...par des chemins détournés. Et évidemment dans la logique d'attente du film à venir.

J'avoue, le blog a été un peu délaissé ces derniers temps. Manque d'envie et manque de temps. Mais il faut aussi avouer que je n'ai pas vu beaucoup de nouveautés en films durant ce mois d'août et que je n'avais pas le courage non plus pour parler de certains autres films (honnêtement, si l'on veut écrire quelque chose de détaillé et objectif sur Le congrès d'Ari Folman --l'un des meilleurs films de l'année pour moi-- il faut le digérer tant l'objet échappe à toute forme de pensée et de retour immédiat. C'était déjà plus ou moins le cas de Valse avec Bashir mais là on est monté de plusieurs crans au dessus tant cela donne à réfléchir tout en livrant un constat actuel sur les technologies et médias --la science-fiction n'est souvent qu'une manière de parler du réel par une voie détournée). Côté musique, pas de nouveauté non plus, ça me barbait même d'avoir du neuf surtout si ce n'était pas consistant dans le rythme, les textures sonores, la guitare et j'en passe. Monsieur fait son élitiste 2.0 ouiiiiiii. Par contre, j'ai lu. Le 15 août, jour férié par excellence pour sortir, aller au cinoche, trouver des amis... j'ai lu. Bien sûr j'étais à la maison pour d'autres raisons mais celà ne m'a pas empêché de dévorer un bouquin de 10h du matin à 3h... du matin. Un grand livre donc ? Même pas mais l'écrivain a le don d'être passionnant malgré la polémique qui l'entoure (on y vient, on y vient).

 

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Rappelez-vous, en juillet, en plein festival de cinoche, je relisais tranquillement avec bonheur La stratégie Ender (puisqu'il faut bien nommer aussi ce qui est l'une de mes attentes cinéma pour les mois à venir, en fan du livre d'origine). Dans ce livre écrit en 1985 et dont je lisais la version traduite en français une dizaine d'années plus tard, un enfant sauvait l'humanité à ses dépens, persuadé d'être manipulé par les adultes (ce qui n'était pas faux). Il y avait des notions de rédemptions, de martyre en heureusement plus light, le passé de mormon et de missionnaire chrétien de l'auteur n'intervenant pas tellement contrairement à ce que j'ai pu lire chez d'autres auteurs américains, voire chez Card lui-même par la suite hélas.

 

Car entre le Card de 1985 et celui d'aujourd'hui en 2013, il y a un fossé, voire un monde. Cela se sent à la fois entre les dernières déclarations malvenues de l'auteur et la tenue qu'ont les deux présents romans en image ici. Comme beaucoup je suis tombé des nues en apprenant ses positions contre l'homosexualité (un lien en anglais direct pour aller plus vite et en français plus court et résumé chez wikipedia si vous manquez de temps). On pourrait se demander comment une personnalité brillante (car oui le bonhomme est loin d'être bête, c'est même un fin analyste et psychologue des relations humaines qu'on découvre à la lecture de ses ouvrages) peut soudain se casser la gueule de son piédestal mais le fait n'est pas nouveau, il faut toujours séparer l'homme de l'artiste. Je n'ai par encore jamais lu d'oeuvres de Louis-Ferdinand Céline mais je sais qu'il était de surcroit raciste et ouvert à la collaboration nazie (et ce paradoxalement alors qu'il était médecin et sauvait donc des vies, même des résistants. Compliqué hein ?). Toutefois cela ne m'empêchera pas de lire prochainement avec plaisir ses ouvrages qui restent cultes. Mais en revanche, je ne me fais aucune illusion sur le personnage aussi doué soit-il, aussi je rejoins la colère de Potzina quand elle tombe sur un livre qui glorifie le personnage sans jamais témoigner de son côté noir pourtant connu aujourd'hui. Il me semble même sans l'avoir lu que le livre aurait gagné en force en abordant ces points obscurs (Potzina confirmera sûrement ça ici ou pas).

 

 

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La très belle et mystérieuse couverture de La stratégie de l'ombre en relation parallèle évidente avec La stratégie Ender aux éditions L'Atalante.

