"Nous marchâmes d'un pas rapide, quoique peu assuré, jusqu'à l'église de James Boon. La porte était resté entrouverte depuis notre dernière visite, et, à l'intérieur, l'obscurité paraissait nous narguer. Comme nous gravissions les quelques marches, mon coeur devint de plomb; je posai sur la poignée de la porte une main tremblante, et tirai. Jamais la puanteur n'avait été aussi intense, aussi hostile.

Nous traversâmes le vestibule pour pénétrer directement la nef de l'église.

C'était un carnage.

Quelque chose d'énorme avait fondu sur ces lieux, qui avait tout saccagé sur son passage. Les bancs avaient été balayés puis entassés comme pour former un gigantesque jeu de jonchets. La croix sacrilège reposait contre le mur est et, juste au dessus d'elle, le plâtre défoncé témoignait de la force avec laquelle elle avait été lancée. Plus haut, les lampes à huile avaient été arrachées de leur supports, et des relents d'huile de baleine se mêlaient à la terrible puanteur qui régnait dans la ville. Au bas de la nef, tel un monstrueux tapis de noces, s'étendait une traînée d'Ichor noirâtre veiné de sang. Nos yeux la suivirent jusqu'à la chaire qui seule, apparemment, avait été épargnée. Elle était occupée par un agneau massacré qui, par-dessus le livre blasphématoire, nous fixait de ses yeux vitreux."

(Celui qui garde le Ver, nouvelle de Stephen King, issue de Danse Macabre)(1)

 

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La jaquette du DVD zone 2 étant fort moche, vous ne m'en voudrez pas que je mette la couverture du livre de Lovecraft.

 

Paul et sa copine Barbara fêtent le succès de leur compagnie internet sur le yacht d'un couple d'amis. Bientôt, étrangement, une tempête soudaine et inquiétante se déclenche, envoyant fracasser le bateau sur des rochers. Paul et Barbara vont donc aller chercher du secours dans le petit village côtier non loin, Imboca. Mais rien ne va se passer comme prévu et dans ce village presque vide en apparence, comme fantôme à première vue, les choses vont prendre une tournure très malsaine. Bientôt le piège se referme sur les infortunés touristes voyageurs...

 

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Jamais les termes "dents de la mer" n'a pris une forme aussi séduisante et dangereuse.

 

Comme à son habitude, Stuart Gordon en profite pour livrer une adaptation de H.P.Lovecraft après les sympathiques Re-Animator (1985), le rare From Beyond (les portes de l'Au-délà - 1986) et Castle Freak (1995), signant sa 4e transposition fidèle d'un univers qu'il commence à bien connaître. Pour ce film, il s'inspire donc à la fois de l'oeuvre originelle, la nouvelle Dagon écrit en 1917 par Lovecraft, comme, principalement, du Cauchemar d'Innsmouth écrit en 1931 (mais publiée en 1936, après la mort de l'écrivain). L'histoire est d'ailleurs la même que dans la nouvelle, du moins dans sa première partie, avec son voyageur qui, transposition moderne, ne prend plus le bus mais arrive plus ou moins en bateau. Ce qui fascine d'emblée (pour une admirable petite série B qu'on sent manquer de budget), c'est l'ambiance que met en place Stuart Gordon. Sous la pluie, Imboca semble aussi putride et en décomposition qu'Innsmouth. Dans ses ruelles règnent les mêmes humains malades et changeant, difformes, se transformant en choses promises à retourner dans la mer et vivre éternellement aux crochets du grand ancien qu'est Dagon, celui qui règne sur les profondeurs.

 

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Le héros est une jeune imbécile tête à claque avec lequel on met un peu de temps à s'identifier au début.

 

Dans cette ambiance étrange et fascinante, Gordon met un soin particulier à développer son récit et si il ne peut s'empêcher de succomber à un peu de scènes bien sanglantes (c'est un réalisateur d'horreur aussi il faut dire, ne jouons pas les mijaurées !) qui n'appartiennent pas aux nouvelles Lovecraftiennes mais bien à lui, les détails dédiés au fans les combleront suffisamment pour leur faire passer un agréable moment. Citons donc le coup de la serrure qui, se voit tourner au gag typique de Gordon mais qui est pourtant bien dans la nouvelle de base (même si, écrit différemment puisque le héros ne change pas la serrure sous le prix d'un danger urgent, mais plus par méfiance et en prenant son temps (2)), ou un t-shirt orange "University of Miskatonic" du plus bel effet, université inexistante qu'autrement que dans les écrits de Lovecraft !

 

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Si une jeune fille d'apparence mignonne vous demande si vous êtes d'accord pour rejouer quelque chose de similaire à la scène horrible d'Indiana Jones et le temple maudit, vous n'êtes pas obligés d'accepter.

 

Le film est fragile mais ne demande juste au spectateur ce que demande généralement le cinéma : un peu de croyance en la magie. Et c'est un fait, devant l'écran noir de la salle, nous voulons tous croire, nous ne demandons que ça. Là où la version française, médiocre et pitoyable démolit tout le film, sa version originale s'élève en un brillant petit film d'horreur, souligné par une musique symphonique qui fonctionne comme un leitmotive purement Carpenterien (j'adore le thème principal). C'est la même chose avec le personnage principal qui, passé une première demi-heure où l'on craint le pire (je ne vais pas être méchant mais c'est quand même au départ un sacré boulet), commence à assumer le fait qu'il va falloir sérieusement se battre pour survivre, jusqu'à une fin sans doute brutale, mais en pleine adéquation avec le restant du film (je spoile un minimum mais les plus attentifs auront remarqués que les marques étranges qu'il a ses côtes et ses douleurs abdominales existent depuis le début du film, de même que ces rêves, liens et traits d'unions qui lieront le douloureux final).

 

Pour moi, une vraie réussite.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(1) Avec cette nouvelle, King rend un brillant hommage à Lovecraft. Hommage sciemment voulu, que les admirateurs de l'oeuvre Lovecraftienne apprécieront, le personnage principal à un moment, croulant sous d'inquiétantes forces qui le dépasse en vient à invoquer de nombreuses divinités non-humaines dont un certain Yogsoggoth, transformation à peine voilée d'un certain Yog-Sothoth...

(2) Virginie, si tu me lis, tu confirmes ? :)