CAOTICA_ANA

 

Ana est une belle jeune fille épanouie de 18 ans qui vit à Ibiza. Elle exprime sa passion pour la vie dans ses peintures naïves. Un jour, Justine, mécène cosmopolite, invite Ana a approfondir son travail en venant à Madrid, pour y vivre au sein d'un groupe de jeunes artistes. C'est le commencement d'un voyage qui mènera Ana sur de nouveaux continents, la menant à révéler, à travers l'hypnose, ses vies passées, qui ont traversé des siècles de mythes anciens. Ana devra relever le défi de briser la chaîne de violence ancestrale qui siège dans son esprit chaotique.

 

J'adore le cinéma de Julio Medem mais je n'avais jamais trouvé le temps ni le courage d'en parler en ces lieux, sauf à travers quelques rares allusions de ci, de là. Avec Caotica Ana je m'attaque à gros puisqu'il s'agit dans la filmographie du bonhomme de son projet non pas le plus riche (Lucia et le sexe atteint des sommets qu'il est sans doute difficile de dépasser), mais le plus ambitieux, démesuré et radical.

Mais aussi en filigranne son plus personnel.

Non content de signer le scénario et d'en être aussi producteur, Medem dédicace aussi le film à sa soeur Ana décédée quelques années auparavant, en 2001... Tout comme à sa fille Ana qui vient de naître alors. La boucle des Ana... Ainsi toutes les peintures peintes par la Ana du film (la débutante Manuela Vellés qui se donne corps et âme au récit) sont en fait les oeuvres très personnelles de la Ana, soeur de Medem, réalisées entre 1989 et 2001. Une manière de donner encore plus de corps et d'âme au personnage principal.

 

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Le film s'ouvre sur un prologue étrange qui peut sembler à première vue déconnecté du reste du film. Une foule de "puissants" (riche bourgeois, évêque en ballade, dresseurs et chasseurs --est-on revenu au temps de Franco ?) se pâment devant un faucon, oiseau predateur dont la puissance n'a d'égale que sa vélocité puisqu'il est dit qu'une fois que le volatile a trouvé sa cible, il fonce telle un projectile tiré à toute vitesse pour l'achever de haut, lui brisant le cou de ses puissantes serres. Las ! Une fois qu'on lui a retiré son bandeau, la bête se fait ridiculiser par un effronté pigeon qui lui chie élégamment à distance sur son unique point faible : ses yeux. La sentence est prononcée d'office, l'innocent chieur sera la victime de la colère du faucon une fois que ses dresseurs l'auront proprement essuyé. Une tentative de rebellion osée contre le seigneur des airs qui se solde par une mort instantanée.

 

 

Une fois le film commencé, il faudra bien se rendre à l'évidence alors qu'approchera la fin, ce prologue fonctionne comme une métaphore. Le mal ne vient pas forcément de l'Homme en lui-même mais il en est malheureusement l'allié le plus sûr le plus souvent. Le vecteur qui, s'il ne tire pas les balles de sa personne, donne toutefois les ordres en bout de chaîne. Tout Caotica Ana va fonctionner en montrant par le biais du parcours d'Ana et ses multiples incarnations que la femme n'est pas nécessairement toujours une victime de l'Homme mais des hommes et de leurs préjugés. Une manière non pas de pointer le patriarcat (il y a beaucoup de personnages masculins positifs dans le film et tous ont leurs propres motivations, ils n'agissent pas par pur manichéïsme) mais ce qui découle des conséquences que l'être humain peut prendre par bêtise, injustice, préjugés, peur, au point de rabaisser ses semblables hommes et femmes.

 

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Pour cela, Medem va iconiser Ana, en faire la source de toutes ses voix et vies passées qui s'agitent en elle, non pas pour demander vengeance, mais par reconnaissance au prix d'un long parcours initiatique et personnel. D'où le final un peu grand guignolesque où la confrontation débouche sur une scène décalée, violente et osée qui pourtant fait écho avec le prologue brutal du film. On pourra se sentir gêné mais il faut reconnaître au réalisateur de rester dans la logique et de son film (et tous les personnages féminins de Medem respirent une sensualité purement animale) et de son style si étrange. Au fond le final du film est presque normal pour quelqu'un qui filmait si bien le cul des vaches dans son premier long-métrage, le passionnant Vacas !