 

 

Mais revenons à Card. On a donc là un écrivain profondément humaniste, ouvert à l'adoption des enfants ou à la défense des handicapés (ce que wikipedia ne mentionne pas très curieusement mais est connu puisque dans les remerciements ou postfaces, l'écrivain en parle en filigranne) qui, paradoxalement peut par la parole se prononcer à dire d'énormes bourdes dont on peut se demander s'il a légitimement réfléchi en profondeur à la question. Du coup vu les tollés dans les 90's ou aujourd'hui, l'auteur s'est retranché à plusieurs reprises sous d'autres arguments. Dis donc Orson, tu assumes ce que tu dis ou non ?

 

Or il se trouve qu'en juillet en Suisse, j'ai rencontré Orson Scott Card. Grâce à des membres du staff, j'ai pu approcher l'auteur. J'étais même à deux doigts de poser les questions qui fâchent, ça aurait été rigolo (c'est mon côté poil à gratter ça). gneee

 

Mais non, j'étais ici pour une dédicace imprévue, trimballant partout avec moi mon bouquin et espérant chopper au passage le bonhomme. Ce qui se fit juste après la projection de Raze, au moment où il sortait en dernier de la salle, se préparant à fuir. Il avait déjà eu pendant le NIFFF une conférence où il était invité d'honneur, je pense que certains ont dû tenter d'aborder avec lui le sujet de l'homosexualité même si ce n'était pas le thème principal. Et puis on ne tape pas avec une massue sur ses idoles. On enrobe d'abord la massue dans du cellophane pour que ça fasse un peu moins mal, voyez-vous.

 

Mais ce fut court. A peine quelques mots échangés où il me demandait ce que j'avais pensé du film et que je répondis dans un anglais baragouinant à filer la honte à n'importe quel francophone tandis qu'il me signait mon livre. Surtout, j'avais en face de moi un homme fuyant, ne regardant que peu dans les yeux, préférant s'éclipser plutôt qu'aller avec les autres membres du jury, se demandant intérieurement ce qu'il faisait là. Faut-il dès lors tirer sur les ambulances (certains me répondront que oui parce que c'est rigolo de voir le véhicule ensuite s'écraser contre le mur, tss, tss) ? On voyait bien un homme dévoré par ses déclarations et craintif. C'était ironique parce qu'en tant qu'ancien mormon, il était puni par les mêmes cas de consciences qui dévoraient certains de ses personnages. Comme ma mémé avait coutûme de dire, les chiens ne font pas des chats.

 

 

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Cette image n'a rien à voir mais l'illustration est une fois de plus magnifique et puis il faut bien aérer un peu le texte du blog hein.

 

Avec tout ça on s'est bien écarté du sujet qui nous préoccupe, l'univers de la stratégie Ender qui voit ici un prolongement et un parallèle plus ou moins bien venu avec La stratégie de l'ombre et l'ombre de l'hégémon, formant les deux premiers tomes du cycle La saga de l'ombre, qui se déroule au même moment que le premier tome de La saga d'Ender. Vous me suivez ? Si non, les choses vont s'éclairer si je vous écris que dans ces livres, on se concentre sur le personnage de Bean, jeune garçon superieurement intelligent et donc aussi surdoué qu'Ender (Andrew Wiggin), qu'on croisait déjà en tant que personnage secondaire dans le roman de 1985. L'occasion pour Card de revisiter son univers d'un oeil nouveau.

 

Mais comme je le disais plus haut, il y a un monde entre le Card d'hier et celui d'aujourd'hui. Là où La stratégie Ender se lit avec fluidité en quelques jours voire moins tant la concision est tout à l'honneur de Card, la lecture des aventures de Bean s'avère plus problématique sans trop entacher toutefois le plaisir de la lecture tant l'écrivain reste encore aujourd'hui l'un des meilleurs conteurs actuel (on lui doit même l'écriture des meilleures répliques des jeux vidéos The dig --un jeu produit par Spielberg aussi je fais remarquer-- ainsi que les insultes grâtinées de Monkey Island sans oublier la novellisation bien foutue et respectueuse de Abyss de James Cameron --une manière de payer ses impôts avec classe).

