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AMER est un voyage initiatique envoûtant et angoissant dans les fantasmes colorés d'Ana confrontée à la découverte du corps et du désir à trois moments de sa vie...

 

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AMER est surtout une incroyable expérience de cinéma sensoriel comme on en voit que trop peu, à mi-chemin d'un hommage au cinéma de genre italien nommé Giallo, comme le film expérimental. Inutile de dire qu'il assume totalement ses deux références grandiloquentes qui ont tôt fait de fragiliser un film. Pourtant comme La solitude des nombres premiers, le film tient d'autant plus qu'à l'instar de ce dernier, ce n'est jamais gagné. Et c'est sans doute à nouveau difficilement racontable sans l'avoir vu une première fois tant la magnificence des images, leur composition presque parfaite du cadre est d'emblée déstabilisante de perfection face à un récit faussement abstrait (on suit en fait la vie d'une même femme à trois étapes de sa vie dans le même lieu --une grande maison semblant sortie des Frissons de l'angoisse de Dario Argento--) qui ne choisit jamais d'appuyer ou trop souligner un film à la frontière de l'expérimental.

 

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Car de par ses partis-pris, AMER est à nouveau un film qui divisera. Les images sont tellement composées qu'elle prennent d'office le pas sur la narration et dans le même temps, je l'ai ressenti comme quelque chose de parfaitement voulu et qui alors dans ce sens, marchait très bien sur moi. En fait on s'en rend compte très vite, tout le film est un objet purement sensitif qui transpire de tous les pores d'images réelles ou mentales, de fragments visuels, de flashs sonores, de petites ritournelles en refrain (avec utilisation parfois assez jouissive de musiques d'Ennio Morricone, Cipriani, Nicolai déjà existantes dans plusieurs giallos). Tout est d'autant plus construit en ce sens qu'il était déjà pensé et réfléchi par le couple de cinéaste dès le départ. Ces derniers filment alors l'ensemble du film en 16 millimètres pour un final transposé en 35. Tout le son est travaillé d'une manière hallucinante en post-production. On frôle un travail perfectionniste d'autant plus bancal dans son histoire que parfait visuellement, alors dès lors comment ne pas vouloir envie de le défendre pour certains cinéphiles (dont moi) ?

 

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Amer est donc un film qui s'affiche déjà en décalage dès le départ avec la majeure partie de ce qu'on peut habituellement voir. Le générique souligne bien que le film est l'oeuvre de deux têtes pensantes (un homme et une femme), ce qui ouvre donc plusieurs points de vues et idées, par exemple notamment sur l'idée du désir féminin et de son articulation dans un cadre précis. De par de nombreux plans dans le film et leur montage qui tiennent autant du dispositif mental que de la réalité, le film biaise habilement les conceptions liées au giallo entre le prédateur et sa (future) victime. De nombreux plans, dans la seconde et troisième parties entres-autres soulignent très souvent l'emprise d'un certain regard masculin (on pourra gloser ou non sur ces choix et la légèreté ou lourdeur à laquelle le message est appliqué, il n'empêche que c'est clairement montré) sur les femmes.

 

 

Concupiscence, avidité, peur, envie... Une voiture qui ralentit et le reflet des corps de femmes aussi bien sur la tôle réfléchissante et lustrée du véhicule que dans les lunettes du conducteur masculin et son sourire fugitif. Ou des rapprochements de corps (masculins mais on ne le devine pas forcément sur l'instant) resserrés sur le protagoniste principal féminin dans un bus (le montage aborde cette troisième partie par des gros plans extrêmes et rapides qui découpent brutalement des parties de corps pour un instant basculer presque dans du subliminal : des cheveux ou poils sous les bras qui forment un instant la pilosité d'un sexe féminin). Autant de moments montés comme figurant une inquiétante présence mâle qui pourrait déboucher sur notre "héroïne". Et dans le même temps, on comprends que cela peut tout aussi clairement être un fantasme irraisonné qu'un moment donné du point de vue qui nous est ensuite retiré l'instant d'après. Surtout, il faut comprendre que cela ne représente nullement le point de vue global de la femme vis à vis de son environnement mais le point de vue à ce moment là d'une jeune fille puis d'une femme dans les secondes et troisième partie mais que cela ne tient en aucune sorte d'une généralisation. Certes on pourrait penser à voir que les hommes sont diabolisés dans ces passages là mais il faut garder Martel en tête que cela est dû au fait que le personnage prend peur et donc influence sa manière de voir les choses et nous de même dans ces moments là (même si ça peut sembler cliché).

 

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C'est au final extrêmement brillant et complètement casse-gueule parce que le film fragmente, donne plusieurs points de vues mais ne prend jamais parti, continuant sur sa lancée tel un petit bolide, alignant moments de grâce et passages un brin ralentis. S'il y a une empathie pour le personnage et donc le film, elle doit clairement dès lors venir du spectateur qui jugera au final de la pertinence de ce qu'il voit, le film mettant (trop) souvent une certaine mise à distance. Et ce d'autant plus que chacune des 3 histoires qui composent ce film ont leur propre rythme (la seconde prend clairement trop de temps et veut tout dire sans toujours y arriver), leur propre personnalité, que le film est un concentré de fétichisme prolongeant les recherches formidables qu'avait donné le Giallo dans les 70's, qu'il y a une part d'érotisme complètement assumé à travers les images (quitte à virer dans le grand guignol comme dans le giallo : ah bon sang, le plan de la baignoire dans la troisième partie, hum hum je ne sais qu'en penser mais au moins les images me restent encore bien en tête et ça c'est un bon point).

 

Autant d'éléments peu souvent vus dans le paysage cinématographique franco-belge qui me donnent d'autant plus envie d'évoquer ce film et d'expliquer donc pourquoi je l'ai bien plus apprécié qu'un Vinyan vu dans le même temps. Bien sûr mon amour du giallo y joue quelque peu mais j'aime aussi un cinéma plus contemplatif et sensitif animé bien souvent d'un vrai sens de la mise en scène, de vrais points de vues et idées et ce, même si l'histoire en devient un simple prétexte à une exploration cinématographique, chose que ne fut pas Vinyan pour moi, très cruelle déception furieuse mais sans doute y reviendrais-je prochainement même si je n'aime pas taper trop sur un film généralement, considérant que le réalisateur a souvent bataillé sans relâche pour imposer sa vision du cinéma. En ce sens, quoi qu'on en dise AMER est bien une vision et une expérience à tenter, qui peut marquer durablement qu'on apprécie ou pas. A vous de tenter, moi j'ai adoré ce voyage.