zombies

 

 

J'avais eu le livre lors d'une opération de promotion des éditions 10/18, ce qui était pour moi l'occasion de commencer les oeuvres de plusieurs écrivains, des livres me faisant de l'oeil depuis quelques temps (dont le désopilant La lamentation du prépuce de Shallom Auslander dont je confirme qu'il faut lire ce livre. C'est bon pour les zygomatiques, oui, oui. Votre docteur devrait obligatoirement vous prescrire ce genre de livre. Je m'aperçois que j'en ai même pas parlé ici. Ouch, mon nombre de chroniques est horriblement en dessous du seuil de tout ce que je peux m'ingurgiter en musique, films, livres, je m'en aperçois. Bon, je fais court à défaut de ne pouvoir chroniquer ce livre dans un premier temps : achetez-le).

 

Zombies (en V.O, The Informers) est (apparemment) un recueil de nouvelles d'Ellis, dont certaines écrites quand il était encore étudiant. Je ne me souvenais pratiquement pas d'Ellis, sans doute avais-je dû lire un peu d'American Psycho plus jeune mais comme tout le monde, j'étais plutôt allé voir le film. Je ne l'ai pas revu mais j'en garde le souvenir d'une oeuvre correcte dont la fin (le film) se barre singulièrement on ne sait où. Donc Zombies constitue ma première vraie approche de l'écrivain et j'ai beaucoup aimé. Chance pour moi, il est considéré par les fans de l'écrivain comme un de ses plus faibles, ce qui veut dire que je peu m'attendre à un vrai choc lors du prochain de lui que je lirais.

 

J'ai dit "apparemment" car les nouvelles déroutent au premier abord. Comme dans un Tarantino, la chronologie ou tout repère un tant soit peu daté est chamboulé, mélangé. Nous sommes donc dans les années 80 (le livre est sorti en 1994 au passage), en Californie, dans un monde de jeunes (ou parfois moins jeunes), garçons ou filles, beaux, bronzés, qui ne font que baiser, se shooter (je n'ai pas compté combien les mots "valium" ou "cocaïne" reviennent sans cesse à vrai dire), regarder MTV, glander, se tuer ou tuer. Des noms reviennent constamment et parfois, on voyage dans la tête d'un perso qu'on retrouvera plus tard mais vu par les yeux de quelqu'un d'autre.

 

On se croirait dans certains films de Gregg Araki (sans doute les meilleures adaptations cachées de Ellis. Enfin je dis ça mais je n'ai pas vu Les lois de l'attraction. Par contre The Doom Generation et Nowhere, on y est en plein dedans, c'est fou). Dans une volonté similaire et réussie de montrer une jeunesse, des générations, complètement foutues. Les jeunes, trop cramés sont souvent incapable de réagir correctement quand ils arrivent (rarement) à ressentir quelque chose. Les parents essayent de parler à leurs enfants qu'ils ne comprennent plus depuis un bon moment. Tout le monde se fait saper par une société de consommation à outrance qui lobotomise complètement la population. Les années 80 dans toute leur splendeur (même si je pense qu'actuellement la Californie n'a pas changée dans son outrance). Les riches, qu'ils soient rock star (le "Bryan Metro" du livre) ou autre se permettent tous les excès, drogue, sexe, tout y passe (si ça vous rappelle l'actualité et les privilèges de cuissage que croient bêtement s'octroyer les nantis politiques vis à vis des classes jugées inférieures ou tout bonnement des femmes de ménages, alors oui, on est malheureusement en plein dedans. Cela révèle une fois de plus que les choses ne changent pas vraiment. Désespérant vraiment).

