Une journée d'Andréï Arsenevitch (1999).


"Ils sont arrivés, Andrioucha et Anna Semionovna ! Anna Semionovna n'a pas du tout changé; elle était seulement fatiguée par le voyage et les émotions. Je n'aurais pas reconnu Andrioucha si je l'avais croisé dans la rue : 1,80 mètre à 15 ans ! De grandes dents, un bon, un adorable garçon ! Tout cela sort d'un conte de fées ! Il paraît que Léon a écrit une lettre à Miterrand, qui a écrit une lettre à Gorbatchev et Gorbatchev a aussitôt ordonné qu'on les laisse sortir immédiatement. Moi, j'ai écrit samedi dernier une lettre à l'ambassadeur --et une semaine après, ils sont là ! Incroyable !

Chris Marker est allé les chercher et il a tout filmé, à l'aéroport et ici. Je n'ai pas pu y aller. A Cheremetievo, on les a enquiquinés, bien sûr, on ne les laissait pas embarquer sous prétexte que leurs visas n'étaient pas en règle --et puis finalement, ils ont pu embarquer. Le résultat est qu'ils ont perdu le sac avec les affaires d'Andrioucha."
Tiré du Journal d'Andréï Tarkovski, 19 janvier 1986, p.529.



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Le miroir en haut, Larissa l'épouse de Tarkovski en bas. Une même attente, typiquement ...russe ?



Cette journée d'Andréï Arsenevitch, c'est celle d'Andréï Tarkovski, plus précisément, celle du 19 janvier 1986 que filme Chris Marker, qui était déjà venu furtivement filmer le maître lors des derniers plans du Sacrifice (notamment l'ahurissant plan-séquence final du film) comme il avait déjà filmé peu de temps auparavant, Akira Kurosawa sur les pentes du Mont Fuji pour Ran (voir le beau documentaire A.K). Et encore plus précisément, cette fameuse journée, c'est celle qui marque les retrouvailles d'un père avec son fils, resté otage avec sa grand-mère en U.R.S.S, fameuse technique de pression d'alors pour éviter que les réalisateurs russes ne soient tentés de partir à l'étranger. Comme le rappelle Michel Chion dans son livre consacré au cinéaste (1), "en russe, la politesse veut, quand on s'adresse à quelqu'un dont on est pas le familier, qu'on l'appelle par son prénom suivi du rappel du prénom de son père : ainsi Tarkovski était-il Andréï Arsenevitch. Lui-même choisit de donner le prénom de son père à son premier fils (Arseni Andreïevitch) et le sien à son deuxième enfant". Par ce titre étrange, c'est donc en toute humilité que Chris Marker choisit d'évoquer cette journée étrange et bouleversante (pour qui connaît un peu l'histoire du cinéaste russe alors atteint du cancer). C'est aussi dès lors l'occasion de revenir sur les films du cinéaste, de les décrypter d'une manière très simple mais finalement bienvenue.


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Le cinéaste, sur son lit, ému, vaguement gêné, cherchant ses mots en haut et, un extrait de Stalker en bas.



Sans esbrouffe et extraits de plusieurs films de Tarkovski à l'appui, Marker alterne entre la journée elle-même et, étrange coïncidence, ce qu'on retrouve dans les films. Un peu comme si la fiction avait pour un temps rejoint la douloureuse réalité. Dehors il pleut, et Larissa de sortir sous la pluie avec des larmes de joie, s'écriant : "C'est comme dans les films d'Andréï". Puis évocation du rôle de la terre et justement de l'eau dans le cinéma Tarkovskien, analyse de la mise en scène et notamment de la conception du fameux plan-séquence du Sacrifice, égrenant alors la difficulté d'un Tarkovski, concentré à l'extrême aussi bien au tournage que plus tard, lors du montage complexe du film (le Journal du cinéaste révèle en effet que ce ne fut pas une mince affaire, et ce, même si le film est plus linéaire que le poétique Miroir), même gravement malade, dans son lit, un bandeau comme un pirate autour de la tête pour cacher la perte des cheveux dûs à la chimiothérapie. Le documentaire se termine sur des photos prises lors de la messe donnée à l'enterrement du cinéaste. Seul instant où Marker utilise des photographies et où la douleur d'avoir perdu un immense cinéaste revient alors affluer chez le spectateur cinéphile, tout comme le voyageur Marker.


"Hier, Chris Marker a apporté le film en 16 millimètres qu'il a fait de l'arrivée d'Andrioucha et d'Anna Semionovna. J'ai une mine effrayante. Comme j'ai dû leur faire peur ! Larissa est toute empruntée. Elle monologue, profère des paroles en forme de toasts dont personne n'a rien à faire et elle cliquète avec ses bracelets aux poignets de sorte qu'on ne s'entend plus."
Extrait du Journal d'Andréï Tarkovski, 7 février 1986, p.534. (2)
 


Le documentaire de Chris Marker est disponible en bonus sur le dvd d'arte du Sacrifice.






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(1). Andréï Tarkovski - Editions Cahiers du cinéma/Le Monde, collection Grands cinéastes, p.89.
(2). Andréï Tarkovski : Journal 1970 - 1986, édition définitive. Editions des Cahiers du cinéma.