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Dans la cour d’école d’un paisible village japonais, quatre fillettes sont témoins du meurtre d’Emili, leur camarade de classe. Sous le choc, aucune n’est capable de se souvenir de l’assassin. Asako, la mère d’Emili, désespérée de savoir le coupable en liberté, convie les quatre enfants chez elle pour les mettre en garde : si elles ne se rappellent pas du visage du tueur, elles devront faire pénitence toute leur vie. Quinze ans après, que sont-elles devenues ? Sae et Maki veulent se souvenir.

 

Malgré des conditions pour le moins héroïques de visionnage (punaise, j'avais oublié que L'Arlequin à Paris c'était un peu pourri comme salle. Je n'y étais pas revenu depuis 10 ans, quand ils avaient fait un festival David Cronenberg et jeudi soir, pour voir le film, il fallait faire abstraction de beaucoup de choses pour arriver à un bon état de concentration --normal pour un Kiyoshi Kurosawa vous me direz--. En l'occurrence, le fait que la ligne 4 passe en dessous et donc que la salle vibre un peu. Et puis ce week-end c'est le festival Nollywood avec des films venus de Nigeria. Paye ton "vernissage" dans la salle d'à côté et le petit salon et bar pendant les 10 dernières minutes de cette première partie avec la zouk music que t'entends même durant ta séance. Merde quoi...), j'ai vraiment adoré cette première partie.

 

Le "film" installe rapidement et très vite avec une belle économie de moyens l'amitié des gamines en quelques scènes (une nouvelle venue, un gâteau et des cadeaux partagés) puis le drame et les conséquences traumatiques qui vont suivre, du coup j'ai été happé tout le long. Je précise d'ailleurs qu'il ne faut pas espérer un film similaire à Tokyo Sonata, même si pour moi Shokuzai s'avère dans le digne prolongement à la fois de ce dernier (belles descriptions de vies du milieu social actuel japonais à nouveau avec ses névroses et problèmes. Le chômage ou l'absence d'un fils --parti à la guerre pour toujours ?-- dans Tokyo Sonata, les conséquences du traumatisme et de la culpabilité puis l'insertion de ces femmes une fois adultes ici) tout en étant dans le style horrifique et inquiétant qui a déjà fait la marque du cinéaste. Même création pour la télévision japonaise de même que Séance en 2000, Shokuzai ne se départit pas de cadrages parfois venimeux (Maki vue dans un miroir rectangulaire qui lui donne un aspect plus qu'haineux envers sa personne) et d'ellipses chères à l'auteur de Cure. Il ne faudra pas par contre espérer de fulgurances oniriques, si ce n'est en de rares endroits (une discussion trouble à l'aube au bord d'un des fleuves qui traverse Tokyo ou un corps caressé soudain par le vent et les feuilles (plan très Tarkovskien dans l'idée --je pense au Miroir avec cette caresse du vent en ouverture)) puisque tout est dans la continuité de l'épure que Tokyo Sonata avait mis en place.

 

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Les personnages sont plus que passionnants car dévorés d'un passé auxquels ils ne peuvent pas spécialement échapper (j'ai presqu'envie là aussi de dire, normal, quand on connait le cinéma du bonhomme). D'abord mme Asako, très iconique, à la fois inquiétante et résignée, toute de noir vêtue qui réclame pénitence comme si elle lançait une malédiction sur les gamines (une des meilleures scènes du film) et revenait chercher rétribution plusieurs années après. Figure martyrisée à vie par la perte, toute autant victime que les 4 survivantes et pourtant capable de compassion envers elles (la belle scène de fin de cette première partie avec des corbeaux qu'on jurerait presque issue d'un passage de Retribution justement --tiens j'ai jamais mis la chronique sur mon blog, erreur à corriger avec le plan en question la prochaine fois).

 

Et puis Sae. Celle qui avait une poupée qui fut volée chez les gamines et dont on se demandait si ce n'était pas aussi le fait du tueur en premier lieu. Une poupée française mise sous cloche de verre qui disparaît peu de temps avant le meurtre... Plus tard Sae acceptera de vivre avec un homme qui finit par la réduire et l'humilier à l'état de chose. Littéralement avec ses habits de contes de fées et piégée dans ce grand appartement blanc et vitré comme une cage de verre, Sae finit pétrifiée à l'état de poupée (bel éclairage qui la fait apparaître tel un spectre blafard et dénie par là-même toute humanité). Enfin Maki, toute aussi fascinante puisque son personnage se bâtit une carapace stricte de colère rentrée et de rigueur en réaction à la culpabilité éprouvée depuis le drame, ce qui lui fera fatalement faire un faux-pas...

 

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On retrouve là en filigrane des thématiques chères au cinéaste comme la solitude, ce mal-être moderne, la malédiction (Asako est tout autant à plaindre qu'inquiétante, surgissant tel un fantôme lors du mariage de Sae, lui rappelant qu'elle a, comme les autres, une promesse à tenir sans quoi, elle la hantera encore longtemps d'une certaine manière), les spectres, le tout dilués dans une oeuvre qui s'étale généreusement (ne jamais être fatigué quand on regarde les films au rythme lent et langoureux de K.K) Au final l'impression que l'ami Kiyoshi se fait les jambes après une absence de presque 4 ans, prêt à repartir de plus belle.Shokuzai en cela n'est donc pas un raté mais une nouvelle belle réussite qui a bien sa place dans une filmographie passionnante ne comportant que peu de défauts (même les bizzarreries des débuts se voient plus facilement que Charisma, c'est dire !). Pour l'instant concentrons nous sur ces femmes qui voulaient se souvenir en attendant la suite mais quelque chose me dit que Kurosawa n'espère pas tant livrer des réponses au final (dans Seance, le kidnappeur initial était éjecté de l'histoire après 15 minutes. On ne saura jamais ce qui a déclenché cet enfer sur terre dans Kaïro...) que continuer son exploration avec fascination d'un Japon inquiet et en proies à des terreurs toujours aussi inconnues et c'est là tout le bien que je lui souhaite.