 

Tout y passe, dans un grand mélange de références pop (Ellis cite plusieurs groupes des années 80, parfois connus, parfois moins, tous étant étés parfois propulsés par MTV) et il semble impossible si vous n'avez pas connus un tant soit peu la pop-rock des 80's que vous ne connaissiez pas un ou deux groupes. Ellis n'hésite pas à baser toute une nouvelle (chapitre 8, Lettres de Los Angeles) sur la décérébration d'une jeune fille, étudiante New Yorkaise (donc censé représenter l'élite intellectuelle en comparaison avec le milieu où elle va vivre désormais) s'installant à L.A, qui va progressivement se complaire dans ce milieu surfait, bronzé, camé, aiguicheur et séduisant, jusqu'a considérer qu'elle s'y sent comme chez elle, quitte à y vivre pour le restant de ses jours. Inquiétant. On croise même des tueurs de gosses, des scénaristes et producteurs, des tourneurs de vidéo-clips, des filles atteintes du cancer, des vampires (dont l'un porte le nom d'un personnage déjà mort au début et qui est ami avec les mêmes personnes que la nouvelles du début, comme si tout se téléscopait sous la drogue ou que finalement sa mort avait été maquillée parce qu'il est devenu vampire dorénavant ou que... ). C'est du Tarantino littéraire. Voilà Araki et Tarantino (avec un soupçon de David Lynch et ptêt du Fight Club de Fincher, cf extrait plus bas) mixés dans du papier. Et je trouve ça complètement brillant. Pour reprendre Beigbeider dans Elle : Ellis fait précisément à la littérature ce que Basquiat a fait à la peinture : la réveiller. Oui bon, on a les références qu'on a mais j'avoue que je reprend aussi un fragment de la 4e de couverture qui, le livre pratiquement fini (je termine la dernière nouvelle cet après-midi), me semble complètement en adéquation avec ce que j'ai pu ressentir.

 

 

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Extrait de la nouvelle 9 : Une autre zone d'ombre.

 

Conférence téléphonique : ma mère, l'avocat de mon père, un type de studio de cinéma m'appellent, il est onze heures le lendemain matin. J'écoute puis je leur dis que je prendrais l'avion de Las Vegas le jour même et je raccroche pour réserver mon vol. Martin se réveille et me regarde en bâillant. Je me demande où Christie est passée.

"Oh, merde", dit Martin. Il grogne et s'étire.

"Quelle heure est-il ? Qu'est-ce qui se passe ?

_ Il est onze heures. Mon père est mort."

Long silence.

"Tu... tu avais... un père ? dit Martin.

_ Ouais.

_ Et alors ?" Il s'assied sur le lit, se rallonge, embarrassé. " Comment il est mort ?

_ Accident d'avion."

Je prends la pipe sur la table de nuit et cherche un briquet.

"Tu es sérieux ? demande-t-il.

_ Ouais.

_ Tu vas bien ? Tu encaisses le coup ?

Oui, je pense, je dis en tirant sur la pipe.

_ ça alors ! lance-t-il, je... je suis désolé pour toi." Silence.

"Est-ce que je dois l'être ?

_ Non", je lui réponds en faisant le numéro des renseignements de l'aéroport de Los Angeles.

 

 

Je marche en direction du lieu de l'accident en compagnie d'un spécialiste du Cessna 172, qui doit faire des photos de l'état de l'appareil pour sa compagnie, et d'un ranger qui est notre guide sur cette montagne et se trouve la première personne à être arrivée sur les lieux vendredi. Je rencontre ces deux personnes dans la suite de mon hôtel et nous prenons une jeep jusqu'au milieu de cette montagne. De cet endroit nous suivons un sentier étroit, pentu et couvert de feuilles mortes. En montant, je parle au ranger, un jeune type d'environ dix-neuf ans, mon âge, assez beau. Je veux savoir dans quel état était le cadavre quand on l'a retrouvé.

"Vous voulez vraiment le savoir ? demande-t-il, avec un sourire sur son visage calme.

_ Oui." J'acquiesce d'un signe de tête.

"Eh bien, ça paraît bizarre, mais quand je l'ai vu la première fois, eh beh, j'ai cru voir Darth Vader en réduction, dit-il en se grattant la tête.

_ Quoi ?

_ Ouais, Darth Vader. En plus petit. Vous voyez ? Dans La Guerre des Etoiles, OK ?" dit-il avec un petit accent impossible à situer.

