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Dans les montagnes de Calabre (Italie), les hommes, les bêtes, les arbres et les pierres naissent et meurent au rythme des saisons. Dans un village haut perché, un vieux berger tousse et trafique de la poussière d'église avec la bonne du curé. Un chevreau fait ses premiers pas. Un sapin centenaire résiste aux assauts du vent. C'est la procession de Pâques, on abat l'arbre pour le célébrer avant de fabriquer le charbon de bois...

 

Voilà un bien curieux objet que voilà dont l'erreur serait de le prendre par erreur pour un documentaire, ce qu'il n'est pas.

Pas plus qu'il n'est un film de fiction dans les limites de ce qu'on est. C'est peut-être plus précisément parce qu'il est confluent à ces deux genres là qu'il pourra dérouter de nombreuses personnes au premier abord et pourtant, on faisant l'effort d'y rentrer et de se laisser porter par les images (parfois assez magiques) et le son (traité de main de maître), on y découvre de belles choses et un grand "film". Déroutant Le quattro volte ? A première vue oui (même si moi c'est la fin qui m'a surpris, j'y reviens plus loin) parce que délaissant volontairement les principes de narration basique, Michelangelo Frammartino se concentre avant tout sur une structure de quatre parties chacune accordées à un élément du récit qui sera ensuite soit oublié, soit relégué au second plan. Pas de "héros" au sens propre dans le film, pas plus qu'une importance à la fiction avec les schémas prépondérants qu'on connait mais 4 parties liées à l'humain, l'animal, le végétal et enfin, le minéral.

 

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D'autant plus qu'il n'y a pas de dialogue, ni musique, juste un univers extrêmement sensitif de bruits qui nous entourent, parfois jusqu'à une sensation organique (à chaque fondu au noir qui signe la fin d'un chapitre/règne et avant le passage à un autre, on entend des petites gouttes, une répétition, quelque chose de propre à l'univers de Tarkovski presque, quand ce n'est pas un personnage qui tape sur un terril de charbon de bois et que le rythme produit quelque chose de similaire aux battements du coeur). Et pourtant rien qu'avec ça et comme s'il nous faisait part d'un cinéma inédit, il en devient universel.

Le cinéaste, dont il s'agit ici que du second métrage (mais le bonhomme a une solide expérience dans les installations vidéos en plus d'avoir enseigné dans des écoles de cinéma) obtient non seulement un travail parfait sur le forme qu'étrange et novateur sur le fond. Ne négligeant pas quelques notes d'humour burlesque parsemées ça et là (notamment lors d'un plan-séquence de 9 mn incroyablement minutieux en diable qui aura pris pourtant près de 16 prises !), de l'émerveillement (toute la seconde partie avec le chevreau, adorable, qu'on accompagne de sa naissance à ses premiers pas) et des cadrages ultra-précis, on comprend aussi que sa mise en scène s'adapte aussi en fonction de ce qu'il suit. Un rythme soutenu presque hypnotique pour un vieux berger toussotant, plus rythmé pour un chevreau plein de vie --on aura même droit à un court plan "subjectif" coincé parmi les chèvres qui dévalent toute la route, quasi-lent et abstrait pour le végétal et le minéral. Respectivement un manque de rythme vers la fin qui a manqué raviver en moi les forces vives du sommeil et j'avoue avoir un peu lutté (j'ai mes méthodes heureusement. La cinéphilie, ça vous forge la vie). Mais c'est logiquement tout à fait dans la droite ligne du projet et là encore jusqu'au bout les plans sont d'une rare beauté; ce qui me donne plus qu'envie prochainement de me revoir des segments, comme ça. Pour la beauté du geste, comme on dit.

 

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Outre l'aspect plastique et visuel et la narration qui en fera fuir beaucoup (et pourtant comme je le redis, ça vaut vraiment le coup de tenter), il y a aussi une certaine mystique qui élève l'objet et le sort des sentiers battus. Le dossier de presse du film cite la théorie de Pythagore (qui vécut justement en Calabre au VIème siècle avant J.C) qui croyait en la transmigration des âmes. Le philosophe pensait avoir déjà vécu plusieurs vies animales et végétales et pensait que le sens de l'existence se trouvait dans le cycle de la nature. Un propos qui semble animer le réalisateur et tout l'ensemble du film puisque dans les bonus, lors de la préparation d'un plan-séquence, il parle aux villageois qui lui servent d'acteurs avant la prise pour décréter que "tout être a une âme". Réalisateur qui vécut dans la région enfant, y revenant ensuite à plusieurs reprises; autant dire quelqu'un qui connaît intimement la région dans ce qu'elle a de plus profond et secret.

Ici donc tout fait sens, tout se complète, tout est fluide. L'homme aux anciennes croyances qui récupère la poussière d'église pour se soigner finira aussi poussière. Mais au moment de sa disparition arrivea une nouvelle vie, animale celle-ci. Plus tard cette dernière, perdue dans la campagne semblera chercher la protection d'un sapin. Puis le temps passe, automne, hiver, été. Le sapin est coupé, emmené par tous les hommes du village pour être célébré. Puis sera découpé en plusieurs rondins qui serviront à faire du charbon de bois, le même qui ouvrait le film avec sa vision d'un terril fumant et son battement "de coeur". Retour au point de départ... et ça recommencera sûrement...

 

Bref, un superbe film à la croisée des chemins de plein de styles, de Tati à Robert Bresson en passant par le "documentaire", peut-être un peu dur d'accès au début pour beaucoup de personnes, mais passionnant quand on est en plein dedans et ce serait du coup dommage de négliger un tel "ovni", si beau, étrange mais aussi si doux, dur et drôle. Une belle révélation originale et inédite où je remercie chaleureusement pour le coup Cinetrafic et Potemkine qui le distribue (avec bonheur semble-t-il, il y a tout plein de bonus ! Joie !) depuis le 5 février en DVD et Blu-ray.

 

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Même si j'évoque un peu les bonus de l'édition blu-ray, le double DVD du film chez le même distributeur n'est pas négligé loin de là puisqu'il s'avère tout aussi riche. On notera donc trois entretiens dont deux assez complets avec le réalisateur ainsi que les ingénieurs du son. Puis un making-of du plan séquence de près de 20 minutes, ainsi que l'animation préparatoire de ce dernier. Puis près de 20 minutes de scènes commentées par le réalisateur, toujours très intéressantes. Encore des commentaires mais sur des planches du story-board sans oublier la bande-annonce du film. Enfin cerise sur le gâteau, un documentaire sur La pita, cette fête de l'arbre qu'on entrevoit dans le film. Autant dire qu'il y a largement de quoi faire. D'autant plus que le Blu-ray est ici toutes zones. Cela ne m'étonnerait pas que Potemkine ait voulu signer l'édition ultime du film et si ça se trouve... ils y ont réussi.