La vie d'un cinéphile n'est pas exclusivement composée que de films. Cela fait un moment que je n'avais pas parlé livres et ça me manquait en ces lieux. Ces derniers mois, j'ai zigzagué entre deux auteurs et un paquets de leurs oeuvres. Pas vraiment de connexions possibles car comment relier les obscurs et innombrables dieux de l'espace et des dimensions parallèles de Lovecraft avec les petites histoires plus quotidiennes de Yoko Ogawa où les monstres sont en fait issus de nos propres faces obscures ?

 

Dagon_Lovecraft 9782330006464FS

La_couleur_tombee_du_ciel_Lovecraft La_piscine_les_abeilles_la_grossesse_Yoko_Ogawa

 

 

Dagon est un gros recueil de nouvelles comprenant outre la nouvelle éponyme, des joyaux tels qu' Herbert West, réanimateur (1921-1922) qui donna lieu au fameux Re-animator de Stuart Gordon (assez fidèle dans l'esprit je dois dire), De l'au delà (From Beyond - 1920) aussi adaptée par qui vous savez, Le temple (1920 -- pour les passionnés incurables de H.P.Lovecraft, sachez qu'on en a fait une adaptation BD sous un titre différent), Horreur à Red Hook (1922), la transition de Juan Romero (1919) et autres Prisonnier des pharaons (1924). On y trouve aussi pas mal de nouvelles ultra-courtes et des poèmes dont on ne se soucie pas spécialement. L'Art de Lovecraft semble bien plus prendre corps et forme quand il a l'occasion de se déployer lentement, ce qui est le cas sur le magistral La couleur tombée du ciel, l'un des nombreux joyaux de l'auteur.

 

"Le changement advint tandis que je dormais. Comment se produisit-il ? Je n'en sais rien. Mon sommeil, bien que troublé, agité de rêves multiples avait été très lourd.

Lorsqu'enfin je m'éveillai, ce fut pour découvrir que mon corps avait été, comme par un étrange phénomène de succion, à demi-happé par une sorte de boue d'un noir d'encre, qui s'étalait autour de moi en ondulations monotones à perte de vue, et dans laquelle, non loin de moi, mon bateau était allé s'échouer.

J'aurais pu tout d'abord, en découvrant une scène aussi prodigieuse, aussi surprenante, rester frapper de stupeur et d'étonnement. En fait, je fus saisi d'une immense panique. Car il y avait dans l'air, et sur le sol jonché de pourriture, un je-ne-sais-quoi de sinistre, qui me glaça d'effroi. Des carcasses de poissons morts, une foule d'objets indescriptibles, qui affleuraient en protubérances à la surface de cette étendue de fange, rendaient la région entièrement putride.

Jamais je ne pourrai décrire telle que je la vis cette hideur innommable qui baignait dans le silence absolu d'une immensité nue. Il n'y avait là rien à écouter, rien à voir, sauf un vaste territoire de vase."

(Dagon - H.P.Lovecraft)

 

 

Dagon_by_Onikaizer

Une représentation visuelle personnelle de Dagon par Onikaizer.

 

Rien à voir avec La bénédiction inattendue ou le tryptique de nouvelles réunies La piscine / Les abeilles / La grossesse de Yoko Ogawa si ce n'est par moments un sentiment d'inquiétante étrangeté, bien moins noir toutefois que chez l'écrivain américain de la petite ville de Providence. J'ai toutefois zappé d'un livre à l'autre pour éviter la redondance de certaines nouvelles lovecraftienne et rebondir sur un style complètement différent, plus intériorisé. Une des nouvelles de La bénédiction inattendue se dotait même d'un étrange clin d'oeil à La piscine. Comment évoquer le style de Yoko Ogawa que je découvre donc avec ces deux ouvrages ? Disons qu'elle aime à privilégier des situations ambigües où l'accent est parfois mis sur une partie du corps humain, un peu comme si l'ancien Cronenberg se penchait régulièrement sur son travail pour l'inspirer, qu'elle tourne autour comme un motif pour bâtir quelque chose qui finit par prendre une tournure plus ou moins fantastique. S'ajoute à ça une pointe de cruauté ou de sadisme chez certains personnages, mêlés d'une certaine naïveté fascinante et d'un sens de la description qui rejoint celle que peut procurer la lecture d'un ouvrage d'Haruki Murakami où les sensations passent autant par les couleurs, une retranscription réaliste de la matière qu'un certain onirisme poétique qui dans le même temps va, par la métaphore ou le flashback, souvent distordre cette même réalité de la matière et du lieux.

