Attention, je spoile comme un mécréant.

(ce que je suis sûrement)

 

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Inspiré par le fameux concepteur d’avions Giovanni Caproni, Jiro rêve de voler et de dessiner de magnifiques avions. Mais sa mauvaise vue l’empêche de devenir pilote, et il se fait engager dans le département aéronautique d’une importante entreprise d’ingénierie en 1927. Son génie l’impose rapidement comme l’un des plus grands ingénieurs du monde...

 

Chaque nouveau film de Miyazaki étant attendu comme le messie dans une certaine ferveur, l'annonce de ce qui fut son dernier film en tant que réalisateur ne pouvait que provoquer des attentes somme toutes bien normales au vu d'une filmographie à frémir tant tout touche presque à la perfection. Jusqu'ici, le cinéaste n'avait alors jamais fait le moindre faux pas ni déçu tant même un film considéré comme mineur se révélait généralement supérieur à la production animée d'alors dans le monde. Il y a d'ailleurs un détail qui ne trompe pas, on a tous nos Miyazaki chéris et avouons-le nettement, il y a probablement un film considéré comme mineur (*) selon les cinéphiles qui côtoiera une oeuvre largement reconnue par tous comme bien plus importante et forte. La découverte de Princesse Mononoke lors de sa sortie en janvier 2000 me restat comme l'un de mes plus importants chocs de jeune cinéphile alors. Durant le mois et même parfois au prix de cours sautés, je revis le film une seconde puis une troisième fois, m'abrevant de sa sève et notant mentalement dans ma tête le nom de ce cinéaste. Encore aujourd'hui si je devais le classer dans un top, même avec un classement limite "mouchoir de poche" qui montre bien la difficulté de l'entreprise, Princesse Mononoke serait aisément dans les 5 premiers. 

 

Je suis par contre plus circonspect en ce qui concerne Le vent se lève, film sonnant donc la retraite bien méritée du héros Miyazaki. Au vu de la filmographie du cinéaste qui m'a d'ailleurs octroyé une rétrospective encore en cours, j'ai eu l'impression de voir une scission d'autant plus forte que le film est émminemment personnel à son créateur. Entendons nous bien, même si le film est visible de tous, petits comme grands, il est sans doute le plus adulte et en cela destiné à un public évidemment adulte avant tout pour plusieurs raisons, les mêmes qui valident une scission au regard des autres films du maître. D'abord au niveau des références, cette fois non plus ingérées sciemment pour servir la trame du récit mais livrées telles quelles en parallèle du film et de son contexte. Dans le château dans le ciel, on ne pouvait évidemment pas manquer de voir l'inspiration Swiftienne avec la fameuse île flottante de Gulliver étant ici, le fameux château dans les airs. De même que Le château de Cagliostro est un hommage évident au Roi et l'oiseau de Prévert et Grimault tant sur le plan de l'architecture du château que de cette princesse retenue prisonnière même si les motifs diffèrent évidemment, Miyazaki étant un artiste original et créatif avant tout. Enfin et pour terminer sur les cycles à châteaux (mais si, mais si), Le château ambulant faisait même écho d'une certaine manière auto-référentielle justement au Château dans le ciel en reprenant certaines idées (un rayon bleu qui guide Muska dans l'un, un même rayon qui guide Sophie dans l'autre par exemple) et un plan final semblant renvoyer d'une manière plus intimiste et rafraîchissante à son aîné. On pourrait même tracer des liens entre les thèmes chers à l'auteur qui reviennent d'un film à un autre entre ce qui est évidemment connu (une passion pour l'aviation, les cochons, l'écologie et la protection de la nature, des héroïnes à forte personnalité (**)) et ce qui ne saute pas forcément au premier abord (tel la boue ou une matière s'apparentant, limon primordial de vie avec l'eau qui permet de modeler des créatures qui semble toutes extraites d'une même sorte de glaise presque organique et suintante. Ce sont les hommes de main de la sorcière du Château ambulant, la forme qu'adopte un sans-visage en colère et vomissant ce qu'il a ingurgité dans Le voyage de Chihiro ou cette même forme noirâtre et visqueuse là-encore qu'adopte le dieu cerf une fois qu'il a perdu la tête dans Princesse Mononoke (***)). Bref l'oeuvre est référencielle et auto-référentielle mais dans un versant universaliste où petits et grands se retrouvent, dévoilant des choses en les montrant, sans spécifiquement appuyer dessus, laissant le mystère décanter dans les esprit afin qu'on puisse y revenir à nouveau encore et encore avec plaisir.