 

Card digresse constamment dans ces deux romans et l'histoire semble souvent ralentie par de nombreuses considérations parfois pénibles, parfois passionnantes. D'abord l'univers politique en toile de fond de La stratégie Ender est ici partie intégrante des jeux de pouvoirs et alliances qui se forment. On sent les recherches monstrueuses pour tenter de bâtir un contexte politique qui pourrait sensiblement exister d'ici 200 ans (sur l'échelle du temps, c'est plus que proche, on ne réalise pas) mais à la lecture on voit bien aussi que l'auteur hésite, pas aussi à l'aise qu'un Frank Herbert ou un Ayerdhal. Ensuite des considérations religieuses qui témoignent que oui Card a un savoir théologique vraiment impressionnant mais bordel, faut arrêter de le sortir à tout bout de champ, c'est lourd et pédant à la longue. Autant dans la stratégie Ender on en a pas (là est le fait que le bouquin est conseillé judicieusement pour se plonger dans l'oeuvre de l'écrivain en plus de rester toujours aussi passionnant après toutes ces années), autant dans La stratégie de l'ombre, le personnage de la religieuse peut un peu énerver mais ça passe... autant dans L'ombre de l'hégémon (2e tome du cycle de Bean), ça vire à la torture. Vraiment.

 

Ensuite le fait de revisiter Ender par le biais d'un autre c'est un peu comme George Lucas qui revient effectuer constamment des effets spéciaux en masse de rajouts sur ses Star Wars, par moments, on s'en passerait bien. Le hic c'est que Bean est une machine analytique incapable d'avoir des émotions, sauf le plus souvent calculées. Vous voyez l'héroïne de Millenium avec son syndrôme d'Asperger ? Eh bien Bean c'est pareil. Et le pire est d'avoir ce garçon suprêmement aussi intelligent qu'Ender voire plus, ça dévalue un peu l'oeuvre originale presque même si pour le coup les raisons s'en trouvent évidentes au fur et à mesure qu'on s'approche de la fin. Difficile toutefois d'être emphatique avec le personnage sur le coup, sauf sur le long terme à la lecture du second volet. Mais là, patatras, le personnage de Soeur Carlotta (non, non, elle ne collectionne pas les DVDs --blague de cinéphile) qui prend plus d'importance de prévu à tel point (je spoile désolé) que Card est obligé de se séparer de son personnage à un moment donné. Cela n'empêche pas la fin du second tome de traîner en longueur et de rendre Bean super actif mais incapable de prendre des décisions pourtant évidentes qui nous auraient privés avec bonheur d'un certain personnage qui revient une énième fois dans le 3e tome pour une énième vengeance parce que, désolé d'être grossier, Bean n'a pas eu de couilles. Bon en même temps Bean n'est pas Ender non plus (ce dernier plus humain aurait par contre littéralement détruit son adversaire, même à terre. Quand on parlait de paradoxes...) mais quand même.

 

 

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Dans le film, on a Harrisson Ford. Youpi.

 

Bref au final ça donne ça :

  • La stratégie Ender (1er tome de La saga d'Ender) : Chef d'oeuvre de la SF (et c'est reconnu par les prix Hugo et Nebula). A lire. A lire même avant de voir le film car ce dernier a de fortes chances d'être vulgarisé au possible (cf la bande annonce) et donc peut-être moins complexe et plus déceptif.
  • La stratégie de l'ombre (1er tome de La saga des ombres - cycle de Bean) : Passionnant, bon et intelligent. Un bon chouia en dessous de son modèle quand même mais à l'avantage d'apporter un autre éclairage sur Ender et comment il est perçu alors puisque ça se déroule quasiment au même moment.
  • L'ombre de l'Hégémon (2e tome de La saga des ombres - cycle de Bean) : Bon là c'est bien sans plus pour les raisons que j'ai expliqué. Le livre se lit bien et conserve un certain attrait mais ce serait plus pour les fans. Ender parti chercher la rédemption dans les étoiles (cf le second tome de la saga d'ender : La voie des morts), on se recentre sur Bean et le groupe d'enfants soldats du "djish" d'Ender. Bon, ça se lit mais si il faut encore plus souffrir pour la suite comme j'ai pu le lire ici et là, je vais revenir à La voie des morts.

 

Voilà donc en attendant le film...