Plus le temps passe, plus je m'aperçois que je suis plus qu'attaché aux films qui bâtissent des univers, plus que d'autres. Ainsi certains films "moyens" ou trop atmosphériques me passionneront plus que la majeure partie des cinéphiles parce qu'ils auront accumulé d'un côté un souci du détail dans le décor ou l'écriture des personnages, dans l'échelle des plans et ce que ça suppose par rapport aux personnages et aux spectateurs; par rapport à l'autre côté, le versant plus narratif du film, ce qui va être repéré et assimilé quasi-inconsciemment par le spectateur (sauf si vous êtes cinéphile tout court, cinéphile-blogueur acharné --maladie incurable et qui prend de plus en plus d'ampleur avec le développement sans fin du net. Les cas de personnes atteintes et irrécupérables se comptent partout ! Qui sait, il y a même des cinéphiles qui ont un blog dans votre entourage, tremblez, pauvres quidams ! gneee). Ainsi de plus en plus --et je suppose que ma formation initiale de graphiste y joue-- je préférerais des films aux univers fouillés à ceux qui disposent d'une excellente histoire. Mais les choses n'étant jamais simples, je ne dis pas non non plus à une excellente histoire. Et puis d'abord, qu'est-ce que j'appelle "un film qui dispose d'un univers" ?

 

 

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Pour certaines personnes bloquées encore en 1983, la nouvelle trilogie de La guerre des étoiles n'a jamais existé. Encore des victimes du syndrôme Jar-Jar Binks. Toutefois au vu de ce syndrôme terrifiant et de son nom, on ne peut pas vraiment leur donner tort.

 

 

Guerre des étoiles et hobbits pervers

 


Quand j'étais plus jeune, j'adorais Star Wars. J'étais un fan modéré, ce qui se situe quelque part sur une échelle, entre le petit fan (il a les vhs, les DVDs) et le gros fan (il a presque tous les jeux vidéos Lucasarts basés sur Star Wars (*), il a les posters et artbooks, les romans qui se déroulent après (**), il dort avec la peluche de Jabba le Hutt et j'en passe). Comme beaucoup de mioches et ados + ou - vieux (l'adolescence on en sort jamais vraiment jusqu'à ce qu'on s'aperçoive qu'on a 40 ans. M'enfin ça c'est que pour les mecs y paraît), j'avais le livre des illustrations Star Wars avec les plans détaillés du vaisseau et me revoir ma VHS (puis plus tard DVD) de L'empire contre attaque tenait lieu d'une sorte de rituel que seul le cinéphile peut comprendre. Pourtant je n'ai découvert Star Wars que tardivement au collège. Ma cinéphilie fut marquée par la découverte de 2001 l'odyssée de l'espace à 10 ans et je ne comprenais pas comment alors on pouvait avoir un sabre qui soit aussi un laser et pourquoi dans les extraits que je voyais, les vaisseaux faisaient du bruit alors que dans l'espace on entend rien, du fait qu'il n'y a pas d'air (Kubrick dans 2001 respectait complètement ça, ne laissant filtrer que le bruit de la respiration de Dave Bowman lors de ses sorties. Encore aujourd'hui, ça "choque" ou "déstabilise" les gens qui voient le film pour la première fois tellement la SF au cinéma nous a donné des "habitudes" qui ne sont pas spécifiquement exactes à la réalité, mais passons). Pourtant quand j'ai vu Star wars peu après le mythe de Kubrick, je l'ai adopté comme un ami à part entière.