 

Dans Le vent se lève, on évoquera ouvertement La montagne magique de Thomas Mann ainsi que Paul Valéry. On vous le martèlera bien le Paul Valéry au moins 5,6 fois dans le film dans un français horrible avec l'accent japonais. Le vent se lève, il faut tenter de vivre. C'est ce qui sous-tend tout le film, vivre malgré tout ce qui nous atteint dans la vie, que ce soit un métier prenant et des échecs incessants, la progression de la maladie qui limite une histoire d'amour en cours et la mort qui rôde jamais loin sans compter le grand tremblement de terre du Kantô en 1923. Bref, le vent se lève, on le répètera jamais assez, tant pour se convaincre d'avancer en tant que personnage que bien vous le faire comprendre au cas où vous seriez trop bête.

Ah.

 

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J'évoquais le fait que Miyazaki n'explicitait jamais la part de mystère dans ses oeuvres, voire y bâtissait toute une fascination autour, une sorte de magie constante qui est la marque des grands maîtres. C'est un avion qu'on va réparer dans Porco Rosso mais avec la belle idée de voir des ouvrières s'en charger, tant dans le prolongement d'état d'esprit féministe qui anime le cinéaste (**) que la prise en compte de l'évolution des droits et travaux des femmes qui a évolué depuis le choc de la première guerre mondiale. C'est d'autant plus jouissif en tant qu'adulte si on replace le fait que le droit de vote des femmes en Italie n'apparaît en fait qu'en 1945, c'est donc une sorte de pied de nez que Miyazaki fait, un double pied de nez même puisque Porco se moque ouvertement du dessin animé fasciste vu au cinéma. Quand donc Fio et ses travailleuses s'occupent de l'avion, Miyazaki les filme mais avec un point de vue social qui ne se départit pas d'humour ni de rythme et d'imagination. Porco étant lui-même comme le spectateur juge des travaux et idées de Fio, passionné par cette jeune fille et son pépé qui portent tous les travaux.

 

 

Le vent se lève étant la biographie d'un ingénieur (pas n'importe lequel vu qu'il sera à l'origine de la création du fameux "zéro" japonais), évidemment on voit le processus de construction des avions à l'oeuvre mais d'un coup, Miyazaki-san enlève tout mystère. On voit comment sont les rivets, où ils se placent, quelle est leur fonction sur l'aile avec même les tests des nouveaux avions développés. On voit les plans qui sont faits, on s'y attarde, à tel point que le film se transforme en documentaire, éludant toute idée de rythme (un point qui a été dur pour moi au visionnage). Nul doute que ça passionnera sans doute plus un passionné d'aviation pure et dure qu'un passionné de cinéma tout court.

 

Paradoxalement, le film décolle au bout d'une heure (sur deux heures) quand une histoire d'amour naît lentement entre Jiro et Naoko. Ce passage n'est pas innocent puisque Jiro est alors retiré de tout à la campagne, loin de l'actualité, coupé du monde, juste tenu au courant par un mystérieux touriste allemand (un des meilleurs personnages du film puisqu'il conserve pour sa part du mystère : on ne saura jamais vraiment qui il est --un espion ?-- et il disparaîtra comme quand il était apparu : par magie). Et là, il ne s'occupe pas des avions. Loin de tout, il finit enfin par s'humaniser. Sauf que l'empathie ne viendra pas forcément de ce personnage de rêveur déconnecté de tout et somme toute plus qu'égoïste (à tel point que c'est sa petite soeur qui lui fait constamment la morale), mais bien du personnage de Naoko (****). Et quand Naoko devra disparaître loin de tout à cause de sa maladie grandissante dans un dispensaire, on constatera avec une profonde amertume le sacrifice de sa vie pour que Jiro puisse finir "son" avion.

