Bien que je connaissais l'oeuvre scénaristique de ce touche à tout d'Alejandro Jodorowsky dans le monde de la bande dessinnée depuis un bon moment, je n'avais jamais vraiment pu voir ses films, aussi barrés que lui. A cela plusieurs raisons, la principale étant que même si un coffret avait été mis en vente en 2007 par Wild Side, c'était devenu quelque chose d'épuisé dans le commerce très rapidement quand ça ne se vendait pas dorénavant à prix d'or sur le net (allez voir sur amazon, vos yeux vont tomber). J'attendais donc patiemment qu'il y ait un déclic, une chance de pouvoir (a)voir les oeuvres de ce grand mystique en me disant que je n'aurais aucun mal à rentrer dedans, en grand admirateur de son oeuvre graphique possédant déjà quelques clés et je ne me trompais pas trop. Voilà qu'en septembre de cette année sortait La danza de la realidad (encore en salles actuellement) que je m'empressais d'aller voir avec un ami d'un forum de cinéma lors d'une avant-première où le vieux maître (84 ans cette année) était également là....

 

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La danza de la realidad (2013).

 

" M'étant séparé de mon moi illusoire, j'ai cherché désespérément un sentier et un sens pour la vie. " Cette phrase définit parfaitement le projet biographique d'Alexandro Jodorowsky : restituer l'incroyable aventure et quête que fut sa vie.

Le film est un exercice d’autobiographie imaginaire. Né au Chili en 1929, dans la petite ville de Tocopilla, où le film a été tourné, Alejandro Jodorowsky fut confronté à une éducation très dure et violente, au sein d’une famille déracinée. Bien que les faits et les personnages soient réels, la fiction dépasse la réalité dans un univers poétique où le réalisateur réinvente sa famille et notamment le parcours de son père jusqu’à la rédemption, réconciliation d’un homme et de son enfance...



Autobiographie plus ou moins personnelle (Jodo y apparaît himself en narrateur de sa vie et mentor secret venant d'un âge plus ancien pour guider son propre lui plus petit et le rassurer) qui prend à certains moments valeur de tragédie lyrique (si on m'avait dit que je serais plus qu'ému après une scène urophile précédant une pieta, bigre !). Où va l'invention ? Où va la part privée de Jodo ? Là se situe le pouvoir du cinéma dans cette danse du réel entre ce qui est vu, perçu, su. Vu l'âge avancé du bonhomme, on pourrait penser à une oeuvre-testament et la fin, très proche du ton mi-amer, mi-mélancolique d'Amarcord y fait assurément penser. Peut-être, peut-être pas mais le cinéphile peut autant y voir un film rempli de références envers d'autres créateurs et oeuvres (Coucou Fellini, coucou Soleil Vert...) qu'à l'univers du cinéaste lui-même. Jodorowsky n'avait jamais caché avouer beaucoup apprécier l'univers de Fellini à une époque de sa vie (une anecdote connue, le fait que quand les deux vont se rencontrer pour la première fois en 1990 alors que le maestro italien finalise son ultime film, la Voce della luna --que je trouve personnellement horriblement raté et pénible--, Fellini reconnaissant le cinéaste de loin ouvre grand les bras en criant "Jodorowsky", Alejandro accourt pour s'y blottir en criant "Papa !". Deux seconde après comme un signe divin --le ciel qui pleure ?-- il se met à pleurer des cordes, tout le monde va s'abriter, le cinéaste chilien perd de vue le cinéaste italiengneee). Et il est vrai qu'on retrouve le grotesque Fellinien entre humour, mélancolique, exubérance et érotisme, l'aspect gastronomique et bouffe en moins. Mais avec plein d'auto-citations personnelles qui permettent de tirer de ce film une sorte de synthèse.

 

 

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Un ami cinéphile d'un forum qui m'accompagnait à la séance ce soir là me chuchota par exemple que la boutique du père vue dans le film était un clin d'oeil de Jodo à l'un de ses court-métrages (La cravate (1957), je suppose. Il est l'un des nombreux compléments des nouvelles éditions wild side mais je n'ai pas encore pu y jeter un oeil). Le même forumeur, en expert avisé du cinéaste citait ce dernier film comme l'un des plus abordables du bonhomme avec Santa Sangre (vu justement hier soir pour l'anecdote et en un sens oui je confirme. On y retrouve un aspect très "classique" qui surprend avec le chaos et la mystique des premiers films). Si l'on est ouvert à tout, voire certaines expériences radicales (j'en ai cité une plus tôt) c'est surtout une tranche généreuse, drôle, naïve, exubérante et cruelle d'humanité qui émeut et réchauffe le coeur. En sortant de l'avant-première dans la soirée et en mangeant à Mc Do à 23h30 avant de prendre tradivement mon train, mon cheeseburger m'apparut comme le meilleur burger au monde !

