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Début 1944, dans une France occupée par les Nazis, le jeune Lucien décide dans son oisiveté prononcée d'entrer dans la résistance. Ecarté par l'instituteur du village qui a des contacts certains, le jeune dépité choisit alors d'entrer dans la collaboration et rencontrera des personnages hauts en couleurs dans son court passage...

 

"[A propos de Pierre Blaise] Il semble que celui-ci n'ait pas à jouer Lucien. Il est Lucien, le cruel enfant de la campagne, qui suit par caprice une formation pour devenir homme de main de la Gestapo. En fait, Blaise n'est pas un acteur, c'est un gamin du pays, le Tarn-et-Garrone où se déroule l'intrigue, et qui est aussi la patrie d'élection de Louis Malle. L'adolescent a manifestement été choisi avec soin par le réalisateur : grossier, maladroit, indifférent, sensible, sans préjugés dans le bien ni dans le mal, donnant la mort sans état d'âme. Personne n'a dû lui apprendre à tuer des lièvres et trancher la tête aux poules."

(extrait de Les meilleurs films des années 70 de Jürgen Müller, éditions Taschen, p.160)

 

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Au regard de la filmographie de Malle et du contexte dans lequel sont sortis ses films, il semble que le bonhomme n'ait jamais été là où on pouvait l'attendre. Devançant les attentes, le réalisateur semblait le plus souvent être trop décalé (par rapport à La Nouvelle Vague -- malgré que l'on puisse aisément placer un film comme Le feu follet (1963) dans la continuité de ce mouvement selon l'historien et cinéphile Antoine de Baecque (*)) ou dans une sorte d'avancée qui pouvait le couper momentanément des spectateurs les plus basiques (Zazie dans le métro (1960), malgré des laudateurs dont Truffaut, ne fut réévalué que quelques années après sa sortie par exemple. Et n'oublions pas l'ovni (ofni) Black Moon (1975) aussi). Lacombe Lucien en 1974, pourtant presque 30 ans après la fin de la guerre n'échappait pas, en dépit des nombreuses qualités qui font sa force (et sur lesquelles nous allons revenir) aux polémiques et critiques diverses souvent assez dures.

 

Il faut se replonger dans le contexte et le propos du film pour l'appréhender encore mieux que ce qu'il présente au visionnage (le fameux sous-texte d'un film pour Roger Corman (**) transposé ici dans la contextualisation de sa sortie si l'on veut). Malgré qu'il présente un personnage échappant à tout manichéïsme premier (contrairement à d'autres --et l'Histoire l'a aussi démontré-- qui sont souvent entré dans le côté adverse d'une manière volontaire car cela apportait pouvoir et argent, voire revanche ce qui est visible sur de nombreux personnages) et travaillé par ses instincts les plus bruts; Lacombe Lucien eut la malchance d'être l'un des rares films, si ce n'est le premier, à aborder la France sous la collaboration, loin du rejet de la fiction chère à Ophuls fils (***). D'autant plus que là, on est directement de plein pied avec les hommes qui travaillèrent avec la Gestapo et toutes les possibilités qui leur furent offertes alors. De quoi sérieusement gêner notre bonne vieille France qui a déjà interdit par le biais de la censure nombre de sujet douloureux comme la guerre des tranchées ou la guerre d'Algérie (on se rappelle du temps qu'a mis pour nous parvenir un film comme Les Sentiers de la gloire ou du fait que Le petit soldat ne put sortir qu'a la fin de la guerre d'Algérie, le privant de la force du contexte qu'il critiquait justement dans l'instant). Enfin Lucien lui-même auquel on s'attache, ce traître dénué de toute idéologie, de quoi choquer les bonnes conscience devant une ambigüité si prononcée.

 

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La grande intelligence de Malle, c'est de faire passer le regard du spectateur par la petite porte. Echappant aux considérations parfois trop historiques (ce qu'on lui a reproché aussi et il est vrai que sur certains détails historiques --notamment ce sud bien lumineux, presqu'en vacances alors qu'on est en 1944--, on pourrait faire la fine bouche, il ne faut pas), on annonce dès le départ que le film se veut un point de vue, une représentation travaillée qui n'a pas forcément valeur de vérité (le carton d'ouverture et de fin qui semblerait presque annoncer celui de Tarantino pour Inglorious Basterds bien plus tard, ici laconique et neutre à la fois !). Le réalisateur se concentre sur son personnage, un vrai bonhomme du cru justement, incarné à la perfection, d'une manière bien rugueuse par Pierre Blaise. Concentré d'instinct, de sensibilité (le cheval mort qu'on caresse), de fierté enfantine et d'orgueil bien prononcé qui traverse l'Histoire avec un je m'en foutisme fabuleux, petit prince gâté par sa situation, Lucien ne voit dans la collaboration qu'un jeu, un moyen pour lui apporter un peu de puissance et donc un peu de considération, lui le modeste ouvrier agricole qui braconne avec un ami quand il n'aide pas sa mère ou s'emmerde à l'hospice des personnes âgées.

 

Le personnage évite donc par là-même tout jugement et finit par fasciner. C'est un enfant perdu dans une cour trop grande pour lui, ne voulant pas comprendre tous les mécanismes du monde, ne voulant qu'en jouir sans l'appréhension nécessaire. En étant entré chez les collabos, le petit prince savoure d'avoir une belle mitraillette, d'en user (quitte à avoir envie de tirer sur des lapins pendant l'attaque d'une maison, ce qui souligne encore plus son manque d'intérêt de la situation pendant que son chef se prend une balle non loin), de pouvoir faire du chantage et avoir la belle fille juive qui l'intéresse (magnifique et trop rare Aurore Clément au passage (****)). Lucien reste un être médiocre du début à la fin avec une belle constance et le seul acte qui pourrait le ramener dans le droit chemin se produit uniquement par orgueil (plutôt que de vouloir sauver sa copine, Lucien tue un nazi pendant une rafle uniquement pour récupérer la montre en or que celui-ci lui avait prise et que le jeune homme considérait comme son trésor de guerre personnel) et trop tardivement. Ce qui, à défaut de précipiter sa chute immédiate, fait rentrer le film dans une léthargie finale, hypnotique et encore plus fascinante car échappant à la convention d'une fin trop attendue.

 

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Ce qui élève définitivement le film vers d'étranges sommets et en font finalement un indispensable.

 

Quand à Pierre Blaise, il semble avoir traversé le cinéma comme Lucien : comme un météore dans une trajectoire perdue. Gâté et traité d'une manière royale, l'acteur savourera sa nouvelle vie avec prétention et excès, côtoyant quelques stars (Mastroianni, Huppert...) peu après avant de mourir brièvement l'année d'après, à 23 ans, dans un accident de voiture.

 

 

 

 

 

 

 

 

(*) DE BAECQUE, La Nouvelle Vague, portrait d'une jeunesse, ed. Flammarion, p.64.

(**) Cahiers du Cinéma n°672, novembre 2011, p.96.

(***) Le chagrin et la pitié (1969) sorti peu avant dispose de l'élégant sous-titre Chronique d'une ville française sous l'occupation.

(****) Son personnage porte d'ailleurs le nom de France et elle finira par coucher avec Lucien dans sa détresse et son indécision. Si la métaphore n'est pas comprise ici quand même...