 

C'est donc avec le recul l'un des films les plus noirs de Miyazaki puisqu'il dépeint la trajectoire d'un être avec des oeillères qui paradoxalement veut réaliser le rêve de l'homme de s'élever majestueusement dans les nuages envers et contre tout sans se douter au finalde toutes les conséquences et effets collatéraux autour (****). Mais cela n'en a pas fait pour moi un chef d'oeuvre. Attention, c'est un film intéressant et même parfois assez fascinant (Beaucoup de bruitages faits à la bouche et qui personnifient le vent, le séïsme, les hélices des avions, bref tous les éléments non humains et non vivants à la base) mais il lui manque finalement quelque chose qui lui aurait permis de décoller plus (oui je fais dans la métaphore aérienne). A une très belle histoire d'amour qu'on jurerait échappée d'un film d'Ozu, on a un documentaire sur la création théorique et pratique d'un avion qui englobe le tout avec le défaut de nombreux documentaire : un manque de rythme qui prive souvent beaucoup d'oeuvres de leur belle ambition. Ponyo ou Kiki à côté, c'est Speed racer pour donner une idée. Reste un beau film un peu à part et qui soulève plusieurs thématiques et idées nouvelles et qui resteront un peu sans réponses (*****), de quoi laisser donc un peu logiquement pour beaucoup de gens sur sa faim. A vous de vous faire une idée donc.

 

En complément, l'admirable et élégante chronique d'Overlook Cinéma.

 

 

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Walter Mitty est un homme ordinaire, enfermé dans son quotidien, qui n'ose s'évader qu'à travers des rêves à la fois drôles et extravagants. Mais confronté à une difficulté dans sa vie professionnelle, Walter doit trouver le courage de passer à l'action dans le monde réel. Il embarque alors dans un périple incroyable, pour vivre une aventure bien plus riche que tout ce qu'il aurait pu imaginer jusqu'ici. Et qui devrait changer sa vie à jamais.

 

Le fait que je fasse une double chronique sur le dernier Miyazaki et le film de Ben Stiller, La vie rêvée de Walter Mitty n'est pas innocent. Non seulement je voyais les deux films le même jour mais je les pris tous deux pour une manière de tenter de vivre puisque plus personnellement pour moi et ma famille, le vent s'était levé. Et non je ne viendrais pas au pourquoi du comment mais juste tenter d'expliquer pourquoi, alors que je n'en attendais rien, j'ai été plus qu'agréablement cueilli par le film.

 

La vie rêvée de Walter Mitty provient à la base d'une nouvelle de James Thurber parue en 1941. Nouvelle qui, comme bien d'autres du bonhomme, connurent un succès suffisamment retentissant pour qu'un premier film au même nom, La vie secrète de Walter Mitty soit adapté en 1947 par Norman Z. Mc Leod. Entre-temps et un dessin animé, Waldo Kitty dans les années 70, on s'est déplacé du terrain du secret au domaine du rêve. Sauf que celui-ci fait partie intégrante du monde de Walter Mitty, personnage déjà fort timide qui s'évadait du quotidien en rêvassant à toutes sortes d'aventures fabuleuses. Le film de 1947 était réalisé au sortir de la guerre où le rêveur Mitty à force de rêver toujours à la même jeune fille en danger finissait par se retrouver face à celle-ci, bien réelle, du moins tout autant que les espions à ses trousses ! Ici, Ben Stiller à l'intelligence de transposer tout cela dans notre monde moderne, fini les espions, place à la crise, aux licenciements et aux boulots pas toujours passionnants. L'acteur et cinéaste dévoile donc un personnage travaillant au magasine LIFE au moment où celui-ci en pleine restructuration arrête les tirages papiers pour se concentrer sur le site internet. Walter, lui, au département photo, est chargé de sélectionner le dernier cliché qui fera la couverture de l'ultime numéro du magasine. Mais problème, le négatif est introuvable...

 

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La promotion du film fut un vrai régal pour les yeux.

 

Avec la technologie actuelle, le vrai écueil de ce genre de film aurait été de vouloir à tout prix mêler le réel et l'imaginaire constamment au risque ou avec la volonté de sciemment perdre le spectateur. Walter Mitty n'est ni Perfect blue ni L'antre de la folie, le propos est ici tout autre et si le spectateur peut déplorer un mélange parfois excessif entre réel et fiction (pas mon cas cela dit) et une fin peut-être un peu convenue, il est justement bienvenu que le film s'amuse à jouer avec les deux domaines tout en conservant des frontières. Le challenge en devient que Walter à force de franchir ces frontières devenues poreuses, évolue lentement et s'épanouisse afin de faire du réel sa vraie vie rêvée. Voilà comment d'une certaine manière on peut interprêter un vent personnel qui se lève et en tirer le temps d'un film, un enchantement qui pousse à tenter de vivre. Si en plus professionnellement et émotionnelement vous vous retrouvez en Walter, inutile de dire que le film va avoir un bel impact sur vous. (******)

 

