Un petit focus musical (oui je sais, ça fait toujours bizarre de voir associé un terme purement visuel à la musique) sur un artiste que je vénère et dont je ne parle pas assez (en ces lieux toutefois), Keith Jarrett. Si je voulais résumer toute la complexité de cet artiste, je dirais qu'il est un musicien virtuose américain, né le 8 mai 1945 et oeuvrant principalement dans le domaine du jazz. Si je voulais simplifier à outrance, je dirais qu'il joue très bien du piano.

Mais l'on ne peut ni résumer ni simplifier en fait un être qui échappe aux carcans des définitions posés. Par exemple oui, Keith Jarrett est pianiste. Sauf qu'il a eu maintes fois l'occasion de prouver qu'il ne se limitait pas à un style bien précis, qu'il pouvait évoluer et surprendre constamment l'auditeur au cours de sa longue carrière et enfin, qu'il savait bien sûr jouer autre chose que du piano (même si à 80%, c'est l'instrument qu'il utilise évidemment le plus). C'est dire comme le bonhomme est difficile à cerner, aussi me hasarderais-je à marcher sur des oeufs en espérant ne pas trop faire crisser les coquilles sous mes godasses.

Keith Jarrett joue du piano c'est un fait. L'artiste a appris très tôt et très vite s'est lancé dans l'aventure du jazz, forme musicale à même de permettre de plus grands épanchements que le format de la chanson. Après des aventures en trio et quartet, voire en sideman du côté de chez Miles Davis où, c'est presque un sacrilège, il triture un peu de piano électrique. En 1972, il enregistre son premier album piano solo chez ECM, le label de Manfred Eicher, Facing you, ouvrant là une longue collaboration fructueuse qui se produit encore actuellement. Si l'album permet à Jarrett de déployer son talent, on sent toutefois que quelque chose d'énorme tape à la porte sans jamais rentrer, humilité de l'instrument qui empêche le disque d'être une oeuvre à se damner, juste un bon disque (ce qui est déjà beaucoup en effet). Mais par la suite, Jarrett va tout bonnement prendre son envol et accéder à une notoriété certaine, puis un succès assez incroyable avec ses concerts improvisés et évidemment le fameux concert de Cologne en 1975.

 

Keith_Jarrett__Sleeper

Keith in the 70's.

 

L'album de la consécration d'une certaine manière donc, c'est le Köln Concert de 1975. Disque qui a l'avantage d'être non seulement très accessible mais aussi de témoigner de l'incroyable talent à l'improvisation du bonhomme dans un registre évidemment fort complexe là où il arrive sans mal à capter l'auditeur par la pureté des mélodies, la simplicité d'écriture, l'émotion qui s'en dégage... d'autant plus que tout est improvisé, rien n'est écrit à l'avance. Cela relève à ce stade du génie mais je ne vais pas me proposer de parler de ce disque mythique pour des raisons très simples : Généralement tout le monde l'a ou le connaît, et ce sans même le savoir (indice : si vous avez vu Journal Intime de Nanni Moretti ou Enquête sur une passion (aka Bad Timing) de Nicolas Roeg, vous n'avez sans doute même pas capté que les notes de piano distillées dans le film proviennent de ce disque, et pourtant) et puis surtout parce qu'à cause de ça, c'est malheureusement l'arbre qui cache la forêt (ou la montagne ici). Votre médiathèque a sûrement le Köln Concert si ça se trouve. Il y a une chance sur deux.

 

Non, je voulais aborder ici deux oeuvres issues de son travail à l'improvisation libre devant le public qui ont le mérite d'ouvrir et fermer une période, un cycle important de la vie de l'artiste. Pour la première, il s'agit du Solo concerts - Bremen / Lausanne. Pour la seconde, le Concerts - Bregenz / München. Les concerts de Brême et Lausanne sont respectivement enregistrés les 12 juillet et 20 mars 1973. J'avoue que je ne m'expliquais pas pourquoi le concert le plus tôt chronologiquement était placé sur le second disque après le concert pourtant plus tardif. Puis j'ai écouté et j'ai compris, du moins me suis-je formulé ma petite hypothèse.

