douce

 

Une fenêtre ouverte, une écharpe qui tombe lentement du ciel et un corps sans vie étendu au sol. C'est la scène que des badauds découvrent dès le début du film. Et c'est auprès du corps sans vie de cette jeune femme qui s'est suicidée que son mari nous raconte alors en voix-off tout l'engrenage qui s'est lentement constitué pour former ce glacial fait divers...

 

 

"Jusqu'alors, les films de Robert Bresson se situent dans un monde et dans une France constitués au dix-neuvième siècle. Une France rurale, régie par des rapports au pouvoir, au surnaturel, à la morale, dont les racines plongent dans le Moyen-Âge. D'où, sans doute, que Procès de Jeanne d'Arc (passé lointain) soit filmé exactement comme Un condamné à mort s'est échappé (passé récent) ou Pickpocket (présent). Les films de Bresson n'ont jamais évité les signes de modernisation technique, ils ont porté un regard neutre sur les limousines des Dames (*), un regard sans aménité sur les irruptions de la ville moderne dans les campagnes, avec en particulier des bandes-son de rock agressif, et dont l'image peut-être la plus frappante est cet énorme réfrigérateur aux formes dures, derrière Mouchette, dans la cuisine du garde-chasse. Après 1968, feu d'artifice des effets contradictoires du changement d'époque, le cinéma de Robert Bresson ne sera plus le même. Bien qu'il soit douteux qu'il ait apprécié la plupart des modes de manifestation de la révolte de la jeunesse, il effectue à partir de ce moment, dans ses films, un double geste politique : filmer le monde contemporain (y compris dans Lancelot du lac, aussi moderne que les quatre autres derniers titres, comme Jeanne d'Arc est du même temps que le Journal (**) et Balthazar (***)), prendre clairement position contre les forces qui dominent ce monde (celles contre lesquelles se sont dressés les jeunes révoltés de Mai 68)."

(Robert Bresson par Jean-Michel Frodon, éditions cahiers du cinéma/Le Monde, collection grands cinéastes, p.65)

 

bres1

bres2

bres4

bres3

 

Prendre position contre les forces qui régissent ce monde, soit; mais cela avec une noirceur bien plus palpable qu'auparavant qui va miner jusqu'aux derniers films du cinéaste (à l'exception du lumineux, poétique et trop rare Quatre nuits d'un rêveur --bon sang, toujours pas de DVD, rien). De fait, et c'est là le plus terrible, à partir du moment où Bresson passe à la couleur avec ce film (Ghislain Cloquet à la photographie comme pour les deux précédents films du cinéaste), il n'y a clairement plus d'espoir (sauf celui cité au dessus) et les derniers films de l'ami Robert ne vont plus que décortiquer des engrenages mortels qui vont atteindre une sorte d'apogée avec Le diable probablement (1977) et L'Argent (1983). Envolés les rares instants de joie de la petite Mouchette, l'espérance de Pickpocket (et sa sublime réplique finale) ou l'humanisme d'un Procès de Jeanne d'Arc ou Un condamné à mort s'est échappé. Deux films qui dépeignaient une idée de la résistance contre un envahisseur encore palpable, ce qui disparaît par la suite, noyé dans un fatalisme qui prend ou pas.

 

De fait, les qualités de cette femme douce sont aussi ses défauts et pour la première fois, la machine Bressonienne s'est enrayée avec moi. Si la couleur aplatie et ternie, jugée comme une expérience "chromatique radicale" par Jean-Michel Frodon (****) fait office de "non-couleur" à même de démontrer un monde qui a commencé à devenir médiocre, c'est aussi qu'elle en devient complètement mortifère à l'image de ce cadavre auprès duquel nous allons rester la majeure partie du temps. Pour la première fois aussi, Bresson montre et insiste sur le commerce de l'argent avec des gros plans sur le passage des billets qui finissent par devenir d'une certaine lourdeur, non encore dotés de l'abstraction de L'argent. Plans choquants car insistants tout autant que l'histoire sur la relation médiocre et puritaine qu'entretient le prêteur sur gage avec cette femme qu'il finit presque par emprisonner dans cette prison dorée. La mise en scène même du cinéaste, en voulant dénoncer l'artificialité de ce couple en arrive même à se prendre les pieds dans le tapis. Bruits de rires enregistrés et entendus quand Dominique Sanda (joli minois au passage) est de dos, réentendus tels quels quand la jeune fille est au lit avec son mari, sous la couette. A force de vouloir montrer le vide, on finit par sonner comme lui. Un malaise pointe autant que l'ennui dont on ne sait s'il provient de la mise en scène ou de l'histoire elle-même qui joue sur deux tableaux : au commentaire à l'écran en direct ou voix-off du mari se joue un drame dénoncé par l'attitude de la jeune fille, en totale contradiction. Comme l'écrit Frodon, "confier le récit à l'homme, coupable sans être un bourreau, détenteur d'une lucidité inutile sur ce qui s'est produit, impose un point de vue auquel on ne peut ni échapper, ni adhérer, et qu'il est  à la fois impossible de réfuter et de partager".

 

 

bres5

bres6

bres7

 

Pour autant le film conserve quelques éclats qui font qu'il reste à voir pour les fans du cinéaste. D'abord l'interprétation de Dominique Sanda dans son premier rôle, modèle Bressonien qui, comme chacun des non-acteurs que Bresson emploie, délivre plus qu'un jeu, une "substance" (p.41 de Notes sur le cinématographe par Robert Bresson) qui ici fonctionne parfois remarquablement bien vers le milieu du film. Ainsi, passé une première demi-heure, quelque chose surgit lentement, une certaine intensité qui capte le spectateur qui, pour certains, aura sacrifié de son temps et de son énergie au cinématographe de l'ami Robert (j'ai bien conscience que c'est un cinéma qui ne plaît pas du tout la majeure partie du temps). Et puis il reste ce montage, ces ellipses, ces plans qui, au sein de cette semi-adaptation d'une nouvelle de Dostoïevski (La douce) marquent et laissent entrevoir la patte intacte du cinéaste. Au final je reste partagé et en demi-teinte pour ce film, c'est moyen quand on connait le bonhomme. Il faudra que je le revoie dans quelques années, qui sait ?

 

 

 - Retrouvez aussi cette chronique sur Cinetrafic à la fiche Une femme douce.

 

==========

 

(*) Les dames du Bois de Boulogne (1945).

(**) Journal d'un curé de campagne (1951).

(***) Au hasard, Balthazar (1966).

(****) Lequel cite pêle-même Godard et Antonioni comme exemples de recherches sur la couleur portées à un point d'incandescence au cinéma de cette époque. Je suis d'accord avec ces exemples (Le Mépris, Pierrot le fou pour l'un; Le désert rouge pour l'autre) mais là je trouve qu'on pousse un peu, on est justement loin des extravagances colorées qu'ont pu donner ces réalisateurs. Il y a bien travail sur la couleur pour aplanir tout ça (en comparaison Quatre nuits d'un rêveur arbore des couleurs magnifiques) mais je le rapprocherais plus personnellement de ce qu'a tenté Melville avec Henri Decäe sur Le samouraï par exemple.