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Violette vit chez ses parents, de riches propriétaires agricoles. Gabriel, est caissier dans un supermarché. En apparence, ces deux personnages discrets sont sans histoire. Pourtant, ils étouffent dans leur quotidien et cachent chacun de sombres secrets....

 

Jusqu'ici à ce jour, je n'avais jamais eu d'appréhension avec les films édités par Epicentre films. Je tiens même à soutenir et saluer leur politique généreuse d'édition des films qui nous donne constamment un produit fini porté par un écrin du plus bel effet. On voit bien qu'Epicentre se coupe littéralement en quatre pour livrer régulièrement un travail de qualité où le film se dote de sous-titres pour sourds et malentendants, sous-titres anglais, d'une galette toutes zones, de bonus à ras-bord (ici littéralement un autre film de Dominique Choisy en bonus sur un second DVD !). Bref je ne peux qu'applaudir Epicentre films même si j'ai ici pour la première fois un peu buté sur l'oeuvre proposée et reçue dans le cadre du programme DVDtrafic de Cinetrafic.

 

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En effet, au sortir du film, je ne savais toujours quoi penser tant l'oeuvre est totalement déroutante. Je n'ai pas détesté mais on ne peut pas dire que j'ai spécialement apprécié aussi : en fait je suis resté sur le palier. Il y a du bon et du moins bon dans Les fraises des bois sans qu'on sache vraiment comment départager ces deux stades. Et ce qui est un énorme défaut du film est également d'une certaine manière sa faiblesse mais aussi sa force. Déjà, ça se voit, Dominique Choisy a beaucoup réfléchi son film, trop à mon sens (impression validée dans les enrichissants bonus où le réalisateur se confie amplement) et celui ne respire pas spécialement, demeure parfois figé au propre comme au figuré. La mise en scène se compose presqu'entièrement de plans fixes mais de cette contrainte à la fois matérielle et voulue, le réalisateur tire le meilleur et chaque plan s'avère superbement composé. Sur le plan de la mise en scène, j'ai adhéré, c'est un régal pour les yeux le plus souvent. Sur le plan de la narration, les cadres emprisonnent trop les personnages. Bien sûr c'est voulu et cela correspond aux histoires figées un brin glauques que vivent Violette et Gabriel et dans le même temps, il n'y a aucune échappée et le spectateur est prisonnier aussi du cadre. Cela en devient étouffant quand ça ne nuit pas à l'histoire. Ainsi ce qui peut expliquer le dialogue de Violette à sa mère (arrêter la fac car elle est enceinte) et qui trouve son sens plus profond à l'aide d'un court plan de loin (je ne vais pas spoiler hein) est à moitié laissé à la compréhension du spectateur ici.

 

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Ce qui n'aide pas à saisir l'état d'esprit est déjà l'attitude marginale, presque gamine de Juliette (pyjama qui se fond avec les serviettes --chouette idée à la Demy--, balancement sur sa chaise, pantoufles-phoque-en-peluche) face à la gravité de ce qui est dit. L'attitude de ses parents ensuite qui en entendant ça décident de lui octroyer des parts agricoles de terrain. Ici Choisy choisit (pardon c'était facile) non pas d'expliciter le dire (jusqu'à la fin je me suis demandé si elle était vraiment enceinte à cause de --chut-- ou si c'était un mensonge pour changer vraiment de vie --des études qui ne mènent à rien, une vie morne avec des parents un peu beaufs) mais de prendre la tangeante et d'enchaîner sur une conséquence possible liée à l'attitude de ses parents face à cette "révélation". Violette va donc dans un premier temps prendre le fusil puis sous la menace, enfermer ses parents dans un entrepôt. Une des nombreuses attitudes un brin extrêmes qui emmènent le film vers des bifurcations inattendues. Encore faut-il qu'on s'attachent aux personnages pour aller dans leur sens, l'empathie aidant. Ce n'était pas mon cas, j'ai eu du mal à comprendre la réaction de Violette, moins celle de Gabriel. Mais même poussés à bout, les gens ne prennent pas forcément la solution de la violence ou de l'acte plus ou moins irréfléchi. Il y a toujours une autre voie (There must be an other way comme on pouvait entendre dans une chanson de Genesis, période Calling all stations), plus humaine que le réalisateur ne montre pas totalement, sauf dans les 20 dernières minutes de son film quand l'espoir enfin se montre. Mais à ce moment là, est-ce qu'on y croit encore ? Là est toute la question, entre une distance posée entre le film et donc le réalisateur et de l'autre côté, le spectateur.