 

L'iconisation d'Ana marche de biais avec la progression de son parcours où elle finira par se révéler à elle-même, le scénario étant finalement assez riche (pour peu qu'on accepte cette quête mystique) d'autant plus qu'il est soutenu par une mise en scène et un montage qui magnifie les personnages et décale les situations dans un onirisme qui côtoie avec naturel le réalisme des lieux. Avant de déboucher sur l'acceptation finale d'elle-même, Ana devra passer par plusieurs séances d'hypnoses fonctionnant sur un compte à rebours. Compte à rebours que Medem applique aussi à la structure du film en scindant le tout en 10 chapitres (comme les 10 chiffres égrénés en tant que marqueurs quand on sombre dans la stase d'hypnose) qui vont en décompte, de 10 (le début du film) à 0 (son final).

 

 

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On commence donc le film après un étrange prologue par une Ana à Ibiza, visiblement prenant de la drogue et ayant une espèce de vision sexuelle débridée. Une sorte de test sur ce film pour le spectateur qui ne connaît peut-être pas le cinéma de Medem : accepte mes outrances et tu seras récompensé. Là où le réalisateur dispensait des visions oniriques dans l'ensemble de ses films sans qu'elles ne gênent trop le récit, celles-ci seront un peu chaotiques, comme l'héroïne. Qui est Ana au début ? Une jeune fille qui profite de la vie, insouciante, naïve, n'ayant pour l'instant encore jamais connu le grand amour, vivant avec son père dans une grotte aménagée, une sorte de vie de bohême idéale. Presqu'une vie de rêve pour celle qui avoue alors n'avoir encore jamais rêvé. Ana est encore à ce stade un réceptacle vide et si elle fait montre de personnalité par une ouverture d'esprit et une étonnante générosité, il lui manque encore quelque chose.

 

 

Si Ana rêve, c'est dans un temps présent, heureuse d'être invitée à la grande ville par Justine (Charlotte Rampling), mécène français qui laisse ses étudiants en art dans une totale liberté dans au sein d'une grande résidence. Les plans montrant l'arrivée de la jeune femme à Madrid la mettent étonnamment en valeur. Dans la foule, elle semble plus colorée que tous les badauds réunis, comme si quelque chose irradiait déjà d'elle. Ses mains se laissent guider par l'imprévu, ouvertes à tous les courants tandis que par la voix-off, le lien avec son père, son monstre de la caverne adoré, trace d'évidentes lettres qui, lues directement, nous immergent déjà aux côtés de l'héroïne.

 

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Le déclic va se faire comme souvent chez Medem par l'Art. Dans Lucia et le sexe (Lucia y el sexo), l'écriture (voire le dessin de la petite Luna, sa chambre peinte), permettait de relier des ponts, des êtres, déclenchait un amour irrépréssible. La photographie érotisait encore plus l'amour d'un couple. Dans Vacas, la sublimation de la nature et l'acceptation de soi passait par la peinture qui permettait de délivrer un nouveau point de vue sur l'objet principal, le témoin muet et pourtant si important du film face à nos vicissitudes humaines, la vache. Sans oublier l'appareil photo, censé immortaliser et figer les générations dans le soubresaut violent de l'Histoire.

 

Ici, c'est à nouveau la peinture. Confrontée à une toile du ténébreux Saïd (Nicolas Cazalé), Ana défaille, comme si elle éprouvait à cet instant le fameux syndrôme de Stendhal. Les mots lui manquent, elle manque de trébucher et c'est Saïd qui doit lui prendre la main pour l'emmener hors de la bâtisse. Ici s'opère un double déclic, le coup de foudre d'Ana pour Saïd (lui aussi en quête de réponses mais à un degré moindre) mais aussi dans son inconscient une première porte ouverte où toutes les anciennes voix de femmes à chaque fois mortes et réincarnées pourront se déposer. Et c'est tout naturellement par une séquence animée d'une peinture peu après que prendra forme l'amour de Saïd et Ana.

 

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C'est à un film riche et complexe que nous invite Medem. Une oeuvre liée à sa filmographie et en même temps tellement à part, plus mystique qu'onirique et portée par la performance énorme à tour d'épaule de Manuela vellés. A côté d'elle, les autres comédiens ne peuvent que paraître plus fade même si Charlotte Rampling et Nicolas Cazalé disposent il faut dire de rôles plus épisodiques et courts pour être pleinement appréciés. Pour parachever le tout, la mise en scène du réalisateur est une fois de plus superbe, entre expérimentations personnelles (jamais le montage n'avait été aussi haché ici, surtout dans le final) et moments plus classiques, dans un cocktail porté par la très belle musique de Jocelyn Pook qu'il retrouvera plus tard sur Room in Rome. Une expérience à tenter que je vous recommande chaudement.

 

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