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L'affiche est vraiment très belle. Presqu'une affiche de Film Fantastique façon 70's. Dans l'idée d'ailleurs elle rend hommage à une époque passée, complexe patchwork de sentiments divers.

 

 

Argentine 1979. Juan, 12 ans, et sa famille reviennent à Buenos Aires sous une fausse identité après des années d’exil. Les parents de Juan et son oncle Beto sont membres de l’organisation Montoneros, en lutte contre la junte militaire au pouvoir qui les traque sans relâche. Pour tous ses amis à l’école et pour Maria dont il est amoureux, Juan se prénomme Ernesto. Il ne doit pas l’oublier, le moindre écart peut être fatal à toute sa famille. C’est une histoire de militantisme, de clandestinité et d’amour. L’histoire d’une enfance clandestine.

 

 

Vouloir démêler l'histoire de l'Argentine durant la dictature de la junte militaire des années 70 reste un véritable sac de noeuds et heureusement l'ambition d' Enfance clandestine est tout autre. Tout au plus pourra t-on résumer en resituant brièvement (et grossièrement j'en ai peur, pardonnez-moi à l'avance) le contexte des Montoneros au moment où se déroule le film. Alliés du général dictateur Péron au début, ce dernier va se désengager lentement d'eux depuis le massacre d'Ezeiza, le jour de son retour d'exil. Initialement jour de fête avec une foule assemblée pour son retour, la place sur l'aroport affrêtée pour le retour du vieux lion se transforme en une mer de sang ce 20 juin 1973. Sur une foule de 2 à 4 millions de personnes (avec au sol des divisions des jeunesses péronistes, les FAR --forces armées révolutionnaires-- et les Montoneros, organisés en colonnes pour accueillir le leader), des tirs de snipers de la section triple A (les fameux escadrons de la mort d'Argentine, les trois A signifiant Alliance Anticommuniste Argentine) dirigés en coulisses par l'extrême droite péroniste (le général José Lopez Rega qui donnait des ordres en secret à Jorge Osinde) piège tout ce beau monde, faisant des victimes partout pour un bilan de 13 morts et plus de 300 blessés graves.

Le lendemain, Péron accusait la gauche et la jeunesse Péroniste, scellant les divisions et dissentions qui aboutiront à une prise du dictateur vers un gouvernement de droite extrêmement violent qui se dégengera totalement des Montoneros pourtant alors acquis à la cause du dictateur. A la mort de celui-ci en 1974, c'est sa troisième épouse Isabel Martinez de Péron (Evita, c'était la seconde) qui poursuit son "combat" avec le général Rega. Mais deux ans plus tard, elle est "déposée" du pouvoir (pour le dire joliment puisqu'elle sera brutalement incarcérée pendant plusieurs années) par le général Jorge Rafael Videla qui va intensifier la lutte contre les fractions dissidentes... dont les Montoneros, traqués et exterminés sans pitié.

Ce qui ne veut pas dire que ces derniers aient forcément les mains propres aussi cela dit.

 

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Enfance clandestine tire sa force de sa volonté de traiter l'époque et les Montoneros par le biais de l'intime, donnant une émotion et une ampleur inédite à un projet pourtant difficile dès le départ puisque Benjamin Ávila s'est longuement basé sur les témoignages de multiples enfants ayant survécus à cette période troublée, le réalisateur en étant également un, rendant le projet plus qu'intime et personnel. Il fallait donc pouvoir rendre la puissance du souvenir à travers la fiction pour lui permettre d'atteindre ce fameux degré de réel qui fait que le spectateur sera atteint par la justesse de l'histoire et des comédiens comme de la reconstitution de l'Argentine des 70's. Cela passe par des teintes de couleurs, les véhicules et les détails vestimentaires (pour l'anecdote par exemple, plutôt que de prendre des vêtements neufs, le réalisateur a demandé à ses comédiens de prendre des vêtements usés ayant déjà appartenu à des gens des années 70 afin de prolonger la pâtine de l'usure visible à l'écran comme d'accroître la force de la reconstitution) mais aussi un besoin de se dégager du réel même à travers des séquences d'animation (inspirées d'une certaine manière par Kill Bill vol.1 indique le réalisateur, plus que surpris par la puissance qui s'en dégageait alors) qui témoignent par onirisme de certaines scènes d'actions retranscrites par la pensée et l'imagination d'un gamin (l'histoire de l'oncle Beto par exemple).

 

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Mais surtout ce qui est le plus beau et qui emporte l'adhésion dans Enfance clandestine, c'est ce portrait même d'une enfance "clandestine" où le suspense tient tout autant au risque de se faire repérer que de la possibilité d'assumer une enfance presque normale. Quand on est plongé dans un monde en guerre et que l'on est un étranger pour les autres, peut-on encore être soi-même et apprécier la vie comme elle vient ? Le film s'axe sur Juan, témoin muet de la lutte des Montoneros, peut-être adepte malgré lui d'un mouvement qu'il ne connait pas tout à fait sans réfléchir à la moindre conséquence (le refus d'accrocher le drapeau Argentin dans la cour de l'école par bravade montre bien que le jeune garçon ne réalise toujours pas à quoi il s'expose véritablement); témoin actif de sa propre vie sentimentale, tentant de se raccrocher par l'affection envers ses proches comme la jolie Maria. La musique et plusieurs plans de caméra, subjectifs ou non, montrent lentement la naissance d'un désir amoureux et l'on se retrouve à vibrer avec Juan, à s'interroger comme lui à travers une certaine sensualité à l'écran. Ce n'est pas la moindre des beautés de ce riche et poignant film. Un fascinant parcours initiatique entre l'enfance et l'âge adulte qui prend aux tripes.

 

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Un film au top donc, top film quoi. Plus sérieusement le film peut aisément se classer dans un top des meilleurs films de l'année, ne nous faisant que plus déplorer sa sortie trop discrète en salles en mai 2013. Le DVD édité par Pyramide depuis le 1er octobre est une élégante façon de porter aux nues et (re)découvrir ce très beau film. L'année n'est pas encore finie, profitons-en.

 

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Un petit mot sur les bonus. Il n'y en a qu'un (je ne prends pas en compte la bande-annonce) mais il est plus qu'intéressant : un entretien de près de 25 mn avec le réalisateur, complet au possible. Ávila revient longuement sur son propre parcours, sur ce sujet qui lui tenait à coeur et qu'il portait depuis un moment, arguant que depuis ses 13 ans il savait qu'il ferait du cinéma et adapterait donc sa jeunesse d'une façon ou d'une autre. Sont évoqué aussi les montoneros (dont le fait qu'Ávila soit allé trouver des survivants avec humilité pour leur montrer son film et, guettant avec inquiétude une réaction négative qui heureusement n'arriva jamais, bien au contraire), les acteurs, la période... On aimerait que ça dure encore plus longtemps vu le plaisir qu'on y prend devant un personnage visiblement habité qui a porté ce film de bout en bout.