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Sans même daigner faire la guerre, ou vouloir seulement communiquer, les extraterrestres ont asservi l'humanité pour régner en despotes sur notre planète. Lentement, les terriens vaincus se sont fait une raison, et personne ne songe désormais plus a tenter quoi que ce soit contre les nouveaux maîtres du monde.

Personne, sauf le colonel carmichael. Militaire a la retraite, il vit a l'écart dans son ranch de Santa Barbara, a la tête d'une famille hétéroclite mais bien décidée a renvoyer les aliens chez eux. Une bataille en apparence perdue d'avance, mais... David il pas vaincu goliath ? Le tout est de trouver une fronde assez puissante, et cela, des générations de carmichael vont s'y employer.

 

Voilà un roman qui m'a passionné d'emblée mais qui m'a posé quelques difficultés dans ma lecture aux premiers chapitres.

Qu'on ne s'y trompe pas, le récit humaniste de Silverberg est grandiose car en refusant toute scène de grandeur trop déplacée qui risquerait de virer dans le patriotisme foudroyant ou quelque notion de bellicisme envers les "méchants envahisseurs" de style Independance Day, il réussit à octroyer un humanisme fascinant à ses personnages, étant souvent à leurs côtés, qu'on soit dans leurs pensées avec eux ou dans une vue plus externe. De plus, l'auteur a le bon goût de laisser un voile de mystère à l'imagination du lecteur (les extraterrestres sont décrits mais d'une certaine manière, partiellement et si l'on s'en fait une idée, c'est physiquement puisque leurs actes restent plus ou moins incompréhensibles, sur un autre stade de pensée auquels les humains ne comprennent pas grand chose).

Non, quand je parle de difficulté, c'est plus dans la structure du livre qui, à chaque chapitre va opérer un saut temporel, du jour même de l'arrivée de ces intrus que l'on va vite appeler "les entités" en sautant à chaque fois 2 ans, 3 ans, voire 10 ans avec de nouveaux personnages qui apparaissent constamment, enfants ou encore bébés au chapitre d'avant, plus mûrs au chapitre que l'on lit, tandis que des adultes, plus âgés vont progressivement s'effacer par la vieillesse, la maladie ou les accidents divers. Sans compter que chaque chapitre est généralement long (le premier fait 114 pages, le second 92...) donc pour ma part, l'acclimatation m'a demandé un peu de temps. Mais bon signe toutefois, cette "barrière temporelle" imposée par la construction du récit et ses chapitres aussi importants et formant chacun des mini-livres à eux seuls m'a permis de faire des pauses de quelques jours (j'avais commencé le livre en juin avant de partir au Québec, j'ai donc mis plus de temps qu'habituellement à le lire), délaissant le livre pour y revenir sans problème peu de temps après, signe rare que l'intrigue, même si elle nécessite de s'accrocher un peu, se suit sans problème.

 

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Couverture américaine du grand silence, alias sous son titre original : The alien years.

 

C'est un roman beau et terrifiant qui marque durablement même après que l'on ait terminé sa lecture. Il n'enregistre pas moins que la chute de la civilisation humaine et la terrible résignation de l'humanité qui doit finir par s'accomoder de la présence d'un ennemi quasiment invincible dont la puissance n'a d'égale que son étrange et abstraite beauté. Silverberg montre bien qu'au fil des générations et même si l'humanité survit tant bien que mal, le langage évolue face à la nouvelle génération tandis que privée de nombreux moyens technologiques (pour montrer leur mécontentement face à une attaque humaine, les entités n'ont qu'à couper d'un coup toute l'électricité au niveau mondial. Un peu comme les attaques magnétiques qui se déclenchaient peu avant l'invasion des tripodes de la Guerre des mondes de Spielberg, privant les humains de moyens de transports en bon état... Une pichenette pour les entités, un retour à l'âge de pierre pour l'humanité dans un premier temps, puis au XIXème siècle, et encore. Plus tard l'électricité sera remise, les représailles seront bien plus douloureuses encore et différente...), une bonne partie de la culture disparaît ou ne se transmet pas dans le temps. Et comme en temps de guerre, il y a des collaborateurs, des traîtres, des Judas, ce qu'on appelle ici des Quisling ou des Borgmann.

 

Si rebellion il y a, elle doit alors prendre son temps à travers le monde mais ne peut tenter d'action frontale face à un ennemi insaisissable du début à la fin dont on ne sait rien. L'histoire se concentre sur le ranch de la famille Carmichael et les générations successives mais à plusieurs moments, selon la nécessité de l'histoire, on sera transporté en d'autres endroits du monde (Prague pour Borgmann, Angleterre pour Khalid d'origine pakistanaise), le tout faisant toutefois que tous les personnages sont, d'une certaine manière, tous liés entre eux. Le fait même d'avoir plusieurs générations et donc plusieurs personnages fait que l'on ne s'attache pas à un en particulier, ou alors si on s'y attache, on comprend très vite, que le hasard, ce terrible hasard comme dans la vie réelle, peut nous le retirer à tout instant. Silverberg a trouvé donc là une manière d'opérer une résignation forcée, une sorte de détachement du lecteur qui, tout en participant à sa manière à ce "grand silence", ne l'empêcheront pourtant pas d'être frappé par la justesse des situations éprouvées.

 

Car en s'attachant à des petites vies de côté, loin des grands faits d'armes, l'oeuvre n'en devient que plus universelle, bordée d'une certaine sagesse qui me laisse à penser que l'on pourra revenir plusieurs années plus tard à ce livre pour y retrouver à nouveau quelque chose de riche et vivant, ce qui finit par vous laisser mettre le livre dans vos oeuvres de chevet quand vous comprenez que finalement vous avez en quelque sorte comme vécu avec elle et qu'en grandissant ou évoluant aussi vous-même, vous y retrouverez là aussi un peu de votre personne avec le temps.