 

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Parfois cette distance dessert le film, parfois elle nourrit de beaux moments. Quand Gabriel rencontre un autre homme qui lui plaît, les deux font l'amour peu de temps après, un véritable coup de foudre. Le piège aurait été de filmer banalement l'acte amoureux or Choisy met en place un dispositif très humble et humain en filmant la rencontre et la découverte de deux corps derrière une vitre de voiture d'une manière abstraite : la vitre réflète la nature ambiante (le seul son qu'on entend est d'ailleurs le vent et celui des oiseaux) et dans le même temps on voit un peu de l'étreinte en question. Mais le tout se fait très lentement avec une douceur accentuée par le fait qu'aucun son ne nous parvient. C'est un dispositif à la fois voyeur dans l'idée mais qui respecte avec beaucoup de pudeur dans le même temps l'acte amoureux. Quand je disais que le film était réfléchi, cette scène le confirme et ici, loin de desservir le film, elle l'aide beaucoup. Tout Les fraises des bois n'est pas comme ça pourtant, le film s'avère un peu bancal de bout en bout, trop rigide. Il y a en fait beaucoup de bonnes idées, voire trop mais on ne les remarque pas forcément ou elles passent trop vites ou occupent un plan purement théorique ou cinéphile.

 

 

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Ainsi de Gabriel en ballerine et un court plan qui filme ses chaussons... rouges. De l'aveu d'un spécialiste du cinéaste en entretient, c'est un plan purement cinéphile en clin d'oeil aux Chaussons rouges de Powell et Pressburger. AH....... EUH..... .... MOUAIS (*insert mine déconfite ici*). J'adore le cinéma de Powell et Pressburger mais voilà bien le genre de truc qui sort complètement tiré par les cheveux surtout quand le contexte ne lui est pas favorable (dans un film de danse comme Black Swan, intertextualité aidant, ça serait passé comme une lettre à la poste, ici ça tombe comme un caillou dans ta soupe --même pas un cheveux, notez bien). Les références disséminées à l'univers du conte passent elle, un peu mieux. Il y a aussi le fait que Choisy tente de jouer sur des plans qui trouvent échos d'un endroit à un autre du film (cette paire de chaussons rouge fait écho aux chaussons blancs décrépis trouvés au bord de la route par Gabriel, qu'on retrouvera d'ailleurs aux pieds de Violette à la fin....). Il y a donc un petit côté expérimental associé à la froideur de la mise en scène ou du traitement des personnage qui pourra faire adhérer à certains points du film selon les spectateurs, voire l'entièreté de celui-ci même si je suis moins sûr et que certaines chroniques rapidement parcourues sur la toile semblent aller dans mon sens. A noter aussi un bon point lui, bien mieux exploité : les paysages de Picardie, notamment Amiens, une ville que je connais bien (j'y ai "vécu" d'une certaine manière pendant trois ans) et que je retrouve ici brossée d'une manière tendre et bienvenue (Coucou la tour Perret, cf capture). Dommage que les plans, soignés et admirablement composés comme je l'ai écrit, sont parfois trop courts ou volontairement floutés (arrière plan indecélable, sans doute pour éviter de reconnaître des endroits ou une publicité trop envahissante).

 

Au final donc un film avec des hauts et des bas, du bon et du moins bon, le rendant assez singulier dans le paysage français sans qu'on puisse certifier si on s'y est vraiment attaché ou pas. Pour le coup la seule façon de vous faire aussi votre avis serait de le voir car c'est sans doute là sa principale qualité : à se démarquer de trop, il n'en ressort que plus et mérite du coup d'être vu même si l'on ne peut tout à fait l'apprécier, ce qui serait au fond bien normal vu que Dominique a Choisy une voie cinématographique peu usitée sauf dans le cinéma d'auteur ce que ce film n'est pas exactement.

 

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