Il arrive bien souvent qu'on arrive à un artiste par le biais d'une autre oeuvre incidemment ou même parfois par hasard, comme si d'un coup toutes les conditions étaient réunies. Un peu l'équivalent du coup de foudre pour la culture. Peut-on parler de coup de foudre quand on en vient à se jeter sur la majeure partie de l'oeuvre d'un artiste après qu'on ait écouté juste une chanson ou vu un film (livre, peinture, BD...) et qu'il vous bouleverse intérieurement à ce point ? Oui je le crois profondément.

 

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Kafka sur le rivage - Haruki Murakami.

 

Je n'ai pas caché que j'aimais le jazz et encore moins que j'adorais Miles Davis même si je n'en parle pas assez ici comme beaucoup d'autres artistes. Par un curieux effet du hasard, pendant longtemps j'évitais non pas sa némésis (ce n'est pas pour rien que Miles s'était proclammé Prince of darkness --cf chanson éponyme sur l'album Sorcerer) mais son "double inversé", l'autre géant d'alors qui dans les années 60 était d'abord un compagnon de Miles avant de voler rapidement de ses propres ailes. Vous l'aurez deviné, il s'agit de John Coltrane.

Non seulement parce que nous n'avions aucun disque du monsieur mais que je nourrissais quelques préjugés débiles du fait de mon inculture totale vis à vis du musicien et donc que je pensais que c'était tout bonnement inécoutable parce que bla bla musique free, bla bla chaos sonore. Qu'étais-je bien bête puisque les expériences de déflagration sonores en tous genres ne me font pas spécialement peur (j'ai toutefois vraiment failli devenir sourd récemment lors d'un concert. Autant dire que là j'ai vraiment eu peur) et que j'en ai tenté pas mal de par le passé (pas autant que j'aurais voulu je me dis).

Et puis je suis venu à Coltrane... grâce à Haruki Murakami.

Là aussi je n'épiloguerais pas trois plombes sur Murakami, il est devenu un de mes écrivains préférés et si je commence à évoquer Kafka... que je n'ai jamais encore évoqué ici en long et en large, on est pas couché. Curieusement et à la différence de beaucoup de personnes, je n'ai pas commencé l'écrivain par Kafka mais un roman sensiblement bien mineur, ce qui m'a permis de ne pas être ébloui totalement du premier coup mais à doses successives au gré des lectures. C'est bien connu, si l'on commence par les meilleures oeuvres des artistes parfois, on finit par trouver le reste de leur production un peu en deça sans vraiment chercher à replacer dans un contexte, un rapport d'évolution d'une oeuvre bien vivante ou même y voir les petites qualités qui y surnagent joyeusement telles des amibes dans le grand bain salé de l'océan.

 

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Kafka sur le rivage ne fut que mon 5e Murakami. Réputé pour être le meilleur par bien des gens, il passe pourtant pour moi après deux baffes majeures que sont La ballade de l'impossible et La fin des temps. Encore deux oeuvres dont je n'ai jamais parlé jusqu'ici. La première m'a touché en plein coeur puisque une bonne partie de ce que l'auteur raconte, je l'ai vécu aussi en grande partie. Comment cet homme avait-il pu lire en moi d'une manière aussi indirecte malgré que j'eusse vu déjà quelques signes avant coureurs ? C'est aussi la raison pourquoi je recule pour mieux sauter vis à vis de ce livre. Si vous voulez me connaître mieux que moi-même, vous savez ce qu'il vous reste à faire puisqu'il y a des choses dont je ne parlerais jamais ici contrairement au précédents posts en forme de parenthèse enchantée. Le second m'a tenu plus qu'en haleine par son mélange de fantastique, science-fiction et épouvante inspiré par beaucoup de choses (on voit passer le spectre de Lovecraft) sans que jamais la patte de l'auteur ne s'égare. Comme on dit c'est brillant et on voit que l'auteur "a des couilles". On pourrait lui reprocher bien des choses mais pas d'avoir essayé de plonger les pieds joints dans le ravin. C'était de la folie. Je n'en ai que plus aimé ce japonais un tant exilé un peu partout dans le monde, amateur de marathons notoires.

Le rapport avec Coltrane ? On y vient.

Murakami ne peut s'empêcher de disperser des références à des écrivains, cinéastes, musiciens un peu partout dans ses romans. Cela pourrait être énervant à la longue, ça reste pourtant touchant car non seulement sincère mais participant à l'atmosphère de la ou des scènes. On imagine aisément que s'il n'écrivait pas des livres il passerait probablement son temps à surfer sur le net, écrire sur des forums, des sites ou des blogs sur le cinéma, la littérature et la musique. Je l'imagine bien écrivant des pavés en commentaires chez certains des blogueurs qui viennent ici.

Chaque roman a donc une ambiance bien spécifique. 60's et bien folk dans La ballade de l'impossible (on entend Joni Mitchell et quasiment tout le répertoire des Beatles. Je lisais donc le livre avec une playlist "beatles" sur mon ipod quand j'étais dans le métro ou le train), plus axée jazz dans d'autres romans. 

Dans Kafka sur le rivage, on se prend my favorite things de Coltrane dans la tronche. On est K.O, on avait rien vu venir.

Interloqué que j'étais par les déambulations du personnage en pleine forêt avec son walkman et casque sur la tête, fredonnant les mesures rythmiques du morceau pour se donner du courage, réécoutant ensuite le morceau dans le noir avec des descriptions plus que passionnées de Murakami, je n'ai plus tenu. Alors que je n'avais pas fini le livre, j'achète le disque de Coltrane qui porte le même titre (je rassure, il y a constamment des promos fnac et cet album on y échappe pas).

 

Oui j'aurais pu l'écouter sur Youtube et sans doute l'ai-je fais, sans doute non. Mais j'aime bien écouter mes pulsions la majeure partie du temps et puis quand j'écoute sur youtube, mon ordi à ce moment fait un bruit de ventilation horrible ou bien le son est dégueulassegneee) ou bien, ce qui m'arrive le plus souvent avec ma connexion de pauvre, ça met trois plombes à charger. Mais je le met pour vous amis lecteurs :

 

 

 

Et donc je met le disque dans le lecteur, je prépare les bonnes conditions pour être dedans. Généralement j'aime écouter mes nouveaux disques alors que la nuit est tombée. Et donc.... Choc. On est à cent lieues du free jazz tellement décrit comme difficile d'accès (qui arrivera bien après je signale). Le morceau peut se voir à la fois comme une réponse à l'inaltérable Kind of blue de Miles Davis (où Coltrane fait un passage éclair) que comme le développement du style Coltranien première période qui va vite atteindre son apogée.

Et c'est d'une finesse d'écriture incroyable. Avec une ouverture et une fermeture et une partie centrale en forme de valse où Coltrane s'éclipse sur la pointe des pieds avec finesse pour ne revenir qu'à la fin, laissant toute lattitude aux autres musiciens notamment McCoy Tyner au piano, magistral. Ce dernier semble complètement dans sa bulle tissant des variations qui vont et reviennent, montent et descendent sans jamais se répéter. Pas de déchirures possibles, pas d'assauts soniques répétés, juste quelque chose de vivant qui va dans le flot continu du temps.

Impressionnant.

Et donc le début de mon amour et admiration pour John Coltrane.