Brinquebalé dans l'actualité cinéma du moment même si je ne mentionne pas forcément tout ici (je me voyais mal participer au buzz Nymphomaniac, étant moi-même plus qu'actif sur les réseaux sociaux et donc contribuant pas mal à tout celà là-bas aussi par exemple. A noter que Jordan en parle très bien. Et sinon vous savez où me trouver sur facebook), j'en oubliais de parler de lectures récentes qui me tenaient à coeur. C'est vrai que j'aurais aussi pu parler de Georges Lautner dont la disparition m'embête un peu et dont j'ai revu Les barbouzes en hommage hier soir (et d'autres en parleront bien mieux que moi je pense aussi) mais j'avais vraiment envie de vous parler de livres à nouveau depuis le temps. Et d'un bon paquet.

 

zones1 pulp1

 

 

Commençons sans plus tarder par Zones humides, ou plutôt non, Pulp vu que d'un point de vue chronologique, Bukowski vient en premier.

J'aime beaucoup Bukowski mais je n'en parle pas assez ici à mon goût (décidément). Pulp appartient à la dernière période de l'écrivain, c'est même son dernier livre. Alors atteint d'un cancer qu'il relate avec lucidité et sans pudeur par moments dans Le capitaine est parti déjeuner et les marins se sont emparés du bateau (ce titre !), l'écrivain évoque aussi un dernier roman qu'il écrit tranquillement comme ça lui vient, pour se faire plaisir. Et il est évident que le plaisir de Buko est ici aussi le plaisir du lecteur. C'est du pur Bukowski, donc irrévérentieux, drôle, ironique et crade, enrobé façon roman de gare (d'où le titre) ou plutôt vieux polar vaguement policier avec la figure éternelle du privé (Bukowski une fois de plus qui fait un dernier clin d'oeil goguenard à son lecteur amoureux transi) minable dans un récit qui zappe allégrement de droite à gauche et dynamite un peu tous les codes. Buko s'offre une dernière fois le grand ride, botte le cul des glands, côtoie des monstres de l'espace, de multiples personnages de femmes fatales (dont La Mort en personne qui vient lui demander de retrouver Louis-Ferdinand Céline, pas mort et bien vivant en Amérique) dans un roman où l'issue ne peut que cacher un adieu émouvant d'un auteur à ses fans.

Petit extrait de mon crû.

 

"J'étais vissé sur le seuil.

Le barman émit un gargouillis : _ Aggrrrhhh...

_ Quelqu'un parmi vous aurait-il vu Cindy, Céline ou le Moineau Ecarlate ?

Personne ne cilla. L'un des deux clients finit par ouvrir sa bouche. Un trou béant. Il voulut parler. Effort inutile. Son voisin laissa glisser une main diaphane jusqu'à ses couilles. Sans doute pour se les gratter. Mais en avait-il encore ? Le barman se remomifia. Une figurine de papier mâché. Aussi décatie que le siècle. Du coup, je me sentis jeune.

M'avançant jusqu'au comptoir, je grimpai sur un tabouret.

_ Ai-je la moindre chance que vous me serviez à boire ?

_ Agggrrrhhh...

_ Vodka Maïtaï, alors. Mais laissez tomber le jus de citron.

Tout le temps que prit le barman pour me la préparer, vous auriez pu faire le tour de la planète cent cinquante fois.

_ Merci, dis-je quand il me servit. Mais profitez, s'il vous plaît, que vous êtes encore en mouvement pour m'en remettre une autre.

Je trempai une lèvre dans mon verre. C'était acceptable.

Le bougre avait de la pratique.

Les deux vieillards me reluquaient.

_ Belle matinée, n'est-ce pas les amis ?

Ils ne pouvaient pas me répondre. Probable qu'ils étaient en train de rendre leur dernier souffle. Allais-je devoir jouer les fossoyeurs ?

_ On se concentre, les amis. Depuis quand n'avez-vous pas enlevé les collants d'une nana ?

Un des vieillards prit son élan :

_ Beuh, beuh, beuh, beuh, beuh...

_ Quoi ? La nuit dernière ?

