"...But you have to go further."

Anchor made of gold - Jenny Wilson.

 

Revenir à l'enfance. Surtout quand ça ne va pas bien, mais pas que. Vouloir la retrouver à d'autres moments peut-être plus naturels. Au fond, c'est somme toute normal. Il y a des choses qui nous marquent enfants, voire jeunes ados et qui vont plus tard délimiter notre caractère et notre essence, voire, plus que marquer une délimitation, ouvrir grand toutes nos frontières. Laissez-moi vous raconter une anecdote.

Quand j'étais petit, nous voyagions souvent de nuit avec mes parents, mon frère et moi. Nous partions à une heure très tôt dans le matin, ce qui nous permettait d'éviter des désagréments tels que les bouchons. Papa et maman nous réveillaient un tout petit peu vers les 4,5h du matin, de manière à ce que nous soyons un peu mobiles, le minimum pour nous déplacer vers la voiture, la tête et tout le corps encore dans le coton du sommeil. A l'époque nous avions une BMW bleue foncée aux sièges qui sentaient une forte odeur indéfinissable quoiqu'un peu sucrée. Nous rentrions dans la voiture mon frère et moi pour se lover dans l'entrelac de couvertures qui formaient le siège arrière et l'espace entre ceux-ci et les sièges conducteurs. Dans le noir, quand j'entrouvais un oeil entre deux doses de sommeil je voyais l'immense nuit au dehors du véhicule et les cadrans lumineux du tableau de bord ainsi que de l'allume cigare qui brillaient tel des phares dans la nuit. Mais des lumières circulaient aussi au dehors tel d'impossibles étoiles filantes. Et le fond sonore se dotait soit de la radio, de ces voix inconnues mais qu'on devinait un tant soit peu bienveillantes dans la nuit pour les informations routières, soit, le plus souvent, des cassettes de musiques du paternel, remplies de rock qu'on finit par connaître par coeur : Dire Streets, Nirvana, Genesis...

 

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Photos extraites de Paris Texas de Wim Wenders.

 

Ces sensations là, ces sentiments là, j'ai essayé de les retrouver par la suite à différents stades, par la culture. Bien sûr je savais que ça n'aurait pas la même puissance, pas la même intensité mais des fragments suffisaient. J'ai eu un choc immense quand j'ai vu Paris Texas et une bonne partie des films de Wim Wenders alors que j'étais au lycée. Cela aurait pu rebuter n'importe quel jeune mais non. Ces errances, ce mal-être, ce besoin de s'échapper d'être sur les routes comme les photographes d'Alice dans les villes ou Travis (Paris Texas), de se sentir exister par n'importe quel moyen. Autres lumières, autres couleurs chez le cinéma de Gregg Araki que j'ai découvert plus tard et donc eu moins d'impact sur moi mais The Doom generation et Nowhere qui conjugue là aussi personnages en perdition dans le cadre là aussi du road-movie (The doom generation) ou d'une ville à la Bret Easton Ellis (lisez un roman et regardez Nowhere ensuite, c'est flagrant, ou l'inverse. ça marche dans les deux sens), quel festin de couleurs. Sans doute plus pour Nowhere.

 

Curieusement ça pourrait être presque des films des années 80 par bien des aspects. Repenchons nous sur ceux-ci. Il y avait un certain jeu sur la lumière dans une bonne partie : celle-ci pouvait tout aussi bien être glaciale qu'enveloppante, irradiante. C'est l'époque des coupes de cheveux bizarroïdes (la fameuse banane auquel même Bowie succomba malgré lui), des vêtements pop, d'intérieurs décos complètement arty (du moins en France, les catalogues de La redoute fournissant un bon aperçu des années passées), d'un certain cynisme reaganien, d'une musique soudain devenue plus synthétique et de lumières aux néons qui tailladent la nuit noire. Il est à noter d'ailleurs que certains cinéastes chercheront une certaine alliance organique entre musique un brin électronique et esthétique bleutée et argentée. Citons Michael Mann avec Thief (Tangerine Dream à la musique pour une B.O fascinante d'ailleurs) et Manhunter (Kitaro, Klaus Schulze, Shriekback et Iron Butterfly en guests) qui marque là le premier chef d'oeuvre du bonhomme (ami blogueur, clique sur le lien pour découvrir --si ce n'est pas déjà fait-- ma joulie chronique pleine de belles nimages). Citons aussi James Cameron avec Terminator (et sa bande son "métallique" signée Brad Fiedel) et bien sûr Aliens. Des films où la nuit occupe une bonne partie des oeuvres, quand ce n'est pas tout le film (S'il n'y avait pas quelques lumières, on baignerait dans une quasi complète obscurité un brin bleutée dans Aliens --avec passage en "lumière" rouge lors de l'attaque du campement improvisé par Ripley et ses potes par les viles créatures). Des exemples pas vraiment choisis au hasard car ces cinéastes émergeront totalement de l'époque qui les a vu apparaître pour développer rapidement des thématiques, idées et un style bien personnel.