 

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Fando et Lis (1968).

 

Deux jeunes gens partent à la recherche d'une cité mythique, Tar, où tous leurs voeux seraient exaucés. Mais sur leur chemin, ils ne rencontrent que corruption et folie...

 

Entre La danza et Fando et Lis, j'ai pu lire de nombreuses interviews du bonhomme ainsi que des pans entiers de sa propre vie relatés ici et là. L'ensemble forme un kaléïdoscope riche où tout s'entrecroise et permet de dégager du sens, des interprétations, des idées, une conception du cinéma et plus largement de la vie. Comme je le disais plus haut, j'attendais un déclic et il semble que la sortie de la Danza ait redonné envie à Wild Side de rééditer les films de Jodorowski en DVD, voire en sortir un en blu-ray (Santa Sangre. Bon, pour El Topo, on va devoir piocher encore du côté d'autres éditions à tous les coups). Ce coup-ci entre lectures et visionnages, je ne pouvais que me jeter sans plus tarder sur ces nouvelles éditions, bien décidé à ne plus louper le coche.

 

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Pour un premier film, deux choses frappent en premier lieu. On est en 1968, le cinéaste a bientôt 40 ans, n'a jamais fait de cinéma excepté un premier court (la cravate) et déjà une science du cadrage et de la composition des plans est parfaitement visible. En admirateur du surréalisme ayant lui-même appris beaucoup de choses auprès du Mime Marceau, Jodorowski a déjà une culture et des idées et il entend parfaitement les mettre au service de son cinéma. En second lieu, l'oeuvre étonne par sa noirceur (et pas parce que c'est en noir et blanc, bande de mauvaises langues) et sa cruauté terrible. Il y a du Bergman dans ce premier film, mais un Bergman déjà avec un pied dans une autre dimension. En effet outre la trajectoire dépeinte de jeunes naïfs non perclus de quelques défauts qui ne fait que les dévorer plus (Fando est terriblement égoïste et égocentrique, Lis est paresseuse et repliée sur elle-même) quand ce n'est pas le monde qui se jette littéralement sur eux, Jodorowsky signale en plus ouvertement que cette trajectoire est vide de sens et donc inutile.

 

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Cela déjà un plan l'indique étangement (spoiler, surlignez ou pas chers lecteurs). En effet un moment, Fando décide d'abandonner Lis, il court alors sur une route sinueuse entourant le précipice où il a déposé la jeune femme, le chemin fait... une étrange spirale concentrique. Où qu'il aille, Fando ne peut que revenir à Lis. Sans Fando, Lis ne peut rien faire. Enchaînés tellement qu'ils finiront par s'apercevoir qu'ils sont fatalement revenu à leur point de départ à la fin. Les derniers instants peuvent alors se voir comme la supplique d'une Lis qui veut en finiret pousse en cela Fando à commettre l'irréparable. Un film dur donc, le tout dans un noir et blanc rêche, à couper au couteau. Dès le départ les personnages doivent surmonter des traumatismes irréparables qui ne leur laisse d'ailleurs que peu de chance (le réal parle avec audace du viol pour l'une, de la perte de son père tué en public dans un spectacle absurde par sa mère pour l'autre). Malgré son ton plus qu'hermétique il ne faudrait pourtant pas s'arrêter dès ce premier film puisque la suite va prendre un ton incroyablement mystique (El Topo, La montagne sacrée) quand le cinéaste ne s'amusera pas avec aisance à jongler avec les codes du genre (Western pour El Topo, Giallo pour Santa Sangre, biopic personnel et revisitation de l'Histoire de son pays sur La danza de la realidad). Surtout dès le début, l'oeuvre comprend déjà des composantes qu'on retrouvera multipliées sur le reste de sa filmographie, tel un style identifiable du premier coup. Un film à voir donc pour les intéressés avant le grand saut dans des films plus qu'inclassables.