que des seconds rôles ou des rôles de passage, ce qui n'empêche pas une certaine truculence réjouissante. On est alors surpris de voir le producteur Alain Sarde en vendeur artisanal de VHS, Jean-Pierre Mocky en fou dans un hopital psychiatrique, déclamant constamment "Y'a t'il un français dans la salle ?" (3)  gneeuh ou Jacques Villeret en accro de la bouffe avec son pot de moutarde dans une station service. C'est le carnaval !), c'est bien évidemment Maruschka Detmers, jeune actrice hollandaise étant venue en France comme jeune fille au pair et voulant entrer dans le cinéma. Débutant par la porte Godard (non, bande d'obsédé, pas de jeux de mots sexuels là-dedans, rhooo), la jeune femme n'a d'ailleurs pas froid aux yeux puisqu'elle assume brillamment les très nombreuses scènes de nudité (et de crûdité --je pense à une séquence avec Bonaffé sous la douche qui se termine au ras du sol de la salle de bain, hem) du film là où Isabelle Adjani, initialement prévue, n'aurait pu, la jeune femme ayant "strictement contingenté ce genre de plans en signant son contrat" (4). Car oui, pour la petite histoire, Adjani devait jouer dans le film de Godard. La jeune actrice, s'imaginait déjà pouvoir tourner avec une légende, elle accepta donc de signer le contrat un premier temps. Arrivée sur le plateau, les désillusions arrivent brutalement et l'actrice s'inquiète du rendu de l'image, déteste Raoul Coutard et finalement craque au vu de cinq heures de rushes : "(...) Je ne tournerai pas avec Godard, il se moque de moi, il me rend moche." Eh oui, le système Godard c'est une épreuve, le spectateur passe par là aussi ma chère. humsif

 

car7

car4

"Quelle bande d'ordures hein ces jeunes ? Ils ont pas inventés la cigarette, pas le blue-jeans, rien.

_ Ils ont inventés le chômage.

_ Pas vraiment. En tout cas, ils l'ont pas cherché." gneeuh

 

 

Et puis il y a la surprise de voir le rôle que se destine Jean-Luc Godard en Oncle Jean, doux cinglé ayant souffert d'une dépression, ancien cinéaste désabusé qui balance répliques cinglantes et souvent très drôles, jouant complètement en décalé ("Tiens, j'ai inventé une caméra, elle joue de la musique") et ne pensant en gros obsédé, qu'a pouvoir sauter son infirmière personnelle, une jeune fille (très mignonne) qui ressemble vaguement à Isild Le Besco (5). Allez, une réplique pour le fun entre l'obsédé qu'est l'oncle Jean et la jeune fille : "Si je vous mets le doigt dans le cul et que vous comptez jusqu'à trente-trois, là j'aurai de la fièvre...". Oui, c'est charmant.

 

Le film, facile d'accès et doté d'une rare sensualité, est un succès, ce qui fait s'interroger Serge Daney dans Libération sur le type de public qui, après les huades de Sauve qui peut (la vie) il n'y a pas longtemps, peut donc aller voir un Godard. Mystère, mystère, à l'instar de la fascination qu'entretient le film. Mais si tout bonnement on ne pouvait pas pointer au fond que c'est un excellent film, hmm ? 


 

 

 

 

======================

 

 

 

(1) Opéra alors tombé dans le domaine public. En 1983, il y aura simultanément plusieurs adaptations de Carmen par de nombreux cinéastes dont Godard mais aussi par exemple Carlos Saura. Il semble que Godard ait voulu éviter toute facilité en ne reprenant pas des airs trop connus si je me souviens bien.

(2) Tiré d'un entretien entre Antoine de Baecque et Myriem Roussel à Paris le 11 juin 2008, repris en filigranne dans Godard, une biographie d' Antoine de Baecque, éditions Grasset, 2010, p.614.

(3) Référence alors à son dernier film de l'époque que Godard avait beaucoup apprécié.

(4) Godard, une biographie d' Antoine de Baecque, éditions Grasset, 2010, p.621.

(5) tiens non, il s'agit en fait de Valérie Dréville. *micro coup de foudre*