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Manuel a 31 ans et travaille comme journaliste free-lance. Il habite dans un quartier populaire de Lisbonne, où les maisons – aussi vieilles et décrépies que leurs habitants – sont bien meilleur marché. Son quotidien est solitaire et répétitif, dû aux petits boulots qu’il se voit obligé de faire et dont il s’acquitte sans grande motivation face à l’écran de son ordinateur. Il n’est pas le plus heureux des jeunes hommes mais, malgré tout, n’est pas un sauvage non plus: il a des amis, une petite copine, une femme de ménage et un inspecteur des impôts.

Les objets avec lesquels il remplit chaque jour un vieux coffre rouge, la visite éclair à un laboratoire clandestin et son enthousiasme à recevoir certains messages cybernétiques sont les signes d’un plan en marche. Après avoir trouvé un nouveau maître pour son chat et s’être soumis à un insolite test d’épreuves physiques, c’est sans aucun drame ni émotion qu’il annonce à sa famille son départ pour une durée indéterminée.

N’emportant que le précité coffre, c’est en taxi qu’il se rend jusqu’à une crique au Nord de Lisbonne où il embarque sur le Vera Cruz, une caravelle océanique portugaise du XVe siècle, c’est avec plaisir qu’il se dédie à la vie en mer selon les seules lois valides à bord et qui ne sont autres que celles de la piraterie…

 

Voilà un film qu'il n'est pas aisé de chroniquer au premier abord car, faisant parti d'un même univers auto-référencé, il ne livre pas forcément tout de suite toutes les clés au spectateur. Heureusement ça tombe bien, Shellac qui distribue l'oeuvre en DVD depuis le 3 septembre inclus dans l'édition vidéo les court-métrages du réalisateur en plus d'un entretien assez intéressant sur livret. De quoi y aller avec précaution mais en sachant cette fois ce qu'est véritablement L'épée et la rose, premier long-métrage de João Nicolau. Film d'aventure, L'épée et la rose ? Pas vraiment. Film de pirate mâtiné de drame social ? Pas plus. C'est en fait une oeuvre aux prolongements hybrides (les courts) qui trouve son origine et son essence dans le fait que João Nicolau vient d'études anthropologiques et d'une expérience de monteur nourri de nombreuses expériences annexes à côté (la musique avec son groupe München qu'on entend dans le film, travail de coordination à la cinémathèque portuguaise sur le catalogue des films de João César Monteiro lors de sa disparition...). Du coup, son premier long-métrage devient une étrange expérience qui convoque un cinéma sur le fil, souvent plus proche des premiers âges (ouvertures et fermetures à l'iris), de trucages faits maison où le bricolage apparent laisse entrevoir un aspect assez ludique (un accident est le fait "d'une surexposition" de lumière qui ellipse le choc de deux voitures s'entrechoquant, une animation à travers une peinture/maquette montre tout un voyage en bateau puis à pied) et du théâtre dans sa volonté de laisser le champ visuel comme une scène où les personnages semblent à la fois agir aussi bien individuellement que collectivement au centre de la fiction. Le tout réuni créant parfois des instants fugaces d'une belle magie qui arrive à capter le spectateur à travers des fragments suspendus s'élevant parfois bien au dessus de l'ensemble du film, zig-zaguant d'eux-même à travers plusieurs climats.