 

Star wars comme d'autres grandes sagas populaire a ceci de fascinant qu'il bâtit un univers, une histoire, une mythologie, rendues palpables du fait que les référents se retrouvent à divers échelles dans ce que l'on connait plus ou moins, piochant dans notre inconscient collectif sans qu'on cherche à toujours à situer d'où telle ou telle chose provient, d'où est sa vraie origine. On pourrait essayer remarquez : Ainsi, de même que Sergio Leone reprit presque plans par plan Yojimbo (Le garde du corps, Akira Kurosawa, 1961) pour Pour une poignée de dollars (1964), Lucas reprit dans les grandes lignes ce que développait l'empereur Kurosawa dans La forteresse cachée (1958), personnages, princesse à protéger, duo comique, situation. Le masque de Dark Vador n'est pas si éloignée de certains masques inquiétants d'armures de Samouraï ou de théâtre Nô qu'on peut apercevoir tout autant sur l'armure-trésor de Hara-Kiri (Masaki Kobayashi - 1962) que le visage que s'approprie la petite vieille dans Onibaba (Kaneto Shindo - 1964). Ne parlons pas des chevalier-jedi dont la droiture et l'ascétisme peuvent s'apparenter tout autant aux bonzes qu'aux guerriers shaolins, voire les samouraïs (même si je ne me hasarderais pas sur cette voie, les guerriers du Japon féodal ayant développés des stratégie de batailles souvent impressionnantes là où dans les deux trilogies du sieur Lucas, à l'exception du général Grievous et des chorégraphies de l'épisodes III, les jedi font parfois plus des moulinets bourrins qu'autres chose mais on me souffle à l'oreille que je suis un peu de mauvaise foi sur ce coup. Mince). Alderaan avant explosion est basée sur un style architectural Art Nouveau là où Coruscant et certains vaisseaux adoptent volontairement un style rétro dans l'allongement des formes qui rappelle les années 50.

 

A chaque planète dans Star Wars correspond un climat et un paysage bien définis. C'est du simplisme mais ça marche. Hoth (Lucas doit avoir un humour bien particulier au passage) et ses glaces et neige. Dagobah et ses marais putrides. Tatooine et son désert invivable. Etc etc... Et n'oublions pas le design de chaque vaisseau et ses spécificités, les personnages, les jeux de couleurs... On a ainsi là un univers pensé sur la base d'idées toujours poussées à chaque fois dans une direction précise et dotée de ramifications en fonction de ce qu'on veut développer. Cet univers va ensuite progressivement se retrouver intertextualisé d'un média à un autre et si les films restent la matrice principale de tout ça, on ne peut nier qu'on peut aussi prendre plaisir à évoluer dans les jeux vidéos star wars, les romans, les BDs et comics, les artbooks... Le produit est décliné sous diverses formes qui, paradoxalement participent aussi de sa propre culture.

 

Avec Star Wars, nous partons d'un processus qui va du film au livre mais l'inverse marche aussi (c'est même le plus courant vu que le livre a primauté sur le cinéma historiquement). Si l'on prend Le seigneur des anneaux ou Dune, on se retrouve avec des déclinaisons d'univers tout aussi riches et adaptés ensuite pour le cinéma et la télévision avec plus ou moins de bonheur. Ainsi, exit les chansons et le personnage de Tom Bombardil dans les versions filmés du SdA par Ralph Bakshi et Peter Jackson. Certains diront que cette éviction était un mal nécessaire, d'autres râleront. Là aussi ces oeuvres développent des référents face à ce que l'on connait, une mythologie, tout un monde plus ou moins proche du nôtre (on y trouve des plaines, déserts ou montagnes) tout en cherchant à proposer une oeuvre originale qui nous passionnera dans le fait de se dégager par la fiction et la description, de notre réalité souvent morne. Ainsi DUNE aborde de passionnantes notions d'écologie (qui seront retrouvées à plus petites doses dans les tomes d'après, comme en toile de fond, mais jamais vraiment oubliées. Je renvoie par exemple au processus du ver des Enfants de Dune qui fait écho aux théories sur le sable de Dune et que l'on retrouvera aussi avec les signes de végétation observés dans L'empereur-dieu de Dune). Le Seigneur des anneaux et DUNE disposent de cartes géographiques et de chronologies bien distinctes. Les deux ont aussi un vocabulaire expliqué plus ou moins avec un lexique ou de nombreuses notes.