_ Beuh, beuh, beuh, beuh, beuh...

_ Et c'était bon ?

_ Beuh, beuh, beuh, beuh, beuh...

 

Je commençai à flipper sévère. Ma vie avait-elle encore un sens ? Je n'existe que si je poursuis un but, que si les lumières scintillent, que si je suis fasciné, que si je succombe à la tentation. Or voilà que je faisais la conversation avec la mort."

 

 

 

Zones humides c'est tout un truc. En V.O, Feuchtgebiete, vu que Charlotte Roche, l'écrivain est originaire d'Allemagne.

Donc un après-midi alors que je suis au travail et que je dois trier et chercher des bandes annonces (ça ne s'invente pas), j'ai le bonheur de tomber sur ce truc (juste au dessus). Mon niveau d'Allemand étant redevenu sommaire et digne du collège (c'est bête j'étais plutôt bon à la base), je comprend tout de même qu'on a là un proche cousin descendant tout aussi bien de Trainspotting que de Fight club. Avec plein de sexe. Je cherche à en savoir plus, manque de pot, le film n'est pas sorti chez nous et s'il existe bien un DVD et un blu-ray allemand, il ne semble pas y avoir de sous-titres français, ni même anglais (scheiße !). Par contre le livre de Roche a été traduit chez nous sous le titre Zones humides. Vous me connaissez, c'est guidé par une certaine curiosité que je me précipite dans la fnac la plus proche pour aller chercher le livre ds que je le peux.

 Alors verdict ? Eh bien semi-déception, semi-plaisir. En l'état ça se lit bien, on apprend même des choses intéressantes (du genre, faire pousser ses avocats à la maison pépère) et une certaine émotion perce parfois, surtout à la fin où l'héroïne, Helen, clouée sur son lit d'hopital espère encore réconcilier ses parents alors que dans le même temps elle comprend avec lucidité que tout semble bien perdu. Et c'est même un bon livre pour démolir les idées reçues et une certaine habileté de notre époque pour éviter tout ce qui gêne à l'image de la femme à l'écran (les poils par exemple) qui ici, trouve une certaine jeunesse, non, une certaine liberté à transparaître dans les écrits sans pudeur, on en remercierait presque l'auteur d'enfin montrer le corps féminin dans sa totalité avec ce que la société tente hypocritement de cacher.

Mais c'est aussi un peu décevant à mon sens : Multiplication des faits souvent trashs où l'on sent percer un côté plus que biographique de l'auteur (qui a vécu une jeunesse assez agitée et ne s'en cache pas), quitte à multiplier les exemples et en faire des tonnes. On connaissait le concours de celui qui a la plus grosse bite, visiblement il n'est pas seulement l'apanage masculin et c'est un peu triste au fond. Aucune mention de plaisir sexuel ou autre malgré l'étalage de faits (souvent cliniques hélas) et un peu d'humour et d'auto-dérision envers son héroïne clouée au lit. Peu d'empathie non plus envers une fille plus inconsciente, bornée et un peu stupide qu'autre chose parfois. C'est le sentiment que j'en retire un peu désolé (j'avais envie de lui foutre des baffes parfois). Attention spoilers trash, surlignez avec la souris. Je ne sais pas mais moi déjà plus jeune, j'avais les campagnes de prévention contre les maladies sexuelles, ici on dirait presque qu'elles n'existent pas, c'en est presque merveilleux. Et vas-y que je fasse un échange de tampon avec ma voisine qui a ses règles aussi aux toilettes du lycée. Ouais c'est cool. Et hop on va baiser sans capote et jouer à se faire vomir mutuellement en soirée et après on mange son vomi. Et vasy que je parle sodomie avec la mention de l'excrément collé au sexe de l'amant. Ah ouais. Charlotte si tu voulais évoquer le plaisir anal à tes consoeurs, tu t'y prend bien mal. Et moi il faudrait que j'évoque vraiment ici La vie sexuelle de Catherine M, de Catherine Millet qui est, en comparaison, un chef d'oeuvre de finesse et d'intelligence qui fait vraiment du bien, qu'on soit homme ou femme, croyez-moi. Bon cela dit, j'ai quand même envie de voir le film qu'on en a tiré de ce très moyen zones humides.