 

41jn5JkzlRL

 

Il s'agit d'abord d'un des premiers concerts solos de l'artiste, en improvisation, sans filet (je doute d'ailleurs que quel que soit la discipline, on ait quelque chose pour s'aider ou se rattraper en improvisation). Non pas que Jarrett ait le trac, à 28 ans il est même près à dominer le monde. Cela dit sa technique n'est pas encore tout à fait rodée et on le sent hésitant par moments quand il ne verse pas dans la pure technicité pour compenser une certaine froideur. Et puis notons qu'il s'agit du premier disque live enregistré par ECM alors récemment crée par Eichman quelques années avant. La méthode n'est donc pas au point, le son baisse parfois dans l'inaudible, enregistre plus le public que les notes, un petit grésillement étouffé semble noyer les notes. Pour ses raisons, le concert à Lausanne pourrait être placé en seconde partie, plutôt qu'en première, histoire de ne pas décourager le curieux d'emblée. Il faut dire qu'en plus d'un concert admirablement bien joué et fascinant, l'auditeur inexpérimenté pourra être découragé par l'unique piste non scindée d'une heure qui forme le concert. Et cela pour une raison d'autant plus inconnue qu'on sent clairement bien qu'il y a deux parties avec une "scission" naturelle au bout de 30 mn où Keith ayant terminé une mélodie non-stop, fait une petite pause tandis que le public applaudit. A celui qui écoute donc de faire une petite pause ( ▌▌) a ce moment là ou non.

 

Cela dit, le concert de Lausanne n'en reste pas moins passionnant. Dans sa "seconde partie", Jarrett n'hésite pas à alterner tapes du pied et de la main tandis que les cordes du piano, pincées à la manière de la musique classique contemporaine chère à John Cage ouvrent un climat étrange et décalé. Cela dit, le pianiste comprend très bien que cela pourrait en faire fuir quelques uns (on est pourtant très loin des pièces plus courtes des années 2000 comme dans Radiance et surtout Testament) et ne s'attarde pas dessus, revenant à des choses plus facilement assimilables (c'en est presque dommage sur le coup). Pourtant le clou de cet excellent double-disque, c'est le concert de Brême. Ici, l'on sent le pianiste frondeur, qui veut en découdre avec le monde. C'est jubilatoire quand on sait qu'il mettra bientôt le monde à genoux (le Köln Concert est l'un des disques les plus vendus au monde et continue encore aujourd'hui d'avoir un incroyable succès) et qu'ici l'embryon de son style et d'une puissance émotionnelle et mélodique fait déjà jour. Une première piste (partie, plutôt) de 18 mn fait monter un long crescendo qui part de notes doucement contemplatives pour alterner entre tonalités joyeuses et mélancoliques dans le même temps. Brillant, mais c'est pas fini, le meilleur est encore à venir. La seconde partie s'ouvre sur un ton plus jazzy avant de passer à la vitesse supérieure, frénétique, intense, avec ce sentiment que Jarrett met ses tripes en jeu (c'est le cas, on y vient plus loin), montre son âme à un auditeur qui a presque envie imperceptiblement de taper des mains et des pieds quand l'émotion ne l'affleure pas d'un coup au coeur. La même puissance émotionnelle que le coup de foudre en direct si vous voulez. Enfin pour peu que vous adhérez au piano sinon vous ne seriez pas déjà à ce stade de la lecture ici. Pas difficile au final de comprendre pourquoi ce disque est aussi apprécié que le concert de Köln, il enchante et cloue littéralement dans le même temps. Sans doute moins facile d'accès par moments que ce dernier, c'est un fait, mais un disque énorme toutefois.

 

31z2sPf6YZL

 

Les concerts de Munich et Bregenz sont une autre paire de manche. Enregistrés en 1981, les 28 mai (Bregenz) et 2 juin (Munich), ils ne sortent véritablement complets qu'en fin 2013 en 3 CDs. Auparavant, c'était le lp entier de Bregenz mais Munich demeurait soit introuvable, soit par bouts dans des compilations, et ce, sans doute parce que Jarrett ou ECM avait plus ou moins renié un peu ce concert. Non pas que ce soit mauvais au contraire, c'est même assez bon dans l'ensemble mais il faut bien comprendre que, comme écrit précédemment, ce disque ferme une période de l'artiste, hyper-productive mais qui le vit s'enfermer un peu dans une formule bien malgré lui. Où en est Jarrett au début des années 80 ? Et bien il en a clairement marre.

 

Le concert de Köln et sa sortie disque a été un succès écrasant auquel le musicien ne s'était pas attendu. Une fois de plus, Keith avait tout donné avec pour anecdote à la clé de ce fameux concert des conditions au préalables assez mauvaises (Jarrett se fait plaquer par sa copine peu de temps avant, il ne dort pas de la nuit durant les deux jours qui précèdent, la nourriture au resto était infecte, bon bref, il enchaîne les malheurs comme pas possible) et même un concert qui aurait pu s'avérer désastreux (le concert commence qu'il y a encore des gens pas rentrés dans la salle, le piano que l'artiste avait demandé n'était pas bien accordé). Sauf que Jarrett est un homme de promesse, ne se livrant que pour l'Art. Il a dit qu'il allait faire un concert et ce même s'il met à nouveau son coeur sur la table de dissection qu'est le public, alors il va le faire ce concert. A la réception, le Köln Concert est un choc, une catharsis, un moyen de s'en sortir uniquement par le biais de ce qu'il sait faire le mieux : jouer. C'est un chef d'oeuvre dont la puissance reste encore intacte aujourd'hui.

 

Sauf que quelques années plus tard, plein de concerts enchaînés, l'artiste commence à se traîner des critiques négatives (en plus d'un caractère de cochon et d'un rapport autiste par rapport aux médias et relations publiques --fuyant les interviews et bains de foule, ne voulant que se consacrer à la musique-- qui ne doivent pas arranger les choses). On lui reproche par exemple de toujours faire la même chose. C'est pas tout à fait faux mais aussi un peu inexact dans le même temps. Les concerts de Bregenz et Munich le prouvent nettement vu qu'ici l'ami Keith va battre le chaud et le froid. Il faut dire que d'une part, le rapprochement de ces deux concerts ne joue pas en sa faveur. Pour le disque de concert de 73, un battement de 3,4 mois était perceptible entre les deux dates, de quoi laisser au musicien l'opportunité de se ressourcer, d'emmagasiner des idées, des images, des couleurs, des sons, tout ce qui peut nourrir l'inspiration (ça se travaille autant que l'improvisation). Ici, 5 jours seulement séparent les deux concerts. Trop peu pour ne pas faire preuve d'un petit fléchissement, un petit manque d'inspiration.

 

Pour autre preuve, une composition non de Keith, Heartland, qui clôt sur les deux dates, les deux concerts et jouée avec peu de différences notables. Cela dit, ces concerts se laissent écouter assez bien et le musicien n'est jamais vraiment à court d'idées, permettant à nouveau de faire éclore quelques passages assez fabuleux. Ainsi de Mon coeur est rouge, touchant et entraînant. Ainsi dans la part IV de Munich (cd 3), après une délicate ouverture, le pianiste enchaîne avec ruptures de ne jouer que les touches aigües un peu comme du Erik Satie mais dont la vitesse d'exécution irait nettement plus vite. C'est assez dur à décrire mais l'impression ressentie et imagée pour moi est similaire à une chute de plusieurs gouttes d'eau retranscrite en musique. J'en reste impressionné car il y a là encore quelque chose de purement cinématographique qu'on pourrait appliquer sans mal directement à un documentaire ou un film : quelque chose qui réussit à bâtir une ambiance avec juste quelques notes et une méthode mélodique inclassable. Oui, il y a du génie chez Jarrett (et après Jarrett les qualificatifs, huhu. Bon, elle était facile celle-là) et ce disque en témoigne.

 

Mais le génie est fatigué et les ruptures de tempos montrent bien quelqu'un plus dans la recherche à ce stade que la musique pure, ce qui peut s'avérer frustrant tant pour le public que l'artiste en lui-même. Jarrett n'est pas bête, il s'en aperçoit bien et ces concerts de 81 seront les derniers avant une longue période où l'artiste ne reviendra en live devant un piano qu'en 1990 avec le concert à Paris (nouveau chef d'oeuvre tiens), l'album studio Dark intervals en 1988 ayant servi de tour de chauffe d'où émergera un nouveau Jarrett, plus sombre. Entre temps durant la décennie, il réapprendra l'humilité et le renouvellement de plusieurs manières : d'une part en trio, d'autre part avec de multiples expérimentations (l'inédit No end daté de 1986 mais sorti qu'en 2013 le voit aborder de la guitare électrique, j'en parlais ici !), enfin avec... de la musique classique. Jarrett consacrant l'essentiel des années 80 et 90 à reprendre les grands maîtres au piano, de Bach à Haendel sans oublier une modeste collaboration au monument Tabula Rasa d'Arvo Pärt (1984) pour ce qui de la musique contemporaine. Une manière de se ressourcer à la musique en plongeant encore plus profondément vers les racines de toutes choses pour en revenir transfiguré.

Mais ça, c'est une autre histoire...

 

Notes personnelles sur ces concerts :

  • Bremen - 6/6.
  • Lausanne - 5/6.

 

  • Bregenz - 4,5/6.
  • Munchen disque 1 - 4/6.
  • Munchen disque 2 - 4,5/6.