 

 

 

Echelles cinématographiques

 

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Persona - Ingmar Bergman (1966)

 

 

Voilà pour le cas d'Univers étendus et facilement identifiables. Mais on peut aussi se passionner pour des oeuvres indépendantes qui vont, d'une certaine manière créer un univers bien personnel à l'intérieur de l'oeuvre-même en utilisant divers stratégies. Ainsi d'un discours sur le cinéma mis en abîme d'un autre sur la schizophrénie qui va se rejoindre à plusieurs points du film comme dans Persona. Dans le film de Bergman, personne n'a oublié l'ouverture énigmatique qui culmine sur des images destabilisantes, mêlant en direct phobies diverses (coucou l'araignée, coucou l'éventrage d'animaux), obsessions humaines (l'identification à l'autre avec cette superposition de visage que contemple l'enfant... que l'on retrouvera plus tard, furtivement quand Bibi Andersson craindra --à juste titre-- de se faire vampiriser par Liv Ullman; le sexe avec cet insert de braquemart bien viril --Fincher s'en souviendra joyeusement sur Fight Club-- ou ces lèvres du visages placées "verticalement" à l'image) et bien sûr le cinéma comme représentation de la vie et de l'image (les deux étant liés). Or à plusieurs reprises, le film va sévèrement dérailler. De l'attitude muette et bizarre d'Ullman qui va hypnotiser celle qui en prend soin, du sexe qui se dévoile oralement par une confession troublante (***), du film-même que l'on regarde qui saute pour se brûler lui-même (!), jusqu'à cette fin qui clôt le film comme il avait commencé : chaotiquement.

 

Tout Persona semble ainsi se suffire à lui-même, bloc magistral superposant en 85 minutes toutes les couches possibles d'interprétations, idées, détails, résistant au temps pour longtemps (le film ne vieillit pas d'ailleurs). Ailleurs, Bergman n'hésite pas à tendre des pistes, joindre des liens invisibles d'un film à l'autre. Par exemple Une passion, film en couleurs (magnifiques d'ailleurs) qui contient une séquence de rêve en noir et blanc (légèrement bleuté) qui semble en fait une seconde fin ou une fin cachée à ce qu'on voit dans les 15 dernières minutes de La honte. Ou bien des séquences de photos ou de fantasmes/souvenirs comme déconnectés de toute réalité. Si vous vous rappelez l'ouverture sur fond noir du Septième sceau, on entend des bruits de scie, des gens qui parlent avant un "moteur.... action" et que le film commence. Comme s'il y avait une autre réalité derrière ce Moyen-âge étrange et métaphysique, quelque chose de pré-existant qui se situe dans la construction des décors en direct avant que le film commence et que Ingmar en cachette nous adresse un gros clin d'oeil pour nous dire goguenard "au fond tout ça c'est que du cinéma". Du spectacle et de la magie relèverait Fellini.

 