 

herzog1 herzogglaces2

 

 

On aborde un front bien plus mystique avec Herzog. Ici le cinéaste se confie dans une longue interview dans le premier tome sur sa vie (Manuel de survie), ses expériences et consigne une marche à pied de près de deux semaines et demi de Munich à Paris en 1974 dans le second (Sur le chemin des glaces).

 

 

Je considère Werner Herzog comme un maître, voire un mentor, et je suis content de le savoir encore en vie après tout ce qu'il a vécu. Et quand on connaît le bonhomme, on sait que même s'il éxagère, il dit aussi une bonne partie de la vérité, aussi incroyable soit-elle, aussi détonnante et plus formidable que la réalité qu'elle est. Oui, Herzog a bien fait déplacer un bateau au dessus d'une montagne (dans Fitzcarraldo. Et cela est aussi filmé et retranscrit par un proche dans le documentaire Burden of dreams). Un jeu d'enfant pour quelqu'un qui déjà faisait sécher des barques dans les arbres de la forêt amazonienne d'Aguirre (capture de mon crû à l'appui). Oui, Herzog a fait tout un film qu'avec des nains. Oui, Herzog n'a pas hésité à hypnotiser tous ces acteurs pour voir ce que cela faisait sur un film. Oui, Herzog était le seul à canaliser Klaus Kinski en étant même plus fou et hargneux que lui.

 

Mais saviez-vous qu'Herzog a aussi fait de la prison en Afrique ? Qu'on lui a tiré dessus lors d'une interview (vidéo même visible sur youtube en cherchant bien et si elle n'a pas été retirée) et que le bonhomme tout calme continue en disant que non, on ne portera pas plainte, on ira pas voir la police, on va juste aller à l'hopital soigner ça, c'est pas grave. Qu'il assiste en direct à l'accident de voiture de Joaquin Phoenix et décide d'aller lui porter secours. Qu'il va clôre l'enfance de son fils en l'emmenant en Alaska camper loin de tout, sans ressource, ni même possibilité d'aide extérieure. Que la marche est un élément essentiel selon lui pour comprendre la vie en elle-même.

 

Dans Sur le chemin des glaces, il décide de parcourir une sacré distance à pied muni juste de vêtements pour l'hiver, d'un peu d'argent, d'un sac à dos, d'un carnet et d'une boussole, uniquement pour conjurer le mauvais sort, récitant comme un mantra que non, Lotte Eisner ne peut pas mourir, je ne le permettrais pas. En chemin le bonhomme décrit tout, ses doutes, ses appréhensions, des souvenirs, ce qu'il voit, ce qu'il ressent, et même avec la fièvre et le froid, ses pensées et visions. Deux livres incroyables qui se complètent très bien. Extrait de Manuel de survie qui éclaire rétrospectivement Sur le chemin :

 

"Dans Sur le chemin des glaces, vous dites quelque chose d'extraordinaire sur le football : en marchant vous imaginez des matchs...

_ Pas seulement des matchs de foot. C'est l'un des exemples que je donne en effet dans le livre, l'exemple d'un match parfait. Je peux également traverser un roman entier ou un film entier. Un roman, un film, un match que je vois dans une vision. L'arbitre siffle, le match est fini. Un match parfait, avec les meilleurs joueurs et les actions les plus incroyables qu'on puisse imaginer. Je suis complètement immergé, je m'arrête tout à coup et je suis quelque part, au milieu du paysage. Je regarde ma montre à mon poignet : il s'est écoulé tout juste une heure et demi, j'ai continué dans la bonne direction sans m'en être aperçu. Je ne sais pas comment j'ai fait... Je traverse des films entiers, des romans entiers. Je les vois. Ou je les écoute. C'est pourquoi il est si facile pour moi de mettre en scène un opéra. Pas une seule fois dans ma vie je ne suis allé à l'Opéra en tant que spectateur. Mais j'aime la musique. J'écoute la musique et je vois des mondes entiers qui émergent, je vois des mouvements, je vois des lumières, je vois une scène... Tout un monde."