 

" "La première fois que je rencontre quelqu'un, je ne fais jamais attention à sa tenue ni à sa personnalité. La seule chose qui m'intéresse, c'est son corps en tant qu'organisme. Uniquement l'organisme."

Tout en bavardant, le directeur s'emparait d'un deuxième morceau de gâteau.

"Je relève tout de suite les anomalies telles que le déséquilibre entre les biceps droit et gauche, les traces de foulure sur la deuxième phalange du petit doigt, ou les déformations de la cheville. C'est vite fait. Quand je me souviens des gens, c'est d'un corps composé de bras, de jambes, d'un cou, d'épaules, d'un buste, d'un bassin, de muscles et d'os. Il n'y a pas de visage. Je suis surtout spécialiste des corps jeunes. C'est mon métier qui veut ça. Mais ce n'est pas pour cette raison que je souhaite y apporter des modifications. C'est comme si je feuilletais un dictionnaire médical. C'est drôle n'est-ce pas ?"

Les yeux fixés sur la fourchette en argent, je n'étais capable ni d'acquiescer, ni de secouer la tête. Il engloutit sa deuxième bouchée de gâteau.

"Comme je ne sais pas ce que c'est d'avoir deux mains et une jambe gauche, je n'ai aucune idée de la sensation que l'on peut éprouver en les bougeant. C'est pour cette raison que je suis intéressé par le corps des autres."

Je n'apercevais qu'un tout petit morceau de sa jambe artificielle qui pendait de la véranda. C'était un éclair métallique, recouvert d'un tabi à son extrêmité et dissimulé derrière le pan de son kimono. Le directeur mangeait son gâteau d'un air gourmand. Bouchée après bouchée, il léchait fort proprement la crème sur sa fourchette et sur ses lèvres. La vieille jambe artificielle blottie dans la pénombre et la génoise aux fraises et à la crème Chantilly clignotaient à l'intérieur de ma tête. "

(Les abeilles - Yoko Ogawa)

 

 

9782277123699_1_75 la_strategie_ender

 

Et puis je ne m'y attendais pas mais je me suis remis lentement à la science-fiction. Cristal qui songe me démangeait depuis une vieille lecture au collège (donc l'éternité quasiment), quand à La stratégie Ender, c'est en prévision de la sortie du film à la fin de l'année que je n'ai pu résister à le relire. Deux livres qui n'ont aucun point commun si ce n'est d'alimenter avec bonheur l'imagination enfiévrée qui jaillit au détour des pages. Le premier raconte l'histoire d'un enfant battu qui trouve refuge dans une troupe de cirque. Comme dans Les plus qu'humains (et semble-t-il une bonne partie de son oeuvre), Sturgeon témoigne des liens de filiation, de l'idée d'une famille peu humaine d'apparence mais dont les sentiments, la bonté et l'intelligence les élèvent bien au dessus de l'humanité et qui vont s'entraider pour dépasser leur condition. Si je devais faire dans la formule publicitaire, je dirais que c'est court, brillant, net et sans bavure.

 

Le second est aussi un enfant qui plutôt qu'être battu, va se battre et s'imposer progressivement comme l'unique espoir d'une humanité terrifiée par la présence d'extra-terrestres ayant envahi leurs systèmes solaires. Dès le début, la pression pèse sur le jeune Ender (Andrew) Wiggin, troisième enfant d'une famille de surdoués. Recruté par les grosses têtes des programmes militaires qui ont besoin de jeunes malléables à même de tenir le rythme très tôt sur des simulateurs, l'enfant va rapidement devenir adulte bien plus tôt que prévu, jusqu'à plus n'être presqu'une coquille vide. Là aussi l'écriture est nette et précise, et souvent drôle et ironique, Scott Card dépeignant les coulisses des généraux en en faisant des êtres très humains. Malheureusement ça n'en fait pas moins des salopards plus gentils avec leurs élèves. La réelle finesse de l'auteur se situe ainsi dans ce travail de dépeindre tous les protagonistes et faire en sorte avec tous leurs liens et antagonismes de faire qu'on s'y attache inexorablement. Le livre fini, on regrette déjà d'avoir quitté Ender et il ne nous reste plus qu'à lire les diverses suites (les cycles d'Ender ou de Bean, l'un de ses compagnons) avant de se préparer au film.