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Le tuning, la vitesse, la route: c’est toute la vie d’Alex, 25 ans, rivé au volant de sa voiture customisée. 
Une passion exclusive, avec ses rites et ses codes, sans vraie place pour sa copine Rachel et leur enfant.

Mais une nuit, sur la voie rapide, c'est l'accident...

 

L'univers du tuning sans tomber dans le cliché, l'immensité opaque de l'obscurité, les mondes désoeuvrés des banlieues et des comédiens pleins de justesse, pour son premier film Christophe Sahr s'en sort très bien, ce qui n'était pas chose aisée à vrai dire. Pour un premier film on peut dire que le maître-mot qui domine ici c'est "sensibilité" tellement le film avance lentement à fleur de sentiments, dresse avec tendresse, voire un certain amour, un beau portrait à la fois d'un couple en perdition et d'un jeune désoeuvré en pertes de repères suite à cet accident en pleine nuit. Percutant un jeune homme, Alex éprouve par la suite des remords qui en viennent à le ronger, le coupant tout aussi bien de ses amis fans de tuning, que de son épouse, laquelle se sentait déjà bien délaissée dans le triangle amoureux occupé par sa personne, Alex ...et sa Honda jaune.

 

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Or il était évident qu'il fallait vraiment faire de la voiture du héros un élément à part entière, témoignant aussi bien de sa déperdition sur une voie de stationnement de la vie que de son progressif isolement et cela, Christophe Sahr l'a bien compris avec une justesse et une intelligence qui est à l'égale de l'écriture de ses personnages. Si vous cherchiez ainsi un nouveau Fast and furious (ma foi, l'affiche pourrait y faire songer, elle peut tout aussi bien faire penser à un film d'action qu'un drame dans la manière dont elle oriente sa composition mais Johan Libéreau n'est pas Vin Diesel et ni lui ni Christa théret ne regardent le spectateur ou vers la droite --l'habituel sens de lecture occidental étant de gauche à droite-- mais plutôt vers le sol (honte du personnage d'Alex) ou vers la gauche (Rachel est plus vers le passé et les bons moments que vers un avenir incertain que le film n'affiche pas encore à ses débuts) et malgré un générique d'ouverture assez coloré, on en est loin. On est ici plus proche d'un film d'auteur, Sahr ayant bénéficié des cours de la Fémis, ce qui lui permet de soigner hardiment tout son film d'une mise en scène qui se tient agréablement.

 

J'écrivais que la voiture est un personnage à part entière et qu'elle se faisait le témoin de l'état d'Alex et ça se voit. Dans plusieurs plans, le jeune homme est isolé avec sa voiture (capture 1), comme incapable de s'en défaire. Loin de se dégager dans un premier temps de cette relation fusionnelle, il guette avidement le véhicule même quand il en est éloigné de quelques mètres (capture 2). Dans les faits, le jeune homme considère son épouse et sa fille comme des entraves à sa liberté et s'il les aime au fond de lui il n'a pas encore le courage de le dire à voix haute, préférant fuir ses responsabilités. Ce n'est qu'avec le drame nocturne et le choc d'avoir enlevé la vie à un jeune homme qu'Alex va progressivement se remettre en question et commencer à se poser les bonnes questions. Drame ou accident, nous ne le saurons pas précisément jusqu'à ce que, de plus en plus isolé (capture 3, un brin symbolique sans en faire trop à ce stade), le jeune homme n'en vient à chercher des réponses (et du réconfort) auprès de la mère du jeune défunt.

 

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Et comme Alex, la voiture finit elle aussi dangereusement cabossée. A la blessure psychologique du personnage qui ne fait qu'enfler se superpose la blessure physique du véhicule, de plus en plus mutilé. Comme l'indique le cinéaste quand on lui dit "qu'il y a quelque chose de très organique dans la manière" de filmer la voiture :

"Alex a un rapport très sensuel à sa Honda Civic. Il accorde toute son attention à cette voiture qu'il a lui-même façonnée. C'est cette hyper fétichisation de l'objet voiture qui m'intéressait dans l'univers du tunning. Après l'accident, il caresse les blessures de son bolide. Sur le tournage, c'est devenu une plaisanterie entre nous : on l'appelait la scène Crash, en référence bien sûr au film de Cronenberg. Même si mon film est très différent formellement et dans ce qu'il raconte, Alex plonge à ce moment-là sa main dans la carosserie de sa voiture, comme une pénétration" (*). (capture 5)

