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Lors d'un combat entre Genichiro et Levi Ra qui se solde par la défaite du premier, le second isole une partie de Tokyo afin d'en faire le portail pour les entités démoniaques d'un autre monde... 10 ans plus tard, alors que la paix règne presque partout, le quartier de Shinjuku isolé du reste du monde, prépare l'invasion de forces terribles dans notre dimension. C'est trois jours avant la création définitive du portail qu'arrivent alors Kyoka, le fils de Genichiro ainsi que Kayaka, fille du nouveau président américain...

 

Kawajiri à nouveau et avec grand bonheur. Réalisé un an après Wicked City (la cité interdite), cette fois le réalisateur livre une série B fantastique de son crû ouverte à un plus large public. Pas d'allusions ou de scènes sexuelles, juste deux adolescents presque "purs" dans leurs sentiments, avec toutefois cette petite touche romantique au réalisateur qui fait une nouvelle fois mouche à travers cet amour naissant, chaste mais bien dessiné. Le scénario, lui, s'avère assez basique et déjà vu (surtout comparé à Wicked city) mais cela n'empêche pas Kawajiri de faire une fois de plus des merveilles tant plastiquement (et malgré l'âge du titre et la sérieuse remastérisation DVD et Blu-ray dont il aurait besoin) que dans ses innombrables idées à foison.

 

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A nouveau la mise en scène témoigne d'espaces immenses où l'humain se perd, des espaces qui ne demandent qu'a être parcourus, investis régulièrement. De nouveau un travail sur les couleurs où le bleu et le rouge sont mis en commun de toutes les manières, le cinéaste renouvelant ses hommages évidents mais discrets au cinéma d'Argento et son esthétique hors du commun de la fin des 70's. Si Wicked city citait ouvertement ses multiples références, Demon city se fait plus discret et les fond dans la substantifique moëlle du film tout en les faisant parfois apparaître dans d'incroyables fulgurances. Le bleu et le rouge se rejoignent dans un même plan (capture 2 ci-dessus ou 3 et 4 en dessous avec ce lent travelling descendant contemplatif sur la simple beauté du reflet d'une lumière de feu rouge) quand ils ne s'opposent pas au montage en apparaissant chacun séparément dans des plans qui se suivent singulièrement (le combat en ouverture et ses éclats bleutés dans le noir précèdent la découpe rougeâtre d'un immeuble entier comme si ce dernier saignait).

 

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Et quel plus bel hommage, outre plastiquement, d'un cinéaste à un autre, que de rejouer une scène mythique dans une variation plus subtile et toutefois différente ?

 

"Un soir, Rose remarque dans une impasse, une trappe dans laquelle elle ne tarde pas à s'engouffrer. Tandis qu'elle arpente cette nouvelle dimension insoupçonnée des sous-sols de l'immeuble, elle découvre une pièce entièrement immergée. En se penchant à la surface de l'eau, les clés de son appartement chutent. La jeune femme décide alors de plonger dans ce cube aquatique, et, à la manière de l'Alice de Lewis Caroll dégringolant dans le terrier du Lapin jusqu'à atteindre des portes dont elle ne possède pas les clés, Rose découvre un espace insolite, rempli de meubles, d'objets d'art et de tableaux en tout genre, sur lesquels on distingue des bribes de phrases en latin (...)"

Jean Baptiste Thoret, Dario Argento - magicien de la peur, éditions cahiers du cinema, coll. Auteurs (p.6).

 

Comme dans Inferno d'Argento près de 10 ans auparavant, Kawajiri fait plonger l'espace d'un instant ses jeunes héros à travers "le monde contenu dans une flaque d'eau" (dixit Thoret). A la différence que dans le film de l'italien, les espaces étaient constamment traversés et arpentés (dans Inferno, c'est clairement l'immeuble le héros, le personnage principal parcourant l'ensemble du film sans jamais rien capter ce qui se passe), ici l'enjeu est plus la création constante d'un moment de virtuosité à travers une lutte et la désignation d'une profonde illusion dont se servent constamment les démons du film.

 

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Evidemment comme chez Argento, il faudra outrepasser un certain état parfois grand guignol qui est aussi d'une certaine manière la marque de fabrique de Kawajiri, cela avec son imagination frôlant l'exubérance. Quand ce ne sont pas ses visages qui se déforment et grimacent tels des masques de carnaval ultra travaillés, que ce ne sont pas des visages stylisés tels des beautés de porcelaine ou d'estampes, ce sont une nouvelle fois des créatures étranges, belles ou moches mais indéniablement redoutables. D'un démon arachnoïde à une femme-serpent (un lamia ?) dont l'ombre "nage" vers sa proie (capture 7 ci-dessous), en passant par une boule griffue investissant le monde liquide, on en aura de toutes les variétés pour notre plus grand plaisir.

 

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A noter ici, encore une reprise de mythe bien visible : quand Kyoka récupère le sabre de son père, c'est Excalibur qui nous revient d'un coup.

 

Et le cinéaste n'est jamais aussi bon que quand il transcende la rencontre de ses bizarreries avec un certain sens du visuel et de la poésie. En témoigne une touchante scène où dans un parc abandonné, des centaines d'âmes mortes libérées d'une mort violente suite à la possession démoniaque du lieu 10 ans auparavant flottent dans le ciel avant de retomber, chacune sur les cadavres des corps leur ayant appartenu autrefois (captures suivantes). On pourrait avec le recul y voir tout aussi bien une imagerie liée à la puissance nucléaire qui traumatisa durablement le Japon (la pluie noire, les morts brutales qui calcinèrent des corps mais laissèrent les ombres figées à jamais...) qu'une vibrante peinture stylisée où tels des flocons, les âmes retombent lentement au milieu d'arbres tordus sortants du romantisme d'un Friedriech dans un fond violet irréel et incertain (jour et nuit s'y confondent).

 

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On pourra alors déplorer un combat final un brin expédié (un défaut récurrent chez le bonhomme) et certains aspects qu'on pourrait juger kitsch mais malgré tout, si l'on est un tant soit peu intéressé par l'animation et surtout l'esthétique d'un film, on ne pourra passer à travers cette petite série B qui cache subjectivement un grand film. Plus grand public que Wicked city mais tout aussi plaisant et bon, donc.