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En 12 parties comme autant de chapitres ou d'instants de vie captés dans l'instant, la vie de Nana (Anna Karina) qui du jour au lendemain choisit de se prostituer...

 

Je n'avais pas prévu la ressortie en salles (en tout cas ici à Paris) de ce film de Jean-Luc Godard que je n'avais pour ma part jamais vu et le coeur plein de quelques avis assez positifs et mû aussi par une insatiable curiosité il est vrai (je termine mon cycle Godard avec ce film mais ce n'est pas la dernière chronique à laquelle je pensais pour le blog. Je me réserve le droit de finir ce cycle actuel avec sans doute celui qui m'a le plus ébloui), j'y suis allé. Pas spécialement pour le sujet en lui-même (encore que la manière dont Godard le traite dans ce film comme dans 2 ou 3 choses que je sais d'elle comme autant de reportages socio-documentaires assez passionnants), sans doute pour la juxtaposition des noms Karina-Godard-Legrand. Ce dernier signe d'ailleurs là un thème lyrique et froid, désenchanté et magnifiquement triste qui semble annoncer le fabuleux thème de Camille du Mépris.

 

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D'ailleurs, outre Le Mépris, on en arrive à penser à plein d'autres films du cinéaste tellement Vivre sa vie s'impose lentement comme une oeuvre à la fois puissamment matricielle et ancrée dans le réel. Matricielle car sa liberté de ton quasi-explosive malgré l'ascèse contrainte du cadre en 12 chapitres (ou fioretti librement inspirés du film consacré à Saint-François d'Assise par Rossellini où ce dernier réinventait l'essence du film à sketch devant un Godard forcément admiratif) qui peut le rendre à première vue très austère, ne fait en fait que retenir sa propre flamboyance et le spectateur n'est pas dupe de la tension qui parcourt toute la mise en scène. Tout ce que Godard semble faire ou s'autoriser ici non seulement semble trouver son épanouissement dans l'austère, s'emboîtant avec une sorte de grâce étrange, mais aussi, se retrouvera fragmenté, repris, réinventé dans son cinéma par la suite : un thème lyrique qu'on retrouvera pour Le mépris, une discussion philosophique entre le personnage de la fiction et un véritable théoricien (la discussion de Nana avec Brice Parain, un homme "dont c'est le métier de lire", qui annonce celles de Une femme mariée, 2 ou 3 choses que je sais d'elle, La chinoise...), du sous-titrage en direct, la danse de Nana pleine de joie qui fait penser à celle à venir de Bande à Part... Sans oublier comme depuis le début de son oeuvre, les fréquents clins d'oeil cinéphiles (ici une séquence formidable de mitraillage où le film noir fait brièvement incursion dans le film) aussi bien au cinéma qu'aux amis en question (on s'attarde sur un plan de façade de cinéma où est projeté Jules et Jim de Truffaut ! A noter d'ailleurs que dans le film précédent, Une femme est une femme, on croisait Jeanne Moreau à un bar à qui Belmondo demandait l'espace d'un instant : "Et vous, ça va avec Jules et Jim ?" Intertextualité quand tu nous tiens).

 

Le plus ahurissant, ce sont les travellings-plans séquences subtiles et fluides à l'intérieur de l'espace qui s'autorisent à la fois de suivre le personnage mais aussi dans le même instant opérer une rupture en allant filmer le hors-champ, la vraie vie, la réalité au dehors. Godard filme à la fois fiction et réel au sein d'un même film, coup de force exemplaire qu'il réussira à nouveau sur 2 ou 3 choses que je sais d'elle. Quand ce n'est pas la voix-off qui égraine de véritables renseignements sur les conditions de vies des prostituées (tirées du livre du juge Marcel Sacotte --d'ailleurs cité au générique du film-- sorti en 1959, Où en est... la prostitution ?) avec images "illustratives" mais pleines de pudeur qui annoncent le morcellement du corps féminin à venir dans Une femme mariée, c'est la caméra qui s'autorise à décrocher l'espace d'un instant du personnage pour voir ce que d'ordinaire dans la fiction, on ne montre pas. Un tel décrochage était traité sur le mode exemplaire là aussi de la distanciation entre personnage et rôle au sein d'un décor sur 2 ou 3 choses, le cinéaste cette fois, redistribuant la place du sujet dans la fiction même du film, faisant basculer celle-ci dans le monde parallèle du documentaire l'espace de rares moments. Impressionnant.

 

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Et puis surtout, Vivre sa vie est un superbe hommage à sa femme et muse d'alors. Comme le fait remarquer Antoine de Baecque dans sa biographie consacrée au cinéaste, Le personnage se nomme Nana comme l'héroïne de Zola filmée par Renoir en 1928 dans l'un des premiers films produits par... Braunberger (1). Nana, c'est aussi "Anna-gram" : l'annagramme d'Anna (2). Superbe hommage où non content de témoigner d'une scène devenue culte (Nana regarde le Jeanne d'Arc de Dreyer et fond en larmes), il lui déclare aussi son amour en doublant lui-même un instant un "jeune homme" lisant le portrait ovale d'Edgar Allan Poe (où la description du portrait de la femme aimée qui perd tout souffle de vie au moment où l'on a fixé la dernière touche de peinture d'une toile de maître (3) reste un texte magnifique) avant d'enchaîner une séquence pleine de tendresse où la musique remplace les paroles. Il n'y a même plus besoin de paroles pour témoigner de la vie, juste des sous-titres pour témoigner d'un quotidien qui s'est empli de bonheur.

Grosse claque. Chef d'oeuvre pour ma part.

 

 

 

 

 

(1) Je ne l'ai pas précisé mais Pierre Braunberger avait produit les premiers courts-métrages de Godard avant de produire ce film-ci.

(2) GODARD, une biographie par Antoine de Baecque, éditions Grasset, p.203.

(3) Dans la nouvelle de Poe, la femme peinte meurt du fait que la peinture devient un chef d'oeuvre plus vrai que la vie elle-même. Le cinéma se rapproche de ça de par sa fonction à capter l'image de la vie même sur la pellicule. Faire un portrait ovale de sa femme à travers ses films, était-ce le but que s'était fixé alors Jean-Luc Godard ?