 

Tout aussi organique est, d'une certaine manière, la mise en scène (ample sur les scènes de route, plus intimiste dans les milieux plus restreints) et l'ambiance du film. La lumière dans les scènes nocturnes est très belle et fait presque penser à celle perceptible parfois chez Michael Mann (et c'est là un compliment perso car Mann est pour moi l'un des rares à avoir su vraiment réfléter les couleurs de la nuit dans Heat, Collateral ou Miami Vice --impressionnant travail sur la lumière et le grain en HD dans ce dernier si vous regardez bien). Même certaines scènes prennent un caractère presqu'onirique et bienvenu. Ainsi toutes les scènes dans le bowling, comme coupée de la réalité et d'où irradie Christa Théret sur quelques plans (elle est d'ailleurs au propre comme au figuré la lumineuse présence du film). Sans oublier une musique bienvenue un peu ambiant à base de guitare de Martin Wheeler qui, si elle ne remplace pas forcément l'intention initiale du cinéaste (qui voulait le drone de Sunn O))) ainsi que le post-rock de Mogwaï --qu'on entend à deux reprises dans Miami Vice de Mann d'ailleurs), arrive à retranscrire ce moment flottant où l'obscurité semble avaler et le jour et les âmes.

 

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Pour un premier film tout n'est évidemment pas parfait (a mon sens le film manque un peu de rythme quand c'est la musique qui est inaudible là où elle devrait être plus percutante (**) et certains effets pour témoigner de l'idée de vitesse font un peu trop clip --je n'ai rien contre le clip mais là face à l'homogénéïté du reste du film qui s'en trouve momentanément brisée, c'est un peu péjoratif oui-- par moment ce qui ferait presque sortir du film) et l'histoire qui est celle d'une rédemption n'est en soi pas nouvelle. En revanche, le tout bénéficie d'une belle fraîcheur dans sa mise en scène sincère et son duo de comédiens doté d'une belle osmose (ils s'étaient déjà rencontrés sur La brindille d'Emmanuelle Millet apparemment) qui rend au final le film intéressant, voire des plus touchants quand arrive son final. Assurément à voir donc si vous en avez l'opportunité.

 

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Je remercie Cinetrafic et Epicentre-films d'où le DVD (sorti le 25 juin) était issu du programme DVDtrafic, ce qui m'a permis de le voir et de le chroniquer. Venant d'Epicentre, on a à nouveau une belle édition soignée, toute zones avec des sous-titres anglais ainsi que pour les sourds et malentendants. L'image est vraiment très belle et le film ferait un bon candidat si Epicentre passait prochainement au blu-ray (il a l'avantage techniquement pour son aspect visuel et sonore et d'un autre côté l'histoire est universelle et bien plus accessible que d'autres films de l'éditeur parfois plus courageux et nécessaires dans leur démarche mais aussi plus casse-gueules d'un point de vue commercial. Exemple ici), je dis ça comme ça hein. Côté bonus, on en a aussi pour notre argent avec les interviews de l'équipe, la galerie photos et biographies, la bande annonce et surtout 2 courts-métrages que sont Contact (2008) et Custom '(2009), tous deux consacrés à l'univers du tuning. L'un est une pure fiction de 20 minutes, l'autres plus documentaire (celui que j'ai préféré) laisse les intervenants et passionnés de la customisation de véhicules au travail quand ils ne parlent pas devant la caméra tout en alternant avec des portraits figés (mais bien cadrés déjà) qui les représentent avec leur véhicule. Déjà là on sent à la fois le désir sincère de représenter un monde sans cliché mais aussi le monde de la nuit qui imprègne les images. C'est court mais brillant.

 

 

 

 

 

 

 

(*) Extrait du dossier de presse du film.

(**) Je chipote un peu mais quand on sort des références musicales, j'aurais envie de dire qu'il faut assumer ensuite derrière. Oui, je chipote, je sais.