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Dans un passé uchronique situé quelques années après la seconde guerre mondiale, une solution est trouvée qui enraye une majeure partie des grandes maladies mortelles du XXe siècle. L'espérance de vie s'en trouve même prolongée jusqu'à 100 ans. L'histoire se situe du milieu des années 70 au milieu des années 90 et relate la destinée de trois personnages, le sens qu'ils donnent à leur vie dès lors que celle-ci est déjà conditionnée dans un but précis qui leur échappe...


Si je voulais simplifier, je dirais que ce film sous toile de fond de Science-fiction, traite d'une résignation bien stoïcienne face à la vie sans doute plus répandue dans la conception asiatique qu'occidentale. Et pour cause vu que ce second long-métrage de Mark Romanek s'inspire du best-seller de Kazuo Ishiguro (traduit chez nous par "Auprès de moi toujours"). Mais cela serait trop facile. Du livre (que je n'ai pas lu mais qui, comme Ratatouille m'intéresse après la vision du film), Romanek (dont c'est le 3e long-métrage en fait) retravaille avec Alec Garland (scénariste entres autres de 28 jours plus tard et Sunshine) la matière première et positionne plastiquement son film dans la trajectoire de son Photo Obsession (2002). On comprend que Romanek devant faire des choix évidents a décidé de donner une couleur plus que sensitive à ce passé/futur indéfini qui semble dangereusement stagner, voire étouffer autant le spectateur que les personnages (ça va de paire avec le rythme lent du film qui permet de lentement instiller un lent et douloureux malaise ouaté). Quand on connait alors les travaux de Romanek dans le vidéo-clip (notamment pour Nine Inch Nails ou David Bowie), on était étonné de voir son précédent long-métrage jouer la carte de la sobriété tout en alignant une maîtrise parfaite du cadre, de la photographie (Jeff Cronenweth) et des couleurs (teintes allant très souvent sur toute la gamme chromatiques, rejouant bien souvent du vert,jaune, bleu et rouge). Ici, la maîtrise du cinéaste ne faiblit pas et le film se dore d'un doux écrin inquiétant tirant autant sur le gris que des bruns et verts foncés, faisant ressentir un automne mélancolique qui ne finit jamais, comme une chape de plomb d'où nous (le spectateur et les personnages) nous engluons lentement. Dans les films actuels m'ayant jamais autant fait ressentir une sorte de poussière visuelle, de léthargie dotée de cendres automnales, Never let me go se place pour moi juste à côté de The road (film comme roman je souligne. Ce dernier s'avère incroyablement riche sur le point de vue du ressenti et nul doute que là aussi, d'un point de vue plastique, le film avait tenté une possible et réussie adaptation au niveau sensitif).


Dans l'imagerie de la science-fiction ici, peu signifie beaucoup. Never let me go se place dès lors volontiers plus du côté de ses cousins Les fils de l'Homme ou Bienvenue à Gattaca dans la volonté de représenter un futur probable et très proche de notre présent actuel. Comme dans ces derniers, peu de gadgets mais une vision où l'humanité n'en finit pas de stagner tout en accentuant l'avenir à travers de menus détails. Ici, les bracelets qui servent à ficher les personnages ou les logos, dans le film de Cuarron, l'affichage laser sur les vitres d'une voiture comme un écran holographique à la minority report (le genre de détail qu'on peut regarder dans le fameux plan-séquence de l'attaque du véhicule). Et puis c'est tout. Pas besoin d'en faire plus puisqu'en voulant coller au plus proche de notre actualité, le film n'en prend qu'une force et une évidence des plus douloureuses dans son histoire.

 

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L'histoire, venons en plus précisément sans trop tâcher de spoiler (ce qui devrait être facile vu que tout le monde dans les autres chroniques semble tacitement s'être mis d'accord sur le fait d'en révéler le moins possible. Avec humilité je ferais donc pareil afin de ne pas gâcher l'histoire aux autres). Evidemment l'histoire est facilement trouvable sur n'importe quel site mais là n'est pas le propos. Le propos serait plutôt : comment filmer des personnes condamnées d'avance et qui ne cherchent nullement à se révolter (elles sont conditionnées dès leur enfance) mais accepter leur sort avec résignation ? Quand je dis accepter, même si toute la fatalité et la noirceur emplissent lentement le film comme une fine couche de sable noir qui tomberait d'une clepsydre (l'aspect temporel est respecté avec une grande élégance entre les différentes strates temporelles du film en plus), ce n'est pas accepter d'aller à la fin comme on irait à l'abattoir mais plutôt d'essayer de trouver un sens à donner à sa vie, aux autres, au don de soi qu'on effectue bien malgré sa volonté (et c'est bien japonais de penser en logique de groupe plutôt qu'en individualismes, je le dis sans être péjoratif) dans une vie bien plus éphémère que les autres car passé un certain âge, elle vous sera horriblement volée.


