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Une femme se retrouve seule dans un chalet en pleine forêt autrichienne, séparée du reste du monde par un mur invisible au-delà duquel toute vie semble s’être pétrifiée durant la nuit. Tel un moderne Robinson, elle organise sa survie en compagnie de quelques animaux familiers et s’engage dans une aventure humaine bouleversante.

 

Adapté du classique de Marlen Haushoffer écrit en 1963 et encore relativement inconnu chez nous, l'ouvrage jouissait pourtant Outre-Rhin d'un statut assez culte en faisant l'un des joyaux de la littérature germanique fantastique. Oeuvre relativement inadaptable à priori car relatée sous forme d'un journal et d'un point de vue purement intérieur faisant constamment appel au souvenir et à des considérations philosophiques, voilà pourtant que le cinéaste Julian Roman Pölsler, avec l'aide de l'actrice Martina Gedeck (La vie des autres, Raisons d'état) en tire un film intimiste et dans le même temps impressionnant par tout ce qu'il soulève en questionnements ou montre à l'image. Tout en voix-off et accentué de nombreux retour en flashback entre la situation présente (elle, cheveux courts) et celle, passée, du commencement à aujourd'hui, le tournage (exigeant) fut étiré sur plus d'un an, permettant de figurer à la fois les quatre saisons et l'étirement du temps (2 à 3 ans s'écoulent dans le film) avec pas moins de 4 directeurs photos travaillant à la fois à l'homogénéïté de l'oeuvre tout en montrant en parallèle les finesses de chaque époque, de chaque saison avec les sensations que cela apporte visuellement.

 

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Comme le synopsis le précise à juste titre, la situation de la femme (dont on ne connaîtra jamais le nom) est celle d'un parfait Robinson, dans des conditions sans doute plus extrêmes encore. Ici pas de Vendredi pour tenir compagnie et ne pas basculer dans une certaine folie paranoïaque liée à l'isolement. Juste des animaux, une vache --trouvée lors d'une ballade--, un chat, un chien. Et le silence, loin de tout, juste rythmé par quelques partitas de Bach au violon. Cela pourrait être austère, cette intimisme n'en devient pourtant que plus fascinant.

 

Herbergée par ses hôtes vieillissants, Hugo et Louise, la femme décide de ne pas les accompagner au village dans l'après-midi de leur arrivée au chalet, histoire de se reposer tranquillement. Lynx, le jeune chien du couple, en profite pour désobéïr et rester au chalet avec cette étrangère. A 21h, intriguée, ne les ayant toujours pas vu revenir, elle se met au lit pour constater le lendemain matin, que leurs chambres restent vides, propres et neuves. Craignant qu'Hugo ait pu faire un infarctus, elle décide de descendre dans la vallée mais bute très vite à mi-chemin contre... une vitre ? Non, aucun reflet ne se dessine. Plutôt une espèce de mur invisible qui semble émettre un faible bourdonnement. Surprise et sous le choc, elle s'interroge. Pourquoi est-elle stopée par ce mur ? Quel est-il ? Et plus inquiétant, pourquoi dans la vallée, personne n'a t-il donné l'alerte face à cet étrange isolement ? En remontant un virage censé déboucher sur un autre chalet plus loin, elle se heurte une nouvelle fois au mur pour constater, horrifiée que de l'autre côté, les gens restent pétrifiés, comme stoppés et immobilisés pour toujours (captures suivantes)....

Bientôt viennent la peur, la solitude, la dépression, la reprise en main et la survie...

 

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L'affiche française qui évoque le fantôme de Caspar David Friedrich et fait quelque part écho d'une certaine manière au Voyageur au dessus de la mer des nuages (1818 - Huile sur toile -- juste en dessous) et délivre déjà l'une des clés du film : le resourcement à la nature (ici non pas le fruit d'une libre volonté mais bel et bien forcé par la situation) pour retourner à un état primaire, fusionné avec celle-ci pour ne plus faire qu'un. Un être originel qui n'accomplit plus que les rites liés à la simple survie de son espèce et seule la pensée incessante de la jeune femme nous la rattache encore à nous même si le temps crée de plus en plus de distance (cf la fin que je ne peux dévoiler mais où le personnage ne se posera pas forcément les mêmes questions que le spectateur...). Dans un livre de Norbert Wolf chez Taschen dédié au peintre, on trouve d'intéressantes lignes sur ce tableau qui peuvent servir là aussi en parallèle de grille d'interprétation et de l'affiche et du film en lui-même (pages 56,57).

