Avec la venue d'un cinéphile Suisse (Johell qui se reconnaîtra et peut-être me fera l'honneur d'un petit commentaire, sait-on jamais) le week-end dernier sur Paris, j'ai pu rentabiliser d'une certaine manière mes envies d'expositions. Cela faisait longtemps que je n'avais pas vu de choses aussi fascinantes en chair et en os... et accessoirement dépensé autant de sous. Ces expositions étant actuellement en cours je fais cette fois le pari de les évoquer pour que vous puissiez aller les voir avant qu'il ne soit trop tard. Car généralement je suis plutôt du genre à aller voir une expo quand elle se finit, ce qui pourrait frustrer les curieux (en même temps, il n'y a généralement que sur la fin de sa période qu'une expo est enfin "facile à voir" dans le sens où il y a généralement peu de monde, voire personne), je le conçois.

 

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I.

 

L'ange du bizarre - Le romantisme noir de Goya à Max Ernst.

(Musée d'Orsay, du 5 mars au 9 juin 2013)

 

 

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(La mort et le fossoyeur, Carlos Schwabe, 1900)

 

Vaste et impressionnante expo qui emprunte son titre à un conte d'Edgar Allan Poe et tente de retracer un courant artistique qui traversa tous les Arts (peinture, sculpture, dessin, cinéma, gravure...) tout le long du XIXè siècle jusqu'aux 20,30 premières années du XXème pour témoigner de l'influence réciproque entre romantisme, érotisme, fantastique et horreur, passant aussi bien par le mélancolique et la contemplation (on retrouve donc sans surprise mais avec bonheur un peintre comme Caspar David Friedrich), que l'étude de la pulsion (sexuelle, mortelle), le surréalisme, le symbolisme, voire le fétichisme (pas un courant spécifique, juste un mauvais jeu de mot de ma part je l'accorde mais je reste hanté par cet extrait de La vie criminelle d'Archibald de la Cruz de Buñuel projeté à l'expo).

 

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(Renée Jacobi, Jacques-André Boiffard, 1930)

 

Partant approximativement de 1764 avec la publication du Château d'Otrante d'Horace Walpole et couvrant jusqu'à 1931 avec les sorties simultanées du Frankenstein de James Whale et Dracula de Tod Browning, ce qui frappe ici, c'est qu'à travers les quatre pays majoritairement représentés (Angleterre, Allemagne, France, Espagne) se dessine plus qu'un courant mais une majorité d'influences diverses qui vont se croiser et se nourrir continuellement pour donner lieu à des visions incroyables et parfois inédites. Je ne connaissais de Gauguin par exemple que ses toiles colorées avec des jeunes filles exotiques des îles dans de grandes tâches colorées qui me laissèrent souvent froid (alors que ça aurait dû me réchauffer (*), comment alors ne pas être surpris par de rares dessins et crayonnés qui représentent la mort et n'ont plus rien à voir dès lors avec ce qu'on connaît essentiellement de lui ?

 

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(Paysage montagneux, ruines dans une gorge (détail) - Carl Friedrich Lessing, 1830)

 

Exposition fascinante donc puisqu'elle couvre bien plus qu'un pan de l'imaginaire, elle est une bonne représentation des peurs de l'humanité, souvent stylisé d'une certaine manière. On trouvera donc de nombreuses choses associées au cannibalisme (des oeuvres de Goya), à l'image de la faucheuse, à l'enfer, à la folie (coucou Fussli), à la solitude, à l'inquiétante étrangeté, au démons, aux animaux, aux diverses manifestations inquiétantes de la nature, aux sorcières (et à la femme aussi généralement), aux vampires, à la mythologie, à l'inconscient... Si personnellement je reste circonspect sur le choix de certains artistes et toiles dans l'expo (ils ont réussi à caser Klee et Miro vers la fin, j'ai été un brin choqué et dérangé par ces choix qui me semblent, à moi, bien plus de l'ordre de l'abstraction, et ce même si je comprends la démarche de rapprocher ces oeuvres puisque ces artistes essayaient de faire passer un sentiment qu'on peut rapprocher de bien des travaux exposés ici --angoisse du quotidien, décalage...), c'est une goutte d'eau dans l'océan au sein d'une exposition magistrale et véritablement fascinante. Je suis plus que tenté pour y retourner, sans doute pour fin mai-début juin...

 

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(L'idole de la perversité, Jean Delville, 1891)

 

 

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II.

 


Linder - Femme/objet.

(Musée d'Art moderne - 1er février jusqu'au 21 avril 2013)

 

 

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Linder, alias Linda Mulvey (née en 1954) se définit comme une artiste féministe dont le travail porte essentiellement sur la représentation du corps et comment celle-ci nous conditionne hommes comme femmes. Punk dans l'âme (elle fonde même un groupe de musique, Ludus, où sur scène elle débarque avec "une robe de viande" --oui, oui, de vrais morceaux de viande accrochés-- et entre les jambes un godemiché en plastique accroché (!)) jusqu'au bout des ongles, son travail s'articule essentiellement dans des collages divers qui reprennent aux stéréotypes de la publicité et de la pornographie pour d'une certaine manière, briser les codes du regard et de la séduction et obtenir une image ludique qui sonne tout à la fois comme une métonymie visuelle (une fleur ou du gâteau bien crémeux remplace le sexe d'une femme par exemple) qu'une certaine critique de ces derniers.