Dès lors, ce sont les questionnements existenciels qu'on guette, les doutes, les peurs, voire, les moindres moments d'espoir aussi irraisonné soit-il dans la vie des personnages. Comme eux, on finit par se raccrocher à des choses simples dans un monde terrible parce qu'il a institutionnalisé l'horreur en bannissant tout questionnement éthique (là encore c'est semble-t-il la logique d'un groupe, de toute l'humanité qui a prôné au détriment de l'individu, quitte à écarter la question déontologique de savoir si il a une âme ou non, ce que révèle un dialogue glaçant à la fin du film). On finit par se prendre une méchante claque dans la gueule, à tel point que l'idée d'amour sincère et pur comme possible échappatoire qui traverse le film n'en semble que plus fragile (et sans doute difficilement acceptable pour ceux qui prendraient le film d'emblée avec les pincettes du cynisme ou du second degré). Claque dans la tronche qui nous est livrée tellement forte par l'interprétation des acteurs, le trio Carey Mulligan / Andrew Garfield / Keira Knightley en tête, formidables de bout en bout, livrant un sans faute. Dans les seconds rôles, on appréciera l'inoxydable et ambigüe directrice d'école d'Hailsham jouée par Charlotte Rampling dont on ne sait si elle respecte ses anciens élèves ou n'est jamais vraiment de leur côté. Sans doute des deux, présence semblant immortelle et inquiétante qui plane sur le film.

 

Je n'ai pas vu Une éducation donc c'est la première fois que je vois la jeune Carey Mulligan. J'ai été soufflé : faire passer autant d'émotions sur cette petite bouille toute ronde, c'était impressionnant. D'autant plus que tout se joue surtout en eux et qu'une sorte de pression est complètement palpable. On pourra trouver sans doute que le personnage de Kathy pleure beaucoup et pourtant ça participe justement de la force de son personnage, sa propre abnégation. L'idée même de l'accompagnante (je ne sais plus si c'est le terme exact), je le vois comme une sorte de survie inconsciente en aidant les autres. Du coup, c'est encore plus fort car Kathy côtoie donc bien plus la mort que les autres. C'est assez inquiétant...

Curieusement, après le film, j'ai beaucoup pensé à un roman de Science-fiction que j'aime beaucoup, Le passeur de Loïs Lowry pour cette idée d'accompagnante. Dans le roman de Lowry, il y avait cette sorte d'horreur quand on prenait conscience que le genre humain avait définitivement banni l'émotion et l'éthique quand on voyait comment l'amie de Jonas (le personnage principal), en tant qu'infirmière, ne ressentait plus rien quand elle s'occupait des personnes âgées en phase terminale. Elle fait son job, rien de plus. L'inverse de Never let me go avec toutefois ici le fait que Kathy (Carey Mulligan) a conscience de ce qu'elle fait, ce qui n'en rend le film que plus dur à accepter.

 

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Le film n'est pourtant pas parfait. Subjectivement il s'en faut de peu de passer à côté d'un chef d'oeuvre. La musique peut finir par devenir parfois redondante à force d'appuyer des moments là où elle pourrait s'effacer à certains moments par exemple. Mais d'un autre côté, le choix du violon (ce que Björk nomme le système nerveux pour son album Homogenic --et j'approuve cette idée.) convient parfaitement. Des bribes d'impression musicale me trottent encore en tête, me poussant à me réécouter la bande originale prochainement. Le rythme lent du film (*) pourrait aussi poser problème à ceux qui chercheraient un double de The island (vu que le sujet du film reste le clonage, oui je spoile un peu mais là c'est nécessaire) ou d'un A l'aube du 6e jour (que j'aime beaucoup néanmoins. gneeuh). D'ailleurs comme je l'ai dit, il n'y a pas de rebellion, donc pas d'action ou prou. Tout est intériorisé (trop sans doute pourra t-on me faire remarquer. Je comprends mais pour ma part, je n'ai pas ressenti cela, j'ai été emporté par le film --que j'attendais aussi beaucoup étant donné que je suis fan du travail de Romanek-- de bout en bout), ce qui pourra poser problème à beaucoup (si vous êtes fatigués, n'allez pas voir ce film, vous rateriez d'ailleurs beaucoup de détails. Allez un léger spoiler qui me permet de répondre à une critique indirecte d'un ami (Ben, si tu me lis, huhu) qui n'a pas aimé le film et se plaignait du retour de Rampling vers la fin comme un diable à ressort. C'est là qu'il faut faire attention aux nuances comme je le disais puisque Tommy et Kate, quand ils vont voir "madame", sont priés de poliment patienter dans le salon. A ce moment un léger flottement surgit (je me suis surpris à penser "pourquoi les laisse t-elle là comme ça en plan ? Ce n'est pas net" et j'avais raison. Quand elle revient vers eux, c'est pour les laisser parler d'abord, le temps de laisser la directrice arriver. Le fait de sa visite même n'est nullement incongrue puisqu'un lien semblait exister entres elles du temps de l'école, ce qui laisse à penser qu'elles ont toujours été très proches.