Stiller ici, bien loin d'un tropic thunder révèle un personnage drôle et décalé, victime des petites contrariétés de la vie (une autre petite force du film car, qui ne l'est pas au fond ?) et avec une réelle tendresse dans l'écriture et la caractérisation où la grandiloquence, voire l'absurde, le délire (la bataille en plein centre de New-York pour récupérer un jouet) ou la rêverie poétique (des oiseaux qui forment un visage dans le ciel) de l'imagination de Mitty est toujours enchâssée dans un décor réel (vrais décors de New-York et de l'Islande --coucou le fameux volcan qui donne son titre imprononçable à un film de Dany Boon). Cela fournit alors un cadre où suivant son évolution, Walter va parfois être amené à se dépasser. Soit en tirant sa force du passé (ça sert visiblement d'avoir fait du skate), soit en prenant des décisions pas forcément réfléchies mais qui le font avancer d'un bond (l'acteur a véritablement plongé dans l'eau en plein océan Atlantique et non dans une piscine apparemment !). On notera en plus un casting aux petits oignons, une belle mise en scène et une B.O au top où Arcade Fire côtoie David Bowie. Un film à revoir encore et encore.

 

Je rejoins donc en tous point la belle chronique de Potzina.

 

 

 

 

 

 ==========Notes annexes========

 

 

 

 

(*) Pour ma part j'adore Kiki's delivery service.

 

(**) On peut même dire que Miyazaki est ouvertement féministe. Ce n'est pas pour rien qu'il place des femmes aux forges sous la tutelle de Dame Eboshi dans Princesse Mononoke, travail dur essentiellement réservé aux hommes comme il est rappelé subtilement (et avec humour) dans le film par ces jeunes femmes.

 

(***) Il y a même quelque chose de purement organique chez Miyazaki qu'on a rarement soulevé et permet de donner plus de corps à la matière. C'est sans doute mon côté "j'ai été élevé avec Cronenberg" qui me fait pointer ça mais bon... Sans-visage est fascinant dès lors qu'il absorbe des individus puisque non content d'adopter leurs traits (voix, cheveux, bras et jambes), il acquière soudain une bouche visible d'où l'on peut même remarquer une langue un peu pustuleuse. Quand son visage s'enfonce dans son corps, on peut même y discerner comme un anus (ah ben j'avais prévenu hein, Cronenberg, tout ça, j'ai pas eu une enfance facile hein, pas taper). Chez Miyazaki c'est même l'unique personnage à vomir littéralement ce qu'il a absorbé. Ce qui ne veux pas dire qu'il faut en négliger les autres pour autant. Le corps d'Ashitaka se couvre d'un mal comme une blessure à vif ou un cancer qui le ronge tandis que des lépreux sous leurs bandages servent Dame Eboshi dans Princesse Mononoke. C'est l'adjonction de leurs organes comme autant de langues salvatrices qui guérit Nausicäa dans le final (émouvant) du film éponyme, tandis que dans le manga, celle-ci se fera même gober par un Ohmu ...afin qu'elle soit protégée de la pourriture qui ronge la forêt et aurait fini par l'avoir elle aussi. C'est Kiki qui un matin va au toilettes... besoin pressant d'uriner ? Vous y croyez vous ? Bon, il y aurait encore plein plein d'exemples, arrêtons là le catalogue.

 

(****) D'une certaine manière Jirô peut parfaitement être vu comme l'analogie d'un Japon qui alors s'enfonce dans le fascisme et la toute-vénération de son empereur. Jirô comme des millions de gens est aveuglé par quelque chose et le fait qu'il soit miro sans ses grosses lunettes n'y est pas étranger et l'empêche de voir ce qui se profile dangereusement à l'horizon. Il faut noter qu'il construit des avions de guerre sans avoir la moindre conscience morale du fait que ces avions, même puissants et beaux, tueront des gens. C'est le personnage le moins humaniste de l'oeuvre de Miyazaki et le plus fade malgré ses éclairs de génie.

 

(*****) Notons par exemple que c'est le premier et donc dernier Miyazaki a "montrer" un couple qui fait l'amour. Certes, c'est en fait hors-champ mais le spectateur adulte lui le comprend très bien et cela n'en fait que rajouter encore plus de beauté et de passion à cette histoire d'amour.

 

(******) Quelque part j'ai un peu pensé à Amelie poulain avec ce film dans la volonté de donner au spectateur un vrai feel-good movie original.