 

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Pour Linder, n'importe quel matériau se vaut, que ce soit son corps ou sa tête (comme ici) ou celle des autres. Il en résulte parfois des images assez saisissantes et fabuleuses, plus que significatives et l'on comprend aisément que l'exposition comporte un avertissement à l'entrée : "images susceptibles de heurter la sensibilité d'un public non averti". Pourtant plutôt que de heurter ma sensibilité, l'expo a heurté ma lassitude.

Le problème avec Linder est le même qu'avec de nombreux artistes même si c'est généralement plus en musique qu'on trouve ça : une fois qu'elle a trouvé une idée ou une formule, elle va l'exploiter à fond. Ad nauseam. Au bout du 30ème photomontage d'un végétal découpé sur des parties génitales d'un mannequin ou autre nu, tu te demandes si elle n'a pas d'autres idées plastiques dans sa vie un peu. Au bout de la 100ème image, tu craques. Même intéressant, le procédé répété à fond trouve malheureusement sa limite et achève de rendre un potentiel critique en une certaine pauvreté. Après je suis sans doute un peu dur, je pense que Johell en parlera mieux que moi chez lui prochainement mais pour ma part, j'étais un peu déçu en fin de compte.

 

 

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III.

 

Marie Laurencin.


(Musée Marmottan - 21 février au 30 juin 2013)

 

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Née en 1883 à Paris, décédée en 1956 d'une crise cardiaque dans la même ville, Marie Laurencin est une oubliée de l'Histoire que l'on redécouvre aujourd'hui avec étonnement. Sa peinture traverse brièvement certaines modes (le cubisme entre-autres) pour atteindre très vite un certain style épuré à la limite de l'abstrait. Il n'était donc pas étonnant de remarquer que la majeure partie des toiles provenaient du musée à son nom à Tokyo. De là à dire que l'influence de l'asie a eu sur elle un certain impact à l'instar de nombreux peintres du passé, il y a un pas que je ne franchirais pas puisqu'il semble que cela n'ait jamais été avéré. En revanche, son libertinage et ses histoires d'amour aussi bien avec les hommes que d'autres femmes sont vraies et semblent avoir recouvert son art.

 

 

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Ce qui est dommage parce que sa peinture en quelque sorte reste assez intemporelle. Si la forme semble s'extraire du fond, elle ne demande qu'à y retourner. Les corps semblent à peine surgir de l'espace, presque éthérés. Il y a au final quelque chose d'une certaine douceur, comme de la gaze posée sur le regard et le trait semble parfois simpliste sans trop l'être dans le même temps. C'est difficilement explicable quand on a pas les toiles sous les yeux. Il en résulte donc un doux voyage dans des couleurs jamais trop voyantes, toujours mélancoliques et grises, orientant la vision vers le visage, centre le plus détaillé, point central de la toile. Des peintures qui semblent surgir d'un hiver parallèle, voilà l'expo idéale par ce temps je dirais.

 

 

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IV.

 

 

Joel Meyerowitz - une rétrospective.


(Maison européenne de la photographie - 23 janvier au 7 avril 2013)

 

 

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Né en 1938 à New York, Joel Meyerowitz s'est imposé au fil du temps comme un photographe majeur, aussi bien dans le noir et blanc que la photographie couleur (à laquelle il se consacre activement dès les années 70 après un voyage passionnant en Europe). L'expo de la MEP se voulait une rétrospective mais même malgré la grande diversité de nombreuses oeuvres, je regrette qu'on en ait pas encore eu deux fois plus (bon, la MEP, c'est aussi assez petit quand on a parcouru Orsay ou le MAM faut dire). Quasiment tout ce qu'a produit l'artiste est assez saisissant. Il y a un travail du cadre et de la composition dans l'instant assez fulgurant et quand même certaines photos peuvent paraître anodines, on remarque le petit détail dans un coin ou le décalage qui fait toute la différence. D'autant plus qu'on est d'autant plus scié de voir que rien n'est mis en scène : Meyerowitz est juste là, témoin impassible et silencieux du siècle qui passe (il a même pris quelques clichés du 11 septembre et c'est assez incroyable puisque peu d'images des ruines avaient pu être prises, surtout de cette manière). Il a l'oeil et c'est déjà beaucoup. Cela pourra paraître bien peu pour les connaisseurs de ce photographe mais pour moi qui n'avait jamais rien vu de lui, j'ai été littéralement scié.

 

 

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(*) Côté humour pourri, je suis en forme moi.