 

Bref, un film qui demande d'être vu dans de bonnes conditions, ses douces nuances ne pouvant pas forcément passer aussi bien. Surtout si l'on a fait la "Nuit excentrique" à la Cinémathèque Française, qu'on a pas dormi de la nuit et qu'on s'est enfilés 4 nanars juste avant (n'est-ce pas Ben ? gneeuh). Hum, d'ailleurs il faudra bien que j'évoque cette "nuit excentrique" vu que j'y étais mais je réserve ça pour un prochain post. Trop de nanars (cf, message précédent) en si peu de temps, c'est comme le fast-food, parfois ça peut faire mal, revenons à notre film.

 

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Cadeau bonus du blog, cette image peut faire un étrange fond d'écran.

 

Je l'ai proposé à un chouette pote qui a une certaine sensibilité à fleur de peau comme moi et il l'a bien apprécié (on l'a vu ensemble il faut dire). Sans être cérébral un instant, c'est très intériorisé et je me souviens qu'un dialogue m'a marqué : "Les filles qu'on aime sont celles qui nous blessent le plus". C'est tout simple mais ça m'a touché car j'intériorise beaucoup et je suis parfois facilement blessé par des remarques que je sais pas toujours voulues, et c'est pour ça que le plus souvent j'essaye de réfréner ma colère et y réfléchir plus posément car je sais que l'autre ne pense pas à mal dans une majeure partie des cas (surtout si c'est un très bon ami, là je ne dis rien), il s'en rend juste même pas compte sur l'instant (**). Avec le temps, on se bâtit une carapace comme l'espèce de stoïcisme des personnages même si il se craque par moments. Et j'étais surpris et fasciné d'observer les fêlures des âmes des personnages qui ne faisaient que les rapprocher de moi. Surtout, le film n'apporte pas de réponses précises (***) et se concentre sur la vie quotidienne par strates de temps des personnages, encore un élément de plus qui a emporté mon adhésion.

 

Bref, j'ai adoré ce film qui ne commence déjà plus à être visible en salles. Si je ne motive personne à voir Tron Legacy (ou bien sur le plan esthétique vu que l'histoire n'a pas forcément grand intérêt et qu'on la sent brodée uniquement pour servir un fond aux architectures virtuelles du film (****), j'encourage par contre plus vivement la petite chose fragile qu'est Never let me go.

 

 

 

 

 

 

(*) Le film entretient une sensibilité purement japonaise et de même, on peut le rapprocher largement du cinéma asiatique par l'humilité des personnage comme ce rythme lent qui n'a rien à envier aux grands films de Mizoguchi, Kobayashi ou Ozu (j'admire les deux premiers). Le fait que ce soit adapté d'un roman japonais comme je l'ai dit plus haut, le confirme amplement.

(**) Je le sais d'autant plus que je peux être très impulsif moi-même et agir comme l'attitude que je réprouve. Inquiétant non ?

(***) On considère que le spectateur n'est quand même pas un boulet et se posera lui aussi logiquement des questions au lieu de tout attendre servi sur un plateau (mauvaise manie développée par le cinéma américain, trop avide de rationnaliser et apporter une résolution bien souvent à la narration, d'où un Happy-end parfois trop convenu et frustrant dans trop de films à mon sens).

(****) J'ai bien aimé Tron Legacy aussi celà dit, preuve de mon grand écart continuel et paradoxal entre chaque genre de film.