 

"Au dessus des nappes de brume qui s'élèvent des profondeurs et que percent par endroits des pics rocheux, il regarde les montagnes lointaines et les chaînes de collines qui se dressent à l'horizon. Au dessus d'elles se déploie un banc de nuages. Le tableau illustre parfaitement l'idée du Sublime tel que le conçoit Carus qui écrit en 1815 : "Pose le pied sur le sommet de la montagne, regarde les longues rangées de collines... et quel sentiment s'empare de toi ? -- Il y a en toi un calme recueillement, tu as l'impression de te perdre dans l'infini. Tu sens le calme limpide et la pureté envahir ton être, tu oublies ton moi. Tu n'es rien, Dieu est tout". Friedriech a très vraisemblablement peint ce personnage en hommage à un patriote mort pendant la guerre. La brume illustre aussi le cycle de la nature. Dans ce contexte, n'oublions pas de mentionner Jean-Jacques Rousseau qui, au milieu du 18è siècle, décrit dans La nouvelle Héloïse l'effet purificateur de la montagne : "Il semble qu'en s'élevant au-dessus du séjour des hommes, on y laisse tous les sentiments bas et terrestres, et qu'à mesure qu'on s'approche des régions éthérées, l'âme contracte quelque chose de leur inaltérable pureté." "

 

 

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Dans le film, à plusieurs reprises, le personnages contemplera ce paysage, seule ou accompagnée du chien Lynx. Elle aura aussi l'opportunité de remonter plus haut, vers les alpages et toucher aussi cette mer de nuages qui s'offre à son regard. Mais les plans n'appuieront jamais trop la référence. Archi-composés et d'une grande beauté, ils participent plutôt progressivement à effacer cette humaine dans la toute puissance de la nature. Ainsi si l'on est souvent en plans rapprochés au début du film, que ce soit dans cette voiture où la musique se révèle très vite comme une véritable agression sonore (à tel point que la jeune femme remet son châle et se bouche les oreilles et qu'on aimerait presque déjà à ce stade voir disparaître l'humanité presque), où près de la jeune femme, à son réveil ou au coucher, quand elle se met de la crème, les plans plus larges prennent ensuite de plus en plus logiquement le pas au fil du film.

 

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Ajoutons au pouvoir de la nature l'état mental de cette femme qu'il nous est donné de "contempler" par le biais des incessantes questions presque métaphysiques que la voix-off délivre. Son comportement échappe souvent à celui que pourrait donner un être humain placé dans ces conditions radicales. Je sais bien que passé la surprise et la stupeur, nous ne réagissons pas tous pareil mais par le biais de quelques plans et de ce décalage entre ce qu'elle vit et ce que nous pourrions vivre, le réalisateur installe un malaise latent, un peu comme si, inexorablement la psychée du personnage s'effaçait ou se perdait dans une zone mentale instable. Ce sont de petits détails au début du film d'abord : rester sur le porche du chalet comme en retrait alors que rien ne nous y oblige... se barbouiller de crème en appliquant une surdose pas banale dans un cadrage qui resserre une partie du visage comme pour mieux l'étouffer.

 

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Etouffement aussi lié aux rêves. D'un qui reproduit un mur qui se serait rapproché dangereusement jusqu'au chalet durant la nuit jusqu'à cette vision d'un arbre mort où pendent des vêtements et souligne d'une manière sobre --et paradoxalement plus qu'inquiétante-- la disparition du genre humain. A plusieurs reprises aussi, le montage déstructure la narration et perd exprès le spectateur dans ces méandres. Les flashbacks entre passé et état présent sont relativement faciles, les coupes temporelles plus subtiles et à un crash de voiture dans le mur succède le réveil de la femme dans son lit le plan d'après. On croit sur l'instant à un rêve, on réalisera, dupés, que ce n'est pas le cas. Jusqu'à quel point alors, sommes-nous proches du personnage ? La fin elle-même, totalement inattendue --et assez ouverte-- livrera de nouvelles questions face aux actes de la femme et ce qui pourrait en découler. Est-elle devenue folle ? Est-ce que cela ne couvait pas depuis le début ou bien c'est bien la réalité ? Il n'y aura pas de réponse, juste un sentiment glacé.

 

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Depuis que je l'ai vu, le film me hante. Evidemment mon mois a été marqué de nombreux petits films légers sans prétention mais celui-là marque insidieusement à tel point que j'y vois mon film du mois. Et un grand film probablement à ne pas mettre entre toutes les mains (ami(e)s déprimé(e)s, ne regardez pas ce film). A noter que je n'ai cessé de penser durant le visionnage à une oeuvre de BD assez formidable, Les portes de l'enfer, de la série Lefranc par Jacques Martin (le monsieur qui nous a légué Alix, le petit romain qui prend de la potion magique pour castagner du gaulois. Ah non c'est pas ça mince). Une série BD qui a ses hauts et ses bas mais qui parvient à des choses sacrément fascinantes quand elle s'en donne les moyens (Le mystère Borg, L'apocalypse, le repaire du loup...). Evidemment, Les portes de l'enfer appartient à ces réussites.

 

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Un constat similaire réunit les deux oeuvres et ici, c'est une étrange brume qui isole Lefranc (et son fidèle JeanJean --non non, riez pas) sur une montagne isolée de tout. Une brume étrange barre l'accès et déchiquète littéralement tout ce qui y rentre, comme si elle était fait d'un acide qui se serait gazéïfié. Le journaliste s'aperçoit alors avec horreur qu'il est isolé loin de tout et que ce qui subsiste dans la vallée en dessous est peut-être complètement désintégré... Album glaçant et génial.

 

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