 Comme je l'ai écrit, ces films bâtissent quelque chose en utilisant diverses stratégies de mise en scène. Souvent cela se situe dans une extrême attention aux détails, qu'ils soient des objets, animaux ou humains que la caméra va croiser mais qui, souvent, auront une vie propre et rien à voir avec les personnages. En somme, un monde vit totalement à part de nous et la caméra enregistre souvent cela au détour d'un gros plan ou d'un travelling, nous faisant par là-même redécouvrir le monde avec des yeux neufs. C'est la fin de L'eclipse d'Antonioni (1962) qui va refaire les parcours visités par Monica Vitti et Delon sans que ces derniers n'y soient, se focalisant soudain sur un passant qui étaient souvent en fond et qu'on remarque cette fois, ces fourmis et l'eau dans le bac où Monica Vitti jouait avec un bout de bois la veille. Tout soudain nous revient dans la gueule, amplifié comme jamais, témoignant d'un monde qui peut aussi vivre sans ses personnages. C'est La femme des sables (Hiroshi Teshigahara - 1964) qui part de l'infini petit du grain à l'échelle humain dès le début (cf captures suivantes), des différents états du sable et de la métaphore de l'humain qui doit y vivre et cohabiter avec la nature sans oublier de témoigner d'un regard neuf sur les relations hommes-femmes coupé de tout afin de livrer un cheminement qui tient d'une certaine forme d'épanouissement personnel (****). Ce sont les plans tangeants de Terrence Malick qui isole gestuelle dans l'instant du mouvement temporel présent face à une pensée intemporelle (pour La ligne rouge / Le nouveau monde / The tree of life. Avant ça, le cinéma de Malick est dans la contemplation qui s'opère non pas par le travelling et le mouvement rapide mais plus l'observation du monde vis à vis de son protagoniste et vice-versa. La ballade sauvage et Les moissons du ciel réflètent et renvoient l'histoire de l'Amérique (*****) ainsi que la pensée d'un individu --souvent un narateur féminin, Sissy Spacek pour l'un, la jeune fille des moissons pour l'autre-- là où par la suite, les voix, mondes et mouvements vont se multiplier). Le cinéma de Bresson où le geste va dicter l'action et le temps dans le plan, jusqu'à irriguer tout le film.

 

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Dès le début de La femme des sables, différents plans fixes partent d'un extrême gros-plan stylisé voire abstrait puis s'enchaînent pour recontextualiser le sable à hauteur d'homme : minuscule mais pourtant si nombreux, partout. C'est lui qui va gripper les rouages du récit et de la vie des personnages, à la fois marqueur temporel de ce temps qui s'écoule tel un sablier, mais aussi permettre d'échaffauder des plans du corps humain (féminin) où le sable et la sueur, stagnantes, finissent par dessiner des paysages abstraitement érotiques. Enfin dans cet univers de grain, on oublie pas pourtant les dunes de sables et la faune qui y vit, le film insistant souvent sur les insectes, oiseaux, crabes, tout ce qui a sa vie propre en dehors des personnages filmés.

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Voilà pour les grandes lignes du cinéma : bâtir un univers serait créer un fond qu'il soit arrière-plan, arrière-champs, hors du cadre, purement fictionnel mais disposant d'une vie si riche qu'elle nous blufferait (inconsciemment ou non) parfois plus que le film lui-même et participerait de sa propre fascination. Cela est évidemment théorique, vrai et sans doute faux car le cinéma et la vie sont toutefois plus complexe que ça. Et puis j'ai trop parlé, enfin écrit, je pourrais évoquer des univers musicaux et liés à la BD, comics, manga, des structures littéraires entraperçues dans certains grands ouvrages (tiens, DUNE...), parler du jeu vidéo, ce petit cousin du cinéma... Maybe une autre fois, hein ? See ya !

 

 

 

 

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(*) Lucasarts ne donnait pas pourtant que dans le Star Wars. Leurs "point and click" comme Sam and Max, Day of the tentacle ou Monkey Island sont excellent avec cet humour pourtant si british et absurde qui n'appartient qu'aux Monthy Pythons.

(**) Surprise ! L'empire continue de se reformer après la victoire des rebelles, ça vous la coupe hein ? Non ? Vous dormez ? Ah merde.

(***) Assurément l'un des meilleurs moments Bergmanien mais il y en a tellement...

(****) Enfin, ça dépend. Le film est tellement riche et ouvert que sa fin peut tout aussi bien être interprêtée négativement que positivement suivant la subjectivité du spectateur.

(*****) Mythe de Bonnie and Clyde et des tueurs errants qui forment une part de l'histoire mouvementée du pays pour l'un. Culture des moissons et imagerie (avec cette grande maison typiquement, historiquement et uniquement américaine qui irrigue aussi bien la peinture --Edward Hopper-- que le cinéma --remember le manoir Bates dans le Psychose d'Hitchcock par exemple.