 

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Thief - Michael Mann.

 

Retourner à l'enfance, et donc à du rassurant, de l'hébétude agréable, ça pourrait aussi passer par la répétition et donc la sérialité. D'une certaine manière la série travaille la répétition pour en faire un système d'habitudes très travaillées et bien plus complexes qu'on pourrait le croire (*). Chaque semaine vous retrouverez des personnages avec lesquels vous avez appris à vivre et qui sont devenus en quelque sorte des amis (**). La variation du motif se situe donc ici (oui car la répétition seule peut lasser. Les compositeurs comme Glass ou Reich le savent bien et ont toujours essayé de modifier en profondeur leurs travaux. Pour le profane c'est difficilement repérable. Pour un habitué de ces musiciens, chaque oeuvre acquère par contre une couleur bien particulière) dans les histoires qui amèneront de nouvelles enquêtes, nouveau personnages, nouvelle histoire de coeur, passons. Variations sur les motifs dans la trame tout ça.

 

 

 

"And when we kiss, we speak as one... And in a single breathe, this world is gone..."

Everyone Everywhere - New Order.

 

 

Tout ça m'anène à déboucher sur les jeux vidéos qui nourrissent tout autant (voire plus) que les films, livres, musiques et peintures ces fortes sensations. Voire les font naître et pousser comme ce qu'on avait pu connaître plus jeune. Dans The legend of Zelda - Ocarina of time, Link le personnage que le joueur (toi, vous, moi, ils, elles) interprête (***) se réveille un matin pour un jour presque comme tous les autres. Car, dans sa maison creusée dans un arbre, Link le "kokiri" reçoit une fée. C'est donc un jour très spécial pour ce jeune garçon qui, contrairement aux autres n'avait pas eu de fée à sa naissance et était donc sujet aux railleries de certains autres enfants du peuple de la forêt. Le joueur dès le début prend très vite conscience de ça : du background évident du personnage, de sa différence, de son alliée, Saria (une jeune fille aux cheveux verts). Il l'assimile comme un mécanisme aussi évident que le fait de respirer. Mieux, il va faire sien très vite tout cet univers qui l'émerveille directement dès le début.

 

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Kokiri_Forest

Vous savez, une fois qu'on y est habitué (voire qu'on a connu le jeu quand il est sorti), c'est assez joli ces petits polygones et pixels...

 

Comme un enfant, le joueur comprend et appréhende qu'un monde plus vaste l'attend et que pour l'instant (au début du jeu) il doit composer avec des interdits qui, dans la vie réelle, lui serviront de règles éthiques et morales et qui ici dans le jeu, pourront être contournées, ce qui développera un besoin de curiosité et d'aventures (et les développeurs des jeux Zelda ne vous mentiront pas sur ce point quel que soit le support du jeu développé, vous serez servis). Prenez le niveau des Bois perdus. Sous la forme enfantine de Link (****), perdez vous dans ces bois et vos pas vous ramèneront toujours vers le village kokiri. Plus tard, adolescent vous percevrez des sons qui vous emmèneront bien au délà de ces bois vers un temple perdu qui vous était inaccessible en partie enfant au début du jeu. Mais à ce stade, vous ne jouerez plus le personnage enfant mais le personnage adolescent qui, revenant dans le passé, pourra toujours jouer à faire l'enfant, trop tard, quelque chose se sera brisé entre temps, la nostalgie d'un passé trop vite éprouvé.

 

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De fait, tout Ocarina of time se joue sur cet âge d'or perdu et en nourrira sa profonde nostalgie. Qu'on soit adulte ou enfant dans le jeu, on reviendra chez les kokiris. Parce qu'il y a un "chez soi". Mais surtout parce que c'est le lieu des première fois et une bonne définition de l'enfance. C'est le bain de jouvence pour redevenir un gosse, retoucher du doigt l'infini.

Et qu'on veut revivre la première fois et l'émerveillement inédit des possibles qui s'ouvrent à nous.

Quel que soit le média, quel que soit le moyen.

 

 

 

 

 

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(*) Un texte étudié à l'université m'avait fortement marqué sur la sérialité télévisuelle. Nous ne l'avions pas eu en entier alors (il est assez long) mais si vous voulez ouvrir vers d'autres perspectives, je vous le donne volontiers. Bonne lecture. Je ne dirais pas que je suis forcément d'accord sur tout mais dans l'ensemble il y a des choses très justes.

(**) En fait je synthétise d'une manière très brève et presque grossière ce qui est un peu trop longuement expliqué dans le lien ci-dessus.

(***) J'ai commencé d'en faire une version parodique à venir sur mon blog dessins très bientôt. Je finis 2,3 dessins, je scanne le tout et basta. Comme diraient les fameux mêmes qui parcourent la toile : SOON.

(****) Comme je le précise après évidemment mais je peux le dire ici pour ceux qui ne connaissent pas le jeu : Link peut être jouable aussi bien dans son enfance que dans son adolescence. Un système de voyage dans le temps assure le lien continu entre les deux époques et ses conséquences.