 

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L'épée et la rose (2010)

 

L'unique problème d'un film rempli d'idées tel que celui-ci et dont je salue l'ambition est assez ironique quand on connaît le passif de Nicolau en tant que monteur : c'est le rythme. Même en 2h on ne peut décemment tout dire, surtout pour un premier film. Il importe donc de pouvoir faire des pauses, laisser des respirations et des ouvertures. Du coup bien m'en pris de regarder le film en plusieurs parties (les scènes et fragments n'en ressortent que mieux, permettant de souligner l'étrange "autonomie" de l'ensemble) avec entre-deux, les courts du réalisateur et le livret fourni dans l'édition de Shellac. J'évoquais plus tôt un univers propre au cinéaste qui fonctionne d'une manière assez fermée et pourtant, il suffit de voir les courts pour s'apercevoir que d'une certaine manière tout est connecté. Les courts-métrages semblent se répondre et répondent aussi au film en parallèle permettant une meilleure appréciation de ce dernier. L'ouverture de Rapace (25 mn - 2006) montre un personnage se réveillant dans son lit qu'on retrouve en ouverture de Chanson d'amour et de bonne santé (30 mn - 2009). Les noms et personnages des courts que sont Hugo, João ou Marta do Monte (Martha des collines) se retrouvent dans le long-métrage (mais pas joués par les mêmes acteurs toutefois) et un même humour décalé, absurde et pince sans rire s'y retrouve. Tout ce petit monde parle couramment entre le français, le portugais voire un peu d'anglais. Et puis des chansons, souvent chantonnées (une scène avec l'inspecteur des impôts où le héros du long tente une "fuite" en rythme comme dans un film light de Jacques Demy, assez sympathique) ou jouées par les acteurs eux-mêmes.

 

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Chanson d'amour et de bonne santé (2009)

 

Toutefois la vraie surprise inattendue, la pépite, le petit bijoux de la carrière débutante de Nicolau est un court récent nommé Dahus (2013) et lui aussi présent ici.

 

"En imposant d'emblée cette créature, qui pourrait aussi bien être née de l'imagination de l'enfant, comme une présence tangible aux apparitions bienveillantes et décisives pour sortir celui-ci des mauvais pas, la mise en scène de João Nicolau nous dispense de nous poser de questions sur sa réalité. Nous l'admettons avec le reste, les bougies qui se rallument sur son passage, la présence d'une tarentule dans un coin de jardin dans la colonie de vacances, l'amour que le garçon porte à une jolie blonde à lunette ou le culte voué au marsupilami."

(Chronique du court-métrage Dahus par Jacques Kermabon dans le magazine Bref, n° 108)

 

Dahus, dans un parfait mélange du style de Nicolau qui semble atteindre ici une pleine maîtrise de ses moyens, réussit à captiver et fasciner de bout en bout avec une histoire aussi étrange que celle de L'épée et la rose, sans toutefois y rajouter de considérations abstraitement symboliques (La rose du titre du long-métrage étant un personnage ambigü faisant son apparition dans la 3ème partie du film, par opposition à l'épée, le groupe de Manuel vivant de la piraterie et du fameux "plutex" qui distord la réalité) et si l'on croit au dahu, c'est parce que comme dans ses autres travaux, voire même plus ici, il apparaît sans besoin d'une quelconque justification qui viendrait soit des adultes, soit de l'enfant. On y croit parce qu'il existe et c'est aussi magique que ça. La forme du court permet de tisser une histoire qui va dans une ligne droite mais où le rythme se justifie de lui-même et va à l'essentiel : une histoire d'amour en gestation, un besoin de survivre et de trouver du réconfort dans l'imaginaire... Quitte à prier auprès du dieu marsupilami (je ne résiste pas à vous mettre quelques captures).

 

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Et surtout, Dahus touche parce qu'il fait écho avec un peu de nous-même, de notre enfance qu'elle soit récente ou fort éloignée. Un vérisme et une justesse qui ne perçait pas forcément encore dans les autres oeuvres de Nicolau ou à un degré moindre (j'aime beaucoup Chanson d'amour et de bonne santé). Sans doute la voie à suivre pour un prochain nouveau film. Et qui sait, si d'un film intéressant comme L'épée et la rose il arrive à transformer son futur second long en un film qui nous happe et nous capte encore plus ? C'est là tout le bien que je lui souhaite car Nicolau a des idées et clairement des choses à dire et je l'encourage à continuer son chemin.