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Plusieurs meurtres inquiétants dans le Japon contemporain. Signes distinctifs : les victimes ont toujours la carotide tranchée par une blessure en forme de X et les assassins sont bien souvent des gens normaux, n'ayant aucun trouble psychologique distinct, semblant avoir agi soudainement, comme ça. Surmené tant par cette enquête à s'arracher les cheveux que sa femme souffrant d'une étrange forme de psychose et qui reste à la maison, l'inspecteur Takabe (excellent Koji Yakusho que je prend plaisir à retrouver à nouveau) à fort à faire...

 

 

Ce revisionnage d'un de mes Kiyoshi Kurosawa préférés permet une nouvelle fois de constater l'ingéniosité à la fois formelle, esthétique et scénaristique de son auteur, naviguant toujours en eaux troubles. A ce titre, Cure est devenu un classique des années 90, l'un des meilleurs films de son auteur mais aussi celui qui l'a fait révéler à un Occident ébahi. C'est aussi l'occasion de voir que Kurosawa est toujours aussi fort pour brouiller les pistes, mélanger les genres quand il ne s'y consacre pas complètement (Kaïro, entièrement fantastique ou le très beau drame Tokyo Sonata).

 

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Cure débute comme un film policier basique avant de rapidement flirter avec le fantastique par le biais de l'hypnose. Sans trop spoiler le film, on remarque qu'il est construit en plusieurs parties bien distinctes avec à chaque fois son lot de prouesses supposément banales mais qui chez Kurosawa restent d'une maîtrise forçant l'admiration. En témoigne ce meurtre filmé en plan large où un policier va tirer sur un autre qui lui fait dos. Dans un film américain, on pourrait s'attendre à du champ-contrechamp épousant soit le cadre du tireur, soit de la victime, mais dans les deux cas témoignant d'un point de vue épousant la narration. Chez Kurosawa, l'horreur est normalisée et en devient donc très glaçante : filmé en plan large, les deux policiers sont de plus placés en arrière-plan. La victime prépare des choses sur son vélo pour livrer un colis, le futur assassin va jeter des choses à la poubelle. Soudain sans crier gare, le second policier bandit lentement son flingue comme on prendrait n'importe quel objet simple et tire. Son collègue s'effondre, mort. Et comme si de rien n'était, le policier tueur va découper un X avec un cutter et traîner le corps comme on traînerait n'importe quel sac. Glaçant.

 

Comme dit plus haut, les victimes et assassins changent constamment, rien ne les relie si ce n'est le crime laissé. Tout le monde peut tour à tour être meurtrier comme potentielle victime, quel que soit la profession ou le sexe. Kurosawa radicalisant le schéma policier en traitant du vecteur de contamination (thème qu'on retrouve aussi traité d'une autre manière mais non moins inquiétante et passionnante dans Kaïro), donc d'une possible cause détachée d'un motif quelconque, plutôt que de s'attarder sur la conséquence. D'où la possibilité de créer une enquête ouverte au courant d'air où s'infiltre l'horreur et le fantastique avec les géniaux personnage de l'enquêteur, du psychiatre comme du jeune homme perturbé créant l'hypnose.

 

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Chacun de ces trois personnages porte en lui ses propres certitudes mais Kurosawa ne va pas tarder au milieu du film à les fractionner, les opposer et les rapprocher, faisant tout voler en éclat. Ainsi le psychiatre apporte des pistes essentielles, une rationnalité qui n'est pourtant pas empreinte totalement de certitude. L'inspecteur enquête mais l'état de sa femme qui pourrait l'affaiblir ne fait que le renforcer. Et il faut avoir une sacrée résistance pour côtoyer Mamiya le jeune homme hypnotiseur qui se révèle des plus opaques : pas de passé, pas de motif, pas de culpabilité, pas de mémoire. Juste du présent immédiat et une logique qui échappe à tous (mais a-t-il bien une logique ?). Le trou noir personnifié où s'engouffre tout le monde, révélant la moindre béance comme un mécanisme susceptible de déclencher une névrose assassine chez celui qui a le malheur de le côtoyer. Chaque face à face de l'inspecteur et du jeune homme prend dès lors une tournure aussi abstraite que passionnante où le spectateur contemplerait presque quelqu'un essayant de résonner un mur.

 

Le film se révèle dangereusement intelligent aussi à jouer sur la perception du spectateur (la scène quand l'inspecteur rentre chez lui après avoir visité un appartement-clé...), sa faculté à combler de lui-même les trous qui lui sont laissés (la dernière partie du film vire génialement à l'abstraction pure et dure). Quand Kurosawa ne laisse pas un indice susceptible d'aiguiller ce dernier, voire l'inspecteur, ce sont les éléments qui envahissent dès lors l'image, à travers les gros-plans ou le son (qui révèlent soit un indice de l'enquête en cours soit un moyen à chaque fois différent d'hypnose utilisé). Kurosawa retourne ainsi de simples plans contemplatifs comme un pur élément de narration qu'il inserre avec brio afin de le relancer sur le personnage qui le voit. La subjectivité devient dès lors un piège puisque voir et entendre, c'est ici (surtout en présence de Mamiya), adhérer à ce qu'il met en scène.

 

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A chaque nouveau visionnage, je ne peux qu'admirer la richesse du film, voir de nouveaux détails peu remarqués auparavant, apprécier sa mécanique imparable et pourtant chaotique. Tout est constamment matière à réflexion mais si le film reste cérébral, il n'en oublie pas d'être passionnant (comme souvent chez le cinéaste). On pourrait disserter sans fin sur la relation que nourrissent les personnages, la logique de Mamiya, les cadres, les inserts, les lieux et décors (souvent un Japon dépeuplé chez Kurosawa), l'inhumanité qui guette, les multiples détails, la folie qui ronge, on y arriverait jamais vraiment. Cet immense film se suffit à lui-même, énigme comme révélation à laquelle on vient régulièrement s'abreuver.