Le ranger avec lequel je suis en quelque sorte en train de flirter continue : le torse et la tête étaient complètement dépourvus de peau mais étaient assis bien droits. Ce qui restait des os des bras reposait sur l'emplacement du manche. Il ne restait rien de la cabine. "Le torse était exactement ici, sur le sol. Il était noir, entièrement brûlé jusqu'aux os, presque partout." Le policier arrête de marcher et regarde la montagne. "Ouais, c'était pas beau à voir mais j'ai vu pire.

_ C'est à dire ?

_ J'ai vu une fois une procession de grosses fourmis noires qui transportaient l'intestin d'un mort jusqu'à leur reine.

_ ça doit être... impressionnant.

_ Ouais plutôt.

_ Quoi d'autre ? je dis. Darth Vader ! La vache !"

Le ranger me regarde, puis regarde le spécialiste des appareils devant nous et il dit sans cesser de marcher sur le sentier : "ça vous intéresse ?

_ Oui.

_ Je vous ai à peu près tout dit. Il y avait beaucoup de mouches. Et l'odeur. Mais c'est tout."

 

 

Après quarante minutes de marche, nous atteignons le lieu du crash. Je cherche des yeux les restes de l'appareil. La cabine a été presque entièrement détruite, et seuls les bouts des ailes et la queue sont encore intacts. Mais il n'y a plus de nez et le moteur est écrabouillé. Personne n'a pu retrouver l'hélice. Pas de trace non plus du tableau de bord, pas même des morceaux de métal fondu. On dirait que la structure en alu de l'avion s'est écrasée sous le choc et a fondu. Les petits Cessna étant très légers, j'arrive à soulever la queue et à la retourner. Le spécialiste explique que l'incendie qui a détruit l'avion a été sans doute causé par des impacts sur les réservoirs de carburant. Sur le Cessna, ils se trouvent sur les deux côtés de la cabine, sur les ailes. Je découvre aussi dans les cendres des bouts d'os et des restes de l'appareil photo de mon père. Je suis appuyé contre un rocher près du ranger tandis que le spécialiste prend en hésitant des photos de nous ainsi que je le lui ai demandé. Je parle aussi, plus tard, le même jour, après un petit somme, avec le médecin légiste qui me dit que le corps a été secoué pendant son transport vers le bas de la montagne dans un sac plastique, et il m'explique que ce qu'il a reçu au labo était très différent de ce qu'il avait lu dans le rapport. Il a trouvé la plupart des organes non identifiables à cause de la violence de l'impact et des dommages sévères causés par les brûlures. Comme le corps n'est pas identifiable, on doit reconnaître mon père par ses fausses dents. Il avait perdu les vraies à vingt ans dans un accident de voiture, me dit-on.

 

 

Dans l'avion au retour vers L.A., j'ai pour voisin un petit vieillard qui n'arrête pas de s'enfiler des Bloody Mary et de marmonner tout seul. Au moment de la descente il me demande si c'est ma première visite à L.A., je dis "ouais", il acquiesce, je remets mon casque et j'écoute Joan Jett and the Blackhearts qui chantent "Do You Wanna Touch Me ?", et je stresse un peu quand l'appareil traverse une épaisse couche de brouillard pour atterrir. En me levant pour prendre mon sac de voyage dans le compartiment au-dessus de ma tête, je laisse tomber mon briquet sur les genoux du vieillard, qui me le rend en souriant et en tirant un peu la langue, me propose un rôle dans un film porno qui mettra en scène des Noirs jeunes et très beaux. Dans mon sac, il n'y a que deux T-shirts, une paire de jeans, un costume, un numéro de GQ, une lettre non ouverte de mon père qu'il n'a jamais expédiée, ma pipe,  une poignée de cendres dans un petit tube à film photographique, le reste ayant été perdu au casino du Caesar's palace au Black Jack. Je referme le panneau du compartiment. Le vieillard, tout ridé et ivre, me fait un clin d'oeil et dit : "Bienvenue à L.A.", et je réponds : "Merci, mon pote."

 

 

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Apparemment un film a été fait à partir des différentes nouvelles du livre. J'aimerais bien voir ce que ça donne par curiosité même si je doute d'une parfaite réussite...