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Ross McElwee a filmé toutes les étapes de l'évolution de son fils Adrian.
Aujourd'hui, il s'intéresse à l'ado renfermé et rebelle qu'il est devenu et se souvient de sa propre jeunesse. Le cinéaste retourne sur les pas d'un voyage en Bretagne et d'un ancien amour.

 

Pourquoi diable les illustrations à l'aquarelle de Carl Larsson nous touchent-elles autant ? Je vous le donne en mille. Les réponses sont variables mais on peut tenter d'en regrouper selon quelques critères universels propre au dessin et à la peinture. La perfection de la composition, la chaleur des couleurs, le mélange entre le réalisme des traits et de la scène en elle-même, prise sur le vif, avec pourtant une touche plus libérée de fantasie dans la facture. Oui, sans doute un peu de tout ça. Avec les home-movies, l'exercice est plus dur, plus... différent. Et pourtant. L'image en devient plus banalisée malgré la magie du 16 et 35 mm (et ne parlons pas ici du support numérique) et le fait que McElwee ne peut pas forcément se payer un chef op'. Mais d'ailleurs pourquoi le ferait-il ? La vie est-elle toujours aussi lumineuse et colorée qu'un coucher de soleil ? Passé la question de l'esthétique, on retrouvera ici la volonté d'instantanéïté à la fois dans le plan et la scène elle-même, tout comme ce que va apporter la voix-off, qui seront son modus operandi. On retrouve donc là, une idée de témoignage des us et coutumes humaines qui, à défaut d'apporter de la chaleur via l'image, l'apportera par le son et la voix étonnemmant proche de Ross McElwee. C'est ce petit plus qui va nous toucher, nous faire sentir proche de lui, d'appartenir à cette congrégation étrange et pourtant si attachante qu'on appelle les humains. De fait, il y a évidemment toujours un petit décalage évident entre l'image en direct et ce qui ressort après coup au montage : décalage, commentaire informatique, analyse, rappel de faits situés dans le hors-champ de la mémoire (ce qu'apportera une photographie noire et blanc qui ne parlera qu'en premier lieu qu'au cinéaste), mais aussi humour, auto-dérision ou constat.

 

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Carl Larsson : Intérieur paysan en hiver - aquarelle (oui, oui) - 1890

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Carl Larsson : Karin et Brita - aquarelle - 1893

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Carl Larsson : Lisbeth - aquarelle - 1894

 

Chez McElwee, on a toujours enregistré le réel afin de le mettre sur pellicule. Alors qu'il cherchait sa voie plus jeune, au grand désarroi de son père chirurgien, l'américain s'est très vite saisi une caméra et a enregistré d'une façon documentaire et à la bonne distance, le quotidien d'une famille, la sienne. Mais pas que, puisque dans son entourage, tout s'est très vite révélé être un sujet potentiel. Son fils Adrien par exemple, qu'il a filmé très jeune, dans des kilomètres de pellicule qui, sur le coup, n'ont pas trouvé leur place. Aujourd'hui, Adrien a grandi mais ni lui, ni son père n'arrivent à se comprendre. L'adolescence a dressé une barrière entre ce fils qu'on voit en train de chercher lui aussi sa voie et ce père un peu trop (voire lourd...) protecteur qui peine à avoir le recul et ne sait plus comment lui parler, lui dire qu'il l'aime même si l'on comprend aisément l'énervement du fiston face à un père presque "voyeur" éternellement vissé à sa caméra que ça peut en être très gênant côté intimité. Il est ironique de constater que McElwee regrette la génération connectée constamment aux réseaux sociaux et à l'ordinateur aujourd'hui quand ce dernier n'abandonne jamais sa foutue caméra, même dans les moments où justement il faudrait, comme dirait Confucius, non pas regarder le doigt, mais plutôt la lune, sous peine de passer pour un abruti.

 

 

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Cela dit, la maladresse évidente du bonhomme et sa voix parfois dite d'un ton bas, très proche de celui d'un Werner Herzog commentant ses documentaires, ne peut que nous le rendre attachant. Pour qu'ils se laissent un peu de temps à eux deux, Ross va alors revenir en France, sur les traces de sa propre jeunesse et côtoyer des personnages hauts en couleur, surtout retrouver la trace d'un ancien amour de jeunesse. Quand il la retrouve, les souvenirs et versions ne sont plus ce qu'elles étaient, seule la photo de ces années 70 ne peut mentir. Mais même cette dernière peut dévoiler une "mémoire photographique" inédite au contact des gens qui ont pu la prendre, la développer ou connaître les coulisses de la prise. De cette confrontation passé-présent et du retour de McElwee chez lui naîtra un semblant d'espoir dans la communication avec son fiston.

Tout ne sera évidemment pas résolu aussi vite mais permettra chez Adrien alors victime de la page blanche, d'avoir un sursaut créatif et de faire une mise en abîme en mettant son propre papounet aux commandes de son prochain film. A défaut de se comprendre par les paroles, les actes tissent alors déjà un premier pont entre une génération et une autre de documentaristes expérimenteurs. Et le spectateur conquis par ce nouvel ami entré dans la famille d'avoir envie de continuer le parcours documentaire de ce cher Ross McElwee par la suite...

 

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Documentaire 2014 ? Film 2014 ? Plutôt 2011 mais il est vrai qu'il nous est parvenu tardivement celui-là (comme la chro' tiens). Chez nous, ce sont les éditions Les films du Paradoxe qui ont eu la bonne idée de regrouper 4 de ses films en un même coffret, Chroniques américaines. Le tout avec un petit livret bien sympathique mais un peu court. Si les autres films sont du même tonneau, c'est à dire passionnants et somme toutes bons, ça va être tout bénéf pour chroniquer d'autres oeuvres de McElwee en ces lieux et je ne peux que me réjouir à l'avance.