Une double chronique puisque Mur Murs et Documenteur sont non seulement tournés en même temps et dans les mêmes lieux mais qu'ils semble exister une sorte d'aller-retour permanents entre eux deux.

 

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Curieusement Documenteur est une fiction là où Mur Murs est un documentaire. Le premier fictionnalise la vie d'une femme qu'on pourrait très bien apparenter alors à une Agnès Varda en exil américain là où le second révèle la curiosité née des murals de la côte californienne, une pratique qui ne tient pas spécialement que du simple graffiti. Les deux oeuvres sont tournées pratiquement aux mêmes endroits et les murals du documentaires font parfois de petites apparitions dans Documenteur. Cela dit, le ton et ce que racontent les deux oeuvres n'ont plus rien à voir. Mur Murs est coloré, presque joyeux, remarquable de vie là où Documenteur raconte l'histoire d'une femme délaissée et abandonnée dans un endroit où elle vient d'emménager avec son fils (Mathieu Demy). Dans cette oeuvre, le mal-être abonde, créant une sorte de malaise étrangement persistant et d'autant plus déprimant que le film semble presque des plus autobiographiques. Comme si Varda pour évacuer sa souffrance la donnait à voir aux autres et ça fait mal. Je le dis clairement, Documenteur est un des films les plus déprimants que j'ai pu voir avec Le signe du lion (quand on est jeune et qu'on risque de se retrouver dans la même situation que le personnage du film de Rohmer, ça fout sacrément le bourdon oui) mais je n'ai pas encore vu Sans toit ni loi de la même Varda qui semble repousser encore plus loin la noirceur et la déprime. Joie.

 

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Et comme je sors d'une période pas très heureuse on ne s'étonnera pas que je veuille parler plus de Mur Murs que Documenteur. Dans son travail sur les murals, notre chère Varda enquête, piste, trouve des revendications des minorités comme autant de messages et d'appels d'air à la liberté. Les fresques souvent plus peintes qu'à la bombe sont immenses, elles emplissent l'espace, permettent une mise en scène du corps. Parfois elles permettent de représenter leur auteur en largement plus grand qu'il ne l'est, parfois elles servent de trompe-l'oeil parfait pour le spectateur et le quidam qui s'y perdrait. C'est tellement beau le plus souvent qu'on en oublie que c'est un art assez éphèmère : une grande partie sont sur des bâtiments qui vont être rasés, des murs à démolir... Le doc de Varda tient alors lieu de constat sur une époque en passe d'être révolue car même si les murals existent encore aujourd'hui, ils semblent être bien moins nombreux et ont été un peu remplacés par de simples graffitis de part le monde. Cela dit, certains sont devenus cultes et peuvent être entraperçus un moment sur une couverture d'un livre de Bret Easton Ellis ou au détour d'un film (les fameuses baleines en fond qu'on retrouve très brièvement chez Nowhere de Gregg Araki dans une très courte scène).

 

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Des plans fugaces des murals de Mur Murs reviennent dans Documenteur mais comme je l'ai écris plus tôt, le propos est ici bien différent. En racontant l'histoire d'Emilie (Sabine Mamou), mère de famille exilée à Los Angeles avec son fils afin de travailler comme secrétaire pour une cinéaste (Varda ?) constamment absente, il semble que Varda raconte un peu d'une certaine manière l'exil qu'elle a vécu à la fin des 60's, quand Jacques Demy va tourner Model Shop en Amérique et que Varda elle-même livre l'étrange Lions love. Si on se penche sur la carrière d'Agnès, on constate qu'il y a comme un trou noir justement à une période bien donnée : A partir de 1966, la cinéaste comme ses compères Godard, Ivens, Resnais et surtout Marker entre en contestation politique. Elle participe à l'oeuvre collective Loin du Vietnam et tourne à la fois un documentaire sur les Black panthers ainsi qu'une oeuvre sur la crise politique grecque qui sera refusée (Nausicaa, film rare disponible dans le coffret intégrale Varda en bonus). Puis de 70 à 75, un vide assez étrange chez cette hyperactive petite dame. Avait-elle délaissé momentanément la caméra pour s'occuper de ses enfants (Mathieu et Rosalie) ? Une dépression ? Documenteur est sans doute une tentative de réponse par l'image.

 

C'est donc un portrait de femme délaissée et qui se heurte à un vide sentimental (l'histoire évoque une rupture récente avant son exil et le père du fiston est absent, n'apparaissant que par flashbacks et photographie), existenciel (l'histoire n'a pas vraiment de direction donnée), voire matériel (l'appartement à chercher) et tente de vivre comme elle peut. Avec son style à la fois documentaire (mis à part les deux "acteurs", tout le reste sont des figurants souvent filmés au hasard des rencontres et des prises) et sobre et une petite musique de Delerue, l'ensemble n'en est que plus impressionnant. A ne pas regarder toutefois si